‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 45 sur 68 · XII. Un nouveau sang les souilla dans les champs · texte numérisé non relu

XII. Un nouveau sang les souilla dans les champs

de Naples. Urbain y envoya les Hongrois pour déposséder la française Jeanne, et Clément les français pour la défendre. L’un comme l’autre bénissait sa propre armée, et dépouillait les églises de son obédience pour l’alimenter. A Avignon, Clément VII tenait sa cour avec trente-six cardinaux et envoyait des légats ; il s'était attaché à prix d'argent les courtisans de Charles V, roi de France, soutenait l’armée par ses subsides, et pillait, dit Maimbourg, les églises de France. C’est peu surprenant de la part d'un antipape ; mais le pape véritable ne se conduisait guère plus honnêtement. Charles de Hongrie conquérait à son obédience le royaume de Naples, et faisait prisonnière la reine Jeanne, qui expirait empoisonnée ou étranglée. Maïs bientôt Urbain, suspectant la fidélité de Charles, devint terrible pour lui, pour le clergé, les églises et les cardinaux; parmi ceux-ci cinq archevêques, la fleur du sacré collége, furent soumis à ses barbares tortures, ayant pour juge Francesco Prignano, neveu du pape et jeune homme dissolu, dont les débauches et la cruauté devaient être couronnées par la principauté de Capoue. Tout s’abimait dans les ténèbres.

XIII. Les esprits et les consciences de la chrétienté se chargeaient de ténèbres, parce que ni Rome ni Avignon, ni Urbain ni Clément, au milieu des concussions et des collisions armées, ne montraient plus les vertus qui doivent briller sur le Saint-Siége. Les peuples, les rois et jusqu'aux saints, ‘tous étaient divisés : Vincent Ferrier était pour Clément, Catherine de Sienne pour Urbain. Que faisait alors la Diplomatie ?

AUDISIO IV. 99

XIV. Nous eussions bien voulu ne jamais soulever le voile qui devrait dérober à la postérité les scandales de ce schisme; mais nous devions choisir un exemple, et celui-ci mieux que tout autre nous montre les conséquences d'une diplomatie aventureuse, ou intempérante ou làche. Nous entendons ici par la diplomatie et les diplomates, tous ceux qui exercent un ministère ou un office juridique auprès des papes ou des souverains; or, nous affirmons que la diplomatie avant tout est coupable du schisme.

XV. Et en vérité, si à la mort de Grégoire XI l'Eglise eût été gouvernée par un Collége, non pas français ni italien, mais catholique, apostolique et romain, ni le fougueux Prignano ni le triste cardinal de Genève ne fussent jamais montés sur le siège de Pierre. Puis l’âpre et turbulent Napolitain une fois élu, peut-être pour le châtiment des Romains trop séditieux, il était du devoir de ses électeurs et des personnages qui l’entouraient de prévenir au moins, par tous les moyens, les scissions et les fléaux qui menagaient l'Eglise universelle. Les cardinaux, la cour et la diplomatie romaine devaient donc, puisque Prignano était pape, le proclamer ouvertement comme tel, car après tout c'est l'autorité et non la vertu qui constitue le droit des gouvernants et des papes. Mais au contraire la nuit se fait dans le sacré collége des cardinaux, et une nuit plus obscure que celle de Gethsémani et du prétoire. Les quinze déserteurs, attroupés à Fondi sous la protection d’une femme, renient leur pape; les autres se cachent et s’en lavent les mains; d'autres, au lieu d’être les

conseillers d’Urbain, se font ses courtisans et les ministres de ses fureurs; cinq enfin forment une conjuration et sont exécutés. Cette magistrature suprême de l'Eglise, ce sénat apostolique, ce sénat créateur des papes, conseiller des papes, et gouverneur du monde chrétien sous la direction des papes, se manquait donc complètement à lui-même, à l’Eglise et aux rapports de bonne intelligence entre les droits de l'Eglise et ceux des. Etats.

XVI. Par la part si active qu'ils prennent aux affaires de l'Eglise, soit daus les délibérations consistorialés et les congrégations romaines, soit par les légations ministérielles très-fréquentes alors dans tous les Etats, les cardinaux étaient et seront toujours les bras vivants de la papauté. C’est par le concours de ces bras, non pas matériels mais intelligents, que le pouvoir s'organise à Rome et s'étend aux églises et aux royaumes chrétiens. Aussi un pontificat distingué trahit-il un collége distingué de cardinaux ; l’un de ces deux termes influe infailliblement sur l’autre. Et cette influence provient de la cause la plus puissante, savoir le principe de création pour autant qu'il peut exister sur la terre, puisque ce sont les papes qui créent les cardinaux, et les cardinaux qui créent les papes. Les cardinaux ne sont donc pas des créatures serviles, mais les souches vivantes de la papauté, développant dans l'intérêt de la chrétienté les fruits de la papauté, et, par leur sagesse collective, leur vertu créatrice, produisant avec plus ou moins de fécondité de nouveaux papes. Eu égard à cet échange mutuel de vertu et,

pour ainsi parler, de sang qui s'opère entre les papes et les cardinaux, on serait tenté de dire que les cardinaux créent les papes à leur image, et que les papes en font autant par rapport aux cardinaux. Dieu, sans doute, ne manque pas à son Eglise en de pareilles circonstances, mais il permet que l’humanité de ses ministres et parfois de son vicaire s’affaisse ou se trouble. La révolte des quinze, le complot des cinq, la faute de tous en négligeant de soutenir par d’énergiques conseils le pape élu, la faute commise en laissant flotter les puissances entre Urbain et Clément, et, par dessus tout, la négligence de la diplomatie et de la cour romaine à s’opposer comme un seul homme à la raison d'Etat gallicane, qui procurait à Avignon un siége pour l’antipape, lui donnait une armée, et lui abandonnait les revenus des églises de France pour maintenir sur pieds l’armée et la cour antipapales : tous ces faits nous autorisent à conclure qu'il existait une déplorable ressemblance de sentiments entre pape, antipapes et cardinaux, et qu'une épouvantable dégradation ou convulsion des esprits, prélude d’égarements plus épouvantables encore, avait gagné et altéré le sommet de la hiérarchie chrétienne.

XVII. La gradation de ces égarements est instructive et effrayante : nous l'étudierons dans le titre sulvant.

Page 1