‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 46 sur 68 · TITRE XXIV · texte numérisé non relu

TITRE XXIV

LES PAPES, LES ANTIPAPES ES LES CONCLAVES : ÉLÉMENTS DU SCHISME JUSQU'AU CONCILE DE CONSTANCE.

I. La tête et la queue du schisme. II. Papes romains opposés aux pontifes d'Avignon favorisés par la France. III. La papauté livrée aux discussions des cours, des académies et des places publiques. IV. Urbain VI et un cas de conscience. V. Le centre de l'Eglise est mortellement atteint dans les disputes entre Urbfin et Clément. VI. Le concile ou congrès diplomatique de Pise en 1409. VII, VIII. Alexandre V, troisième pape, grâce aux rivalités des cardinaux. Il a pour successeur Baltazar Cossa, d’une triste vie. IX. Source de tous les maux : les électeurs pontificaux, trop peu nombreux, factieux et vagabonds. X. Cercle vicieux de papes et de cardinaux ; le conclave de Bologne ouvre un gouffre, la diplomatie s’y plonge. XI. Tout le monde parlait diplomatie ; elle était organisée à Constance par Gerson et l’empereur. XII. Qualités et doctrines de Gerson; XIII, la diplomatie prend le pas sur la théologie. XIV. Erreurs fondamentales de la diplomatie. XV. Les théories et les errears des constitutions humaines, transférées par elle dans l'Eglise et le concile. XVI. L’assemblée de Constance s'ouvre sous ces tristes auspices.

I. Clément VII, en 1378, avait été la téte du serpent, je veux dire du schisme ; l'espagnol Pierre de Lune, en prenant le nom de Benoît XIII, en commenca, en 1894, le corps et la queue. Ce sont là les papes d'Avignon.

II. D'autre part, à Urbain VI avait succédé, en 1389, Boniface 1X, jeune noble napolitain. Expulsé de Rome, il y rentra par la force, et refréna avec une vigueur étonnante le peuple frémissant sous le joug. Mais épuisé de ressources par les guerres et autres causes, il assigna au trésor pontifical les anpates, c’est-à-dire les fruits d’une année, selon Thicrry

de Niem, ou de six mois, d'après Platina, sur tous les bénéfices ecclésiastiques qui viendraient à vaquer. À Boniface succéda en 1404 Innocent VII. Ce pape, originaire de Sulmone, était d’un âge avancé, écrit Léonard d'Arezzo, et doué d’une grande expérience dans le maniement des affaires les plus importantes : Patria Sulmonensis, vir aetate grandaevus ac multarum magnarumque rerum experientia callens. Lui aussi connut l'exil, mais il rentra dans sa capitale au milieu des applaudissements; et bientôt après, c’està-dire en 1406, il eut pour successeur Grégoire XII, Ange Corario, patricien de Vénise, dont saint Antonin fait l'éloge en deux mots, en disant qu’il avait montré dès son enfance une sainteté et une sagesse éminentes : Vir a pueritia magnae sanctitatis el sapienfiae. C'était, ajoute Léonard d’Arezzo, un homme d'une vertu antique, de mœurs irréprochables et d’une sainte vie. Il joignait à la science des Ecritures la sagacité et la droiture : Fu in Gregorto permagna vitae morumque honestas, et prisca quidem, ut ita dixerim, bonitas : Scripturarum quoque scientia, et indagatio subtilis et recta. La paix eut été rendue à l’Eglise, s’il n'y avait eu un serpent à Avignon dans la personne de Pierre de Lune. Un coup décidé de la part de la France lui eût abattn la tête. Mais Avignon était en France comme une mine d’or et un nid de courtisans qui flattaient les ministres et les potentats du royaume.

III. L’orage donc grossissait ; il grossissait dans les faits et dans les idées. Les idées en étaient à tel point, que ce pouvoir, naguère centre et sanctificateur de

tous les pouvoirs, maintenant souillé par d’indignes ministres, déchiré par des prétendants, enveloppé dans un brouillard de faits inextricables, était devenu un signe de contradiction pour toutes les langues et toutes les têtes. Il en-était ainsi en politique, et ainsi en religion. Le pouvoir n’est jamais plus vénéré que lorsqu'il fait le moins parler de soi. Est-il usurpé ou abusivement exercé, chacun se permet d’en parler et de le juger, l’ignorant comme le sage; et ces jugements tant privés que publics lui ôtent son prestige et l’humilient. On va jusqu'à le trainer dans la boue » lorsque tout vil factieux devient un Marcellus », selon l'expression ironique de Dante :

Un Marcel diventa Ogni villan che parteggiando viene (Purg. vi).

Tel était® le mépris dans lequel le schisme et la mauvaise conduite des cardinaux, des papes et des antipapes avaient fait tomber leurs personnes et, par contre coup, la dignité pontificale. Les faits étaient scandaleux, la critique ne connaissait plus. de bornes, on tenait les discours les plus séditieux, les plus incendiaires ; en un mot, la divine constitution de l'Eglise était soumise aux discussions politiques ou diplomatiques des légistes, des écoles et des cours. Les conciles mémes se trouvaient changés en conventicules où se débattaient des transactions diplomatiques. Dieu avait bien promis que la barque ne serait pas submergée; mais ce qui n'était jamais venu à l'esprit de personne pendant treize siècles, c'est qu'il fallàt, dans un cas donné, jeter le capi-

taine è la mer pour sauver la barque; le quinzième siècle n’entendait pas cela non plus, cependant on délibérait et on agissait en ce sens.

IV. Urbain sans doute devait se protéger lui-même et l'Eglise contre un usurpateur, Clément. Mais les guerres déprédatrices, les carnages, les dilapidations et une grèle d’excommunications, avaient suggéré l’idée à un homme de loi, Barthélemi de Plaisance, de publier, à l’instigation de quelques cardinaux, le cas de conscience que voici : — Si un pape, repoussant les conseils du sacré collége, bouleverse l'Eglise, le sacré collége peut-il et doit-il lui assigner un curateur pour le bien de l'Eglise? — La question dénotait un pauvre légiste; car si Urbain repoussait son sénat, aurait-il écouté davantage le délégué du sénat?

V. La France allait plus loin et posait nettement la question entre Urbain et Clément. Sous @harles V en 1478, un premier parlement d’évèques et de docteurs se prononça pour la neutralité, et un second en faveur de Clément siégeant à Avignon. Les légistes trouvèrent ce débat magnifique; les italiens Jean de Legnano et Baldo tinrent mordicus pour Urbain, tandis que Clément avait pour lui Le Fèvre, conseiller de Charles, et Pierre de Barrière, cardinal évêque d'Autun; c'était la fleur du temps. Ces gens-là écrivaient et entrainaient les écoles à disputer et à se diviser entre les prétendants à la papauté. L’Espagne avec ses princes, ses docteurs, ses évêques et ses parlements, suivit l'exemple de la France, et vénéra Clément. Mais la papauté était blessée mortellement, par cela-même qu'elle était soumise au jugement des

écoles, des docteurs et des parlements ; et elle fut blessée plus mortellement encore, lorsqu’en 1409 le pape Romain et l’Avignonais furent déposés dans la solennelle assemblée de Pise, et remplacés par Alexandre V.

VI. La hiérarchie de l’Eglise dans les cardinaux et les évéques des deux obédiences, la hiérarchie civile dans les princes ou leurs ambassadeurs, et la hiérarchie de la science dans les représentants des écoles et des universités chrétiennes, ces trois hiérarchies ou aristocraties affluaient à ce concile. Maia était-ce bien un concile? Il y avait un pape véritable dans l’Eglise; or, cette assemblée n'était ni convoquée ni présidée par un pape. Et sans le pape, tous les évêques, tous les princes et tous les docteurs du monde, sont-ils l'Eglise? Il fallait bien, dit-on, briser l’écorce, sortir de la lettre de la constitution ecclésiastique et prendre l'esprit, afin de pourvoir aux nécessités de l'Eglise. Mais, 1° où s'arrêtera le principe indéterminé qu’il faut briser l'écorce ou la lettre pour en recueillir l'esprit? Les tyrannies d'en haut et d'en bas ne préconisent-elles pas toutes ce principe? 2° Que l’Eglise soit fondée sur la pierre, qui est Pierre, super hanc petram, que là où est Pierre là est l'Eglise, et que par contre l'Eglise n’est pas où n’est pas Pierre; tout cela n'est-il pas la lettre et l’esprit constituant l'Eglise militante de Jésus- Christ? Or Pierre n'était à Pise ni en réalité ni en symbole.

VII. Qu'était-ce donc que l'assemblée de Pise? Ce pouvait être une Consulte scientifique et diplo-

matique de toute la chrétienté, en vue de chercher un remède salutaire aux maux de l’Eglise. Et elle eùt mieux atteint son but en remontant le cours des successions papales et antipapales, de celles de Rome et de celles d'Avignon; en confirmant Grégoire XII alors régnant, et en rejetant Benoit XIII, le plus triste des prétendants. Mais Benoît, espagnol et avignonais, avait pour lui les raisons politiques de l'Espagne et de la France; la soumission à un nouveau pape froissait moins l'ambition des cardinaux avignonais, et la phalange des docteurs aspirait à voir sanctionner par une déposition la supériorité du concile sur le pape. De cette façon le schisme s’étendait de plus en plus, et dans les idées au moyen des doctrines, et dans les faits par l’élection, en troisième, d'Alexandre V. Il fut même porté à son comble lorsque, dix mois après, à la mort du pacifique Alexandre V, qui périt par le poison, dix-sept cardinaux lui donnèrent inconsidérément pour successeur Baltazar Cossa, napolitain, sous le nom de Jean XXIII. Celui-ci se trouva en face des deux pontifes déposés, mais toujours prétendants, Grégoire XII et l'espagnol Benoit XIII. Tous, en acceptant la papauté, avaient promis d’abdiquer pour la paix de l’Eglise; mais ils s’y refusèrent et ne firent que la diviser. Voilà le point juridique sur lequel pouvait se fonder le congrès ou concile de Pise. Les papes étant nommés sous condition; leur puissance cessait donc du moment où ils manquaient aux conditions : le concile ne déposait pas, il déclarait seulement. En vertu de ce principe, Alexandre V et ses

successeurs furent les véritables papes. Mais une pareille déclaration, si nouvelle et sans précédents dans l'Eglise, ne put s'imposer aux esprits et moins encore aux passions. Le schisme continua donc, et devint même plus opiniâtre, jusqu’à l’époque de cette fameuse assemblée de Constance, qui tint du concile et du conciliabule, et où, dans le but apparent de se renouer, les rapports diplomatiques entre l'Eglise et les Etats civils ne firent que se heurter et s’abimer avec un épouvantable fracas.

VIII. L'an 1410 vit donc trois concurrents se disputer l'humble chaire de saint Pierre, Grégoire XII pontife romain, Benoît XIII antipape d'Avignon, déposés l’un et l’autre dans l'assemblée de Pise, et Jean XXIII. Quant à ce Jean, auparavant cardinal Cossa, Thierry de Niem qui fut son secrétaire en raconte des choses affreuses; au moins est-1l démontré, par le témoignage de tous les contemporains, qu’il était souverainement indigne, non-seulement de la papauté, mais même du moindre degré dans le sacerdoce. Dieu fasse miséricorde à celui qui eut la bassesse ou la faiblesse d'introduire un si funeste sujet dans le sanctuaire! Les conciles qui avaient si fortement tonné contre les mauvais choix de prêtres, d'évêques et de cardinaux, gisaient enfouis au palais de Latran. Le pirate napolitain, comme on l’appelait, le financier de Boniface IX, l’usurier de cour, le tyran et le Verrès de Bologne, Cossa, en un mot, trouva dix-sept cardinaux qui, à l’instigation de Louis d'Anjou, roi de Sicile, l’élurent pape à Bologne!

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