TITRE XXIII
LES RAPPORTS DIPLOMATIQUES ET HIÉRARCHIQUES TROUBLÉS OU DISSOUS DANS LE SCHISME D’OCCIDENT.
I. Discorde entre les papes, les évêques et les princes chrétiens. II. Premier et second séjour à Avignon. III. Décadence de la papauté, du sacré collége et de la cour romaine. IV. Les factions lèvent la tête. V. Le schisme se forme. VI. Nouvelle et détestable espèce d’antipapes. VII. Questions radicales touchant la personne et le pouvoir des papes. VIII. La démocratie continue la révolution sociale commencée par l’aristocratie. IX. La réforme hétérodoxe était tout entière dans le xive siècle; Luther en fut le plagiaire. X. La flamme se propage, et la diplomatie lui donne force légale à Constance. XI, XII. Conduite criminelle du pape et de l’antipape. XIII. Les vertus apostoliques ayant disparu, le monde se charge de ténèbres. XIV, XV. Culpabilité de la diplomatie, prise dans l’acception la plus élevée du mot. XVI. Influence mutuelle de la papauté sur les cardinaux et des cardinaux sur la papauté, en vertu du principe de création : le critérium et la clef du schisme d’Occident, XVII. Sa gradation.
I. La diplomatie ecclésiastique consiste essentiellement à présider à l'exercice juridique des relations par lesquelles la primauté pontificale se met en communauté d'action et de vie avec la hiérarchie épiscopale et le pouvoir civil; de ce principe découle un corollaire capital. C’est que, du moment où l’un ou l’autre de ces pouvoirs sortira de ses limites, les relations diplomatiques seront troublées de fond en comble.
II. Or c’est ce qui arriva dans ce qu'on nomme le schisme d'Occident : schisme longuement préparé par les soixante-dix ans et plus du séjour des papes
à Avignon, à partir de Clément V en 1305 jusqu'à Grégoire IX qui, en 1377, retourna à Rome et mourut à Anagni; schisme consommé ensuite dans cette double série de papes et d’antipapes, commencée en 1378 par l'élection d'Urbain VI pape, et de Clément VII antipape; et continuée jusqu'à l’élection de Martin V en 1417, ou même jusqu’en 1429, où, par l'adhésion du ridicule antipape Clément VIII à Martin V, s’éteignit la dernière étincelle de cette fatale scission.
III. Admettons que les papes d'Avignon aient fait par leur présence quelque bien à la France, où les colères antipapales étaient si ardentes sous Philippe le Bel; toujours est-il que la papauté ne resplendissait plus aux yeux de la chrétienté des hauteurs sacrées et libres du Vatican. Sans être voyageuse comme autrefois, elle siégeait sur le territoire et, pour ainsi dire, à la cour de France. L'autorité pontificale était indubitable pour la foi, mais sa majesté avait sensiblement baissée dans l'estime du peuple chrétien et elle semblait s'ajouter, comme une fleur contre nature, à la couronne du monarque français. Clé- . ment V, Jean XXII, Benoit XII, Clément VI, Innocent VI, Urbain V, Grégoire XI furent des papes légitimes à Avignon, et là se trouve, avec eux, le centre du gouvernement ecclésiastique. Mais là n’étalent point les sceaux nì les instruments externes de la vénération pour la papauté; ses oracles, ses légats ne portaient plus sur leur front le nom de la ville éternelle; ils ne partaient plus du tombeau sacré de Pierre ou, tout au moins, des catacombes.
Là les papes se francisaient davantage, et paraissaient d'autant moins catholiques aux gibelins Italiens, aux Allemands, aux Espagnols. Là les mœurs devenaient plus champêtres et moins sacrées; à la cour et dans le sacré collége se fomentaient les passions et les factions nationales, si opposées à l’unité catholique et à la sollicitude universelle. Le gouvernement temporel ne déclinait pas moins sans les papes que le spirituel. Car, destituée de son appui naturel, l'Italie était tantôt suppliante tantôt furieuse : Dante rêvait la monarchie impériale; et Pétrarque, réunissant les extrêmes, s’en allait en qualité d’ambassadeur à Avignon, tandis que, par ses vers, il excitait le tribun Cola de Rienzo à évoquer de la tombe la république romaine.
IV. Cette absence des papes produisait donc de toutes les façons une décadence universelte. Le centre se débilitant, tous les nerfs de l’unité se relâchaient ; les factions cardinalices comme les factions populaires et nationales levaient la tête; et la prépondérance de la France excitait la jalousie de l'Allemagne et la provoquait à prendre sa revanche. La papauté est invincible dans son essence, mais elle ne paraissait plus sur ce siége de majesté et de gloire où l'avaient élevée les Grégoire VII et les Innocent III. Empereurs, rois, évêques et cardinaux, tous la regardaient en face avec bien moins de respect, et osaient y porter la main. Le premier séjour à Avignon préparait le schisme; le second le consomma.
V. Comme nous l’avons dit, Grégoire XI, le derner pape d'Avignon, mourut à Anagni. Le cri des
Romains au conclave : » Rome se meurt, nous voulons un pape romain! « ce cri fut un cri catholique, universel, plutôt que municipal. Rome en effet périssait matériellement pour les romains, et elle périssait spirituellement ou se ruinait dans l’esprit et la conscience des chrétiens. Un sacré Collége vraiment catholique et apostolique eût sauvé l'Eglise dans ces conjonctures extrêmes. Mais le sacré Collége, œuvre des papes d'Avignon, était un bien triste héritage légué par eux à l'Eglise. Les abus et les désordres de cour, nés à Rome et renforcés à Avignon, levaient hautement la tête dans cet éminentissime presbytérium qui devrait constamment offrir au monde les fruits exquis des plus mâles vertus. Urbain VI à peine créé pape, douze cardinaux français, sous prétexte de villeggiature, s’en vont comploter à Anagni, puis à Fondi, où, avec l’adjonction de trois italiens et sous le man- ‘ teau de la reine Jeanne, dans cette même année 1378, ils déchirent l'Eglise et plantent le schisme en choisissant Clément VII pour antipape, et Avignon pour siége des antipapes. Le pas fatal est fait, le Rubicon est franchi, et la république chrétienne pendant quarante ans sera empoisonnée des mauvaises semences qui germaient dans le collége des cardinaux. VI. Il y avait eu d'autres schismes et d’autres antipapes. Mais c'étaient des coups de tête de rois ou d’empereurs, tels qu'Henri IV, Frédéric Barberousse, Roger roi de Sicile, Louis de Bavière et autres, lesquels, pour se soustraire aux papes légitimes, leur jetaient à travers les jambes un antipape. Le monde ne s’y trompait pas; il discernait
aisément l’étole de saint Pierre du manteau impérial. Mais actuellement le schisme était dans le coeur même de l'Eglise, entre les électeurs pontificaux. Il y a des cardinaux et des princes pour Urbain, des cardinaux et des princes pour Clément; de part et d'autre on lance des anathèmes. A qui appeler? VII. Question terrible : A qui appeler? Terrible, parce qu'elle mettait en cause la personne des papes et puis la papauté elle-même. Aux temps de Grégoire VII pareille question ne fût pas sortie de lèvres chrétiennes : tant la monarchie pontificale était haut placée, tant était forte la main qui la soutenait. Mais aujourd’hui elle s’est abaissée en face de la chrétienté, et la hiérarchie du gouvernement ou de l’intelligence s'est élevée en proportion. Et celle-ci se jette en avant : — L'Eglise universelle ne constitue-t-elle pas un pouvoir supérieur à la papauté? l'Eglise réunie en concile, pour éteindre un schisme, ne peut-elle pas faire descendre de leur siége des papes légitimes ou faux? L’Eglise, pour extirper jusqu’à la racine des maux invétérés, ne peut-elle pas se réformer ellemême dans son chef et dans ses membres? — Voilà les questions fondamentales qui par le fait de l’aristocratie surgissaient du schisme du xiv* siècle. VIII. Mais il est rare que l'aristocratie cherche à s'élever, sans que la démocratie s'élève à son tour plus hardie, plus licencieuse et plus usurpatrice. Celle-ci insistait donc : — Si la hache menaçait encore la tête des papes, si au moins un diadéme princier ne ceignait pas leur front, et s'ils ne nageaient pas dans l’oisiveté et les délices, entourés de courtisans, à la
facon des souverains selon la chair; les cardinaux seralent-ils si avides de la papauté? y aurait-il tant de brigues pour s’en emparer? tant de ténacité à la conserver, même au prix du schisme de la nation chrétienne? Et si le clergé possédait moins de richesses, ne serait-il pas plus apostolique, plus saint, plus modeste? le sanctuaire n’en serait-il pas plus splendide de vertus, et moins souillé par les ambitions qui s’y disputent le pas, par le luxe qui scandalise, par les convoitises qui s’y nourrissent, par les arrogances, les avarices, les simonies? — La démocratie continuait sur ce ton, traduisant à sa manière le gémissement exhalé par le Dante : « Ah! Constantin, que de maux furent engendrés, non par la conversion, mais par la dot que reçut de toi le premier pape enrichi. » Mais Dante renfermait sa plainte dans ses chants; tandis que Wiclef, Jean Hus et Jérôme de Prague, la faisant descendre du haut des chaires ct des universités, l’exagéralent sans mesure et la jetaient en paroles de feu dans les églises et sur les places publiques, provoquant des pillages, des dévastations et des carnages affreux. Et la flamme démocratique enveloppait, avec les pouvoirs et les biens ecclésiastiques, les richesses et les autorités séculières.
IX. Voilà le xrv° siècle! L’aristocratie ecclésiastique discutait la monarchie papale; tandis que la démocratie, dans le double cercle de la société chrétienne et civile, discutait l’aristocratie et la monarchie, et s’insurgeait violemment contre elles. Tout les problèmes sociaux qui touchent aux deux fonde-
ments de la société, l’Autorité et la Propriété, se débattalent à ciel ouvert. Comment des pécheurs, disait-on, qu'ils soient évêques, papes ou souverains de ce monde, mais gouvernant à leur profit et dépouillés d’ailleurs de la grâce et de l’amitié de Dieu, comment pourraient-ils encore être investis de la puissance et de la majesté divine? Et ce Dieu, ce Christ, qui a promulgué une loi d'égalité et de charité entre tous ses enfants, pourrait-il jamais consacrer l’orgueil des puissants et le cruel égoïsme des riches? N’y aurait-il pas plutôt mérite de notre part à les renverser de leurs trônes, à purger l’infàme Babylone, à chasser les antechrists, et à les offrir en holocauste à la justice outragée? Et ainsi de fil en aiguille la raison humaine, la raison des Wicléfites et des Hussites, raison non plus croyante, mais fourvoyée et en quéte de nouveautés, déduisait les conséquences de ses principes. De cette façon le seizième siècle était déjà tout entier dans le quatorzième. Les novateurs originaux furent donc les Hussites : Luther et consorts ne furent que des plagiaires.
X. De sorte qu’en éclatant, le fameux schisme d'Occident fit sauter les fondements de tout l'édifice civil et chrétien; c’est-à-dire la monarchie papale et la monarchie civile, la hiérarchie ecclésiastique et la hiérarchie sociale; la démocratie, en soufflant sur les étincelles imprudemment lancées par l’aristocratie, développa l’incendie. Je parle de l’aristocratie cardinalice, épiscopale, universitaire et parlementaire, qui, tout en se proposant un but louable, celui
d’éteindre le schisme, jetait par la déposition du chef un tison ardent dans l’Eglise et dans le monde chrétien. Cette aristocratie assemblée à Constance, et appuyée sur le bras impérial, citait, jugeait et déposait le pape! — Si la Diplomatie est en substance l’accord et l'exercice des pouvoirs suprèmes qui régissent l'Eglise et l'Etat, il est manifeste qu’elle s'égarait et faisait complètement naufrage. — Etudions les péripéties de ce naufrage et tàchons d'en recueillir de salutaires leçons.
XI. Les réformes décrétées par les conciles de Latran étaient oubliées à Rome; Avignon en perdit la trace. Après Avignon, vient Urbain VI, premier pape italien, d’un caractère hautain, emporté, et plus propre à blesser qu'à guérir. Pire que lui encore est Clément VII, fils d’Amédée comte de Genève, que la noblesse du sang avait seule fait nommer évêque de Cambrai et cardinal. Celui-ci, dans le complot de Fondi, grâce à l’appui de la princesse Jeanne, reine de Naples, avait été créé antipape par ces mêmes cardinaux qui, cinq mois auparavant, avaient élu ou, à coup sûr, approuvé et reconnu Urbain, en lui prétant obéissance. On pouvait juger de l'excellence des électeurs par la qualité des élus. Deux troupes de brigands mercenaires, portant sur leurs drapeaux l’auguste symbole des clefs, ensanglantèrent Rome, ainsi que les campagnes de Marino, par de cruelles batailles. Urbain triompha, mais les enseignes pontificales furent souillées par les larmes et le sang des chrétiens.