TITRE XXVII
MORALITÉS ECCLÉSIASTIQUES, POLITIQUES ET DIPLOMATIQUES, QUI DÉCOULENT DU CONCILE DE CONSTANCE.
I. La déposition d’un pape est un fait prodigieux : la France en tire la conséquence. II. Valeur du bon sens dans les parlements. III. Pré- tendants, cardinaux et prélats avaient-ils les vertus du sanctuaire ? IV. Les ayant, qu’eussent-ils fait, et que firent-ils au contraire? V. Qu’étaient devenues les réformes inculquées par les Pierre Damien, les Bernard et les conciles de Latran? VI. Les faits s’accumulaient ; Dieu était sur la barque; Cossa seul coulait à fond. VII. Leçons à tirer de chaque péripétie de ce long naufrage ; contraste entre siècles et papes : VIII, IX. Simplicité et force de Zosime au cinquième siècle; dans ses mains et celles de ses prédécesseurs le monde voit rayonner le glaive de Pierre. X, XI. Mais quel presbytérium et quels papes précédèrent Constance? Examen historique des hommes et des faits. XIT, Antipapes et cardinaux répudiaient une vertu intègre et ils en étaient répudiés. XIII. Devoir et but élevés de la diplomatie, méconnus à Constance et avant. XIV. Constance n’est ni une réformation ni une restauration,
I. C'était un triste personnage que Cossa, mais . Il était pape, et pour le déposer il fallait que toute ° la diplomatie impériale, universitaire et ecclésiastique se réunît en parlement. Il fallait ouvrir une voie nouvelle que quatorze siècles chrétiens avaient ignorée. Il fallait des doctrines nouvelles, dangereuses, incendiaires. Sigismond fit brûler Jean Hus et Jérôme de Prague, mais leurs hérésies sociales et ecclésiastiques sortaient plus vigoureuses des flammes de leur bûcher. Sigismond était enivré de sophismes et d’applaudissements : il n’en manqua pas qui lui débitè-
rent qu'il avait été conduit à Constance par l'Esprit saint. Mais lorsque les députés du concile, c’est-àdire les évêques de Carcassonne et d'Evreux avec deux docteurs, savoir, le moine babillard Gentien et le médecin Jacques de Spars, rapportèrent à Charles VI la nouvelle de la déposition du pape, la cour de France écouta sans répondre, et témoigna sa désapprobation : Von gratis auribus audierunt, dit la Chronique du religieux de Saint-Denys, xiv, 36. Peu après, le recteur de l’Université et les professeurs s'étant présentés, le dauphin, duc de Guyenne, leur dit en colère : » Qui vous a fait si hardis que d’avoir osé déposer le pape? Il ne vous reste plus, après cela, que d'entreprendre de chasser le roi et les princes ; mais nous saurons bien vous en .empécher » : Ste forsitan elaborare possetis ad expulsionem domini mei regis vel principum, quod nos certe minime patiemur (1b.). Ainsi jugeaient les cours qui se trouvaient à l'abri du vacarme de ce concile ; tandis qu’un successeur de Charlemagne, sans s'en douter, sillonnait les ondes d’un nouveau monde.
IT. Voilà ce que sont les congrès et les parlements ! Le bon sens y préside-t-il, le bon sens, qui est l'étoile et la boussole des parlements : le vaisseau de l'Etat est alors redoublé de force et de conseil. Au contraire, le bon sens vient-il à s’obscurcir dans le tourbillon des opinions et la confusion des langues : alors vous avez de la fumée au lieu de conseil; la science déviant du droit chemin sera encore une puissance, mais une puissance terrible, et le vaisseau s’enfoncera dans l’abîme,
III. Nous ne dirons pas que le bon sens faisait complètement défant au concile de Constance; on y vit briller au contraire beaucoup de vertus et des intentions très-droites. Mais le sens chrétien trouveratil que cette droiture fût pure et entière? Commençons par la hiérarchie ecclésiastique, et faisons sur le passé quelques considérations qui puissent nous ètre utiles pour l’avenir. Nous n’exigeons pas des vertus héroïques; mais les vertus propres à la dignité pastorale, tous les fidèles ont droit de les exiger dans leurs prélats. Si donc ces prétendants à la papauté, au lieu d’allumer sur la terre la discorde que Lucifer alluma dans le ciel: si ces factions de cardinaux qui s’intitulaient modestement obédiences, et constituaient en bonne partie la plus audacieuse désobéissance; si enfin ces tristes meubles de cours qui se faisaient appeler prélats, et, avec un air de dévotion et d’attachement au Siége Apostolique, soufflaient l'ambition et la cupidité au cœur de leurs maitres : si ces prétendants, cardinaux et prélats, composant alors la haute aristocratie du sanctuaire, avaient eu, je ne dis pas l’héroïsme, mais seulement les vertus médiocres du sanctuaire, et qu'ils eussent levé une fois les yeux vers le souverain Maitre et Pasteur des âmes, qu’auraient ils-fait?
IV. Ce qu'ils auraient fait? D'abord, ils auraient frémi d’horreur à la vue du contraste, et du scandale qu'ils présentaient à la chrétienté; puis, se recueillant devant Dieu et prenant conseil de l'éternité, ils se seraient mis à laver et à soigner leurs plaies en famille. Les fantômes et les prestiges du siècle
écartés, le véritable pape leur eût apparu è la clarté sereine du sanctuaire, et la hiérarchie se fût recomposée par sa propre et légitime vertu. Voilà la voie sûre et large; en sens inverse c’est l’abîme, c’est la fatale assemblée de Constance! c’est-à-dire un amalgame de l’Eglise et du monde, un amalgame de toute espèce de gens, méme de brocanteurs et de courtisannes signalées dans l'histoire. C’est un empereur et les officieux de cour s’arrogeant l'autorité et la force perdues par la hiérarchie ecclésiastique, grâce à ses discordes. C’est la science franchissant ses limites, et offensée, injustement si l’on veut, mais offensée au lieu d’être édifiée et corrigée par une autorité abusée et avilie. Ce sont finalement les hérésies dont les juges prononçaient la condamnation et subissaient les influences : hérésies et influences dont le dix-septième siècle et les suivants seront l’épouvantable écho et les malheureuses victimes.
V. Cependant on voulait le bien : la cessation du schisme, la réforme de l'Eglise. Certainement on le voulait, et le Seigneur miséricordieux aura tenu compte, dans la balance de ses jugements, de cette bonne volonté. Mais précédemment et depuis longtemps avait-on voulu les moyens qui conduisaient à la fin? On sait que ce sont les hommes vertueux plutôt que de belles lois qui font la grandeur et la force des Etats. Mais depuis des siècles l'Eglise étaitelle bien pourvue de ces hommes forgés sur l’enclume du sanctuaire ? Quelle trace avaient laissée les lettres brûlantes d’un Pierre Damien? Les envoyés apostoliques, les prélats romains, les collatéraux des papes,
les papes eux-mêmes s’étaient-ils amendés, retrempés aux énergiques admonitions d'un Bernard, si suavement présentées dans son livre de la Considération? Quel fruit avaient produit, dans leurs successeurs, les conciles de Latran qui foudroyèrent, comme la peste de l'Eglise, les MAUVAISES ÉLECTIONS, les sIMONIES et le LUXE? Les empereurs n’avaient plus le pied sur les papes dans les conclaves, les élections des papes et des cardinaux étaient libres; mais cette sainte liberté, les papes et les cardinaux en avaient-ils usé pour le bien de l'Eglise, ou indignement abusé dans leur intérêt privé? Et dans le monde catholique, quels évêques voyaiton alors nommer ou confirmer par les papes ou les prétendants à la papauté? Se réglait-on sur la marche tracée par saint Paul dans le choix de Tite et de Timothée , ou ne songeait-on pas plutôt à se faire des créatures pour renforcer une faction et un parti? Or, tant de nominations d'illustres incapacités et d’habiles intrigants, en supposant que les causes produisent leurs effets, à quelle extrémité ne devaient-elles pas entraîner la papauté, la hiérarchie, le monde chrétien tout entier?
VI. Que notre langue se dessèche plutôt que nous fassions le procès à nos pères. Mais l'histoire est sous nos yeux, elle nous serre dans ses étreintes et répond à la question : ces faits, comme des ondes amoncelées, se déchargèrent à Pise, puis à Constance. En effet, toute société vit de tradition, et conséquemment les faits sociaux déversent et accumulent leur bonté ou leur malice les uns dans les autres : semblables à ces étincelles électriques qui ne lancent
d’abord qu'un feu folàtre, et puis brisent et foudroyent tout ce qu'elles rencontrent. De même, par le séjour à Avignon, l'autorité pontificale se trouvait déjà débilitée; une série d’antipapes y succédèrent aux papes légitimes et déchirèrent l’Eglise. La chrétienté se taisait encore et attendait. Mais durant cette expectative tremblante, l'autorité, d’une part, s’obscurcissait et s’affaiblissait de plus en plus elle-même, et de l’autre, la science délirait: En somme le tourbillon allait toujours s’épaississant. Les papes consumaient leur temps et leurs forces contre les antipapes et les invasions napolitaines ; quelques-uns d’entre eux cherchèrent même l'appui des puissances terrestres de préférence à la sanctification du troupeau, et à la force intime et vitale du pontificat. Dieu laissait aller la tempête, parce que lui-même était sur la barque pour la sauver. Pour dernière épreuve il y laissa monter ce Baltazar Cossa, qui, camérier secret et seigneur à la cour de Boniface IX, Tomacello, avait fait du palais pontifical, en faveur de ce pape népotiste et dépensier, un hôtel à battre monnaie, jusqu'à ce qu’enfin, destiné à lancer la barque contre un dernier écueil, il sortit lui-même pape du conclave de Bologne, comme un météore avant-coureur de mort. Cependant Dieu gouvernait la barque, et Cossa seul fut coulé à fond.
VII. Le remède toutefois était pire que le mal; nous l’avons démontré. Mais n'oublions pas les faits qui avaient pas à pas applani la voie à la suprême catastrophe. De grands avertissements ressortent de ce drame si long et si compliqué. Là doit s'in-
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struire la science spéculative des droits et des devoirs dans la société ecclésiastique; et surtout la science pratique ou diplomatique qui les exerce et les met en activité. Une comparaison entre le cinquième et le quinzième siècle éclaircira notre idée.
VIII. Ce n’était pas un bien fin diplomate que saint Zosime, lui qui d’abord s’en était laissé faire accroire par Célestius, ce prodige d’astuce, en le traitant avec bonté : egit cum homine leviter, dit saint Augustin. Mais bientôt, instruit de la vérité, il adressa aux évêques d'Afrique une lettre comparable à la fameuse épitre de saint Léon à Flavien; par cette lettre il revétit les synodes d'Afrique de lautorité apostolique, et, comme l'écrit saint Prosper, arma les évêques du glaive de Pierre pour l’extirpation des impies : ad impiorum detruncationem GLA- DIO PETRI DEXTERAS OMNIUM ARMAVIT ANTISTITUM. Telle était la vertu de Zosime et de la papauté dans le premier quart du cinquième siècle : sa voix fut comme un glaive, ou plutôt ce fut le glaive même de Pierre dans la main des évêques, pour l’extermination des hérétiques. Mais par contre si, au quinzième siècle, la foi dans la papauté était encore la même, le respect pour la personne des papes n’avaitil point varié? Et pourquoi donc? Qu'on cherche ce pourquoi, qu'on le dise et qu'on s'instruise.
IX. Zosime était un homme simple, mais un or pur du sanctuaire, exempt des scories du siècle. Savant et saint qu'il était, il s’entourait d'hommes savants et saints. Aussi les florissantes églises d’Afrique élevaient-elles avec vénération leurs regards vers
lui et vers le Siége de Rome. Immédiatement avant lui on y avait vu briller, comme les perles du pontificat, un Innocent, un Anastase, un Sirice, un Damase, tous honorés comme saints dans l'Eglise, et extrémement loués par le grave saint Jérôme, à raison de leur science variée et de leur vertu. Zosime héritait de ces splendeurs, il parlait du haut de ce Siége ; et le monde non-seulement croyait au glaive de Pierre, mais le voyait étincelant et radieux. Ces papes traitaient saintement les choses saintes, et pour le gouvernement de l’Eglise, comme pour l’arrangement des affaires ecclésiastiques, s’associaient les plus expérimentés et les plus saints docteurs. Ce n'est pas un jeune abbé, mais Augustin, que Zosime choisissait pour son légat à Césarée, comme on le voit par une lettre d’Augustin même, qui s’honorait de cette mission, ep. 190 : Zafferae, quas ad Mauritaniam Caesariensem misisti, me apud Caesaream praesente, venerunt, quo nos injuncla nobis a venerabili papa Zosimo ayostolicae Sedis episcopo ecclesiastica necessitas traxerat. A part donc leur dignité invisible, ces papes étaient visiblement grands et vénérés, à cause qu'on les voyait ornés d'une couronne de vertus aussi éminentes que leur sacerdoce. Ces vertus étaient traditionnelles sur le Saint-Siége, dans le presbytérium romain et dans tous ceux qui participaient à l'exercice du pouvoir suprême des clefs. Aussi vénérait-on le Siége et ceux qui l’occupaient, les clefs et les mains qui les portaient. Et la voix de ces papes, de Léon, de Grégoire, secouait l'Orient et l'Occident. Ni évêques, n1 empereurs, ni peuples
ne songeaient ou ne pouvaient songer à séparer le pape de la papauté. Jours bénis et regrettés! vous serez à jamais l’honneur de l'Eglise, le soupir des âmes chrétiennes et le modèle des papes!
X. Nous ne voudrions pas maintenant étre condamnés à comparer avec une si éclatante lumière les temps nébuleux de Constance, et ceux qui les ont précédés et préparés. Le Siége est un, comme la dignité et la foi; mais quels étaient les occupants de ce siége, leurs collatéraux, leurs ministres, leurs légats? L’éloge que saint Jérôme fait du pape Anastase, en l'appelant un homme d'une opulente pauvreté et d’une sollicitude toute apostolique, vir difissimae paupertatis et apostolicae solicitudinis; homme conséquemment puissant et prompt à étouffer l’hydre de l'erreur, séatim novium perculit caput, et sibilantia hydrae ora compescuit : cet éloge aurait-il convenu à ces papes et principalement à Cossa, à ce pontife si préoccupé de finances, d'intrigues et de guerres, qui laissait de côté la sollicitude apostolique dont il n'avait pas même l'idée, et offrait à l’hydre du schisme un nouvel aliment, bien loin de lui trancher la téter Quel cour, quels légats, quels hommes entouraient le Siége apostolique, lorsque de pareils papes y siégeaient? Et puis quels électeurs avaient imposé ces papes à l'Eglise, non pour son gouvernement, mais pour son châtiment? Et alors, Dieu le permettant dans ses terribles conseils, qu’advenait-il au monde et à l'Eglise? La plume ici tremble dans nos mains. Quel contraste! tandis qu'un ancien pape armait la main de tous les évèques du
glaive de Pierre, pourquoi? pour l’extermination des impies : ad impiorum detruncationem; les rôles sont maintenant renversés : évêques et cardinaux s’arment eux-mêmes du glaive de Pierre, et pourquoi? ad papae detruncationem, pour retrancher de l'Eglise le successeur de Pierre avec le glaive même de Pierre!
XI. Malheur à nous, malheur à tous, si, tout en croyant retenir la foi, nous abandonnions le sens de la piété chrétienne qui illumine et soutient la foi! non une piété orgueilleuse et formaliste, mais cette piété vraiment chrétienne qui s'inspire de l'humilité et de l’abnégation héroïques du Christ. Or, durant le drame et le scandale de ce schisme, vit-on paraitre sur la scène et chez les acteurs l'humilité et l’abnégation du Christ? Le torrent des convoitises humaines ne s’était-1l pas déversé tout entier dans ce malheureux schisme avec l’orgueil de la vie? Nous plaignons les premiers moteurs de cette catastrophe, séduits et alléchés qu'ils furent peu à peu par de factieuses adulations, par d’hypocrites et égoistes courtisanneries. Mais on ne trouvait pas méme les vertus chrétiennes chez certains moines et certains docteurs de Constance, impudents, violents, orgueilleux et avides d'imposer leur sentiment. Nous ne voulons pas juger les évêques et les cardinaux; mais d’où vient chez eux tant de tiédeur et si peu de science lorsqu'il s’agit de réfuter des adversaires qui les méprisent, les ravalent, et vont presque jusqu’à les dépouiller de leur autorité? D’où vient de la part des prélats italiens une répugnance manifeste sitôt suivie d’une connivence non moins manifeste? D'où
vient qu'on voit s’évanouir soudain chez le cardinal Zabarelle cette lueur de courage qu’il avait montrée en se levant, seul acte généreux qui se soit produit dans cette assemblée? D'où vient ce mouvement de bascule des cardinaux entre le Concile et Jean, aussi longtemps qu'il restait à ce dernier quelque espoir; et cette manie de faire comparaître l’un après l’autre Jean Hus et le pape Jean? et ce procès de Jean, cette série d'infâmies publiées et scellées dans des pages immortelles; et Jean, qui au moins avait été pape, renfermé avec l’hérésiarque Jean Hus à Gotleben, dans la même prison, à une demie-lieue de Constance, sous le froid et vigilant regard des évêques et des cardinaux?
XII. Vanité des vanités! Mais qui donc avait élu ces évêques et ces cardinaux? Certes, c'était Cossa ou d’autres papes. Malheureux papes! Redoutant et repoussant loin d'eux une austère vertu et une incorruptible sagesse, ils s'étaient attaché aux flancs ces demi-vertus et ces demi-hommes, bons à plaire et à distraire, qui les adoraient et les adulaient en temps de calme, pour les abandonner au milieu de la tempête. Une élection est une création : ils avaient créé eux-mémes cette aristocratie qui, à Constance, tournait les armes contre eux. Une élection d’évèques et de cardinaux, c’est une création d’apòtres et la formation d’un consistoire dirigeant l’apostolat. Mais l'élection d’un pape renouvelle sur la terre la source de l’apostolat, source toujours entière en autorité, mais variable quant à la vertu et à l'efficacité. L'élection d’un Cossa, homme dénué de toutes les
vertus apostoliques, avait comblé la mesure, et la balance trébucha. | XIII. Lorsque les peuples se rendent prévaricateurs, remarque Bossuet, Dieu envoie pour les punir de mauvais princes; et lorsque les princes prévariquent, Dieu lâche le frein aux révolutions. Abus de pouvoirs, dérèglements de vie, indiscipline, tout cela avait cruellement envenimé le schisme, sans que ses auteurs y apportassent aucun remède. Dieu donc, pour punir les grands coupables, auteurs directs ou indirects du schisme, lâcha le frein à l'insurrection de Constance. Or, que les insurrections violatrices de la justice fondamentale, comme les tourbillons et les tempêtes, purifient l’air en l’agitant, et élèvent à une vie meilleure les sociétés humaines, qui, déposant leurs vieilles souillures, sortent de l'épreuve avec une vertu et une force nouvelle : c’est bien ce que nous chantent les étourdis de la politique, mais les faits leur donnent un démenti catégorique. Aussi, si une grande et noble mission incombe à la Diplomatie, c'est de prévenir les conflits internes et externes entre l'Eglise et les gouvernements, pendant que les esprits sont calmes, sans laisser au tourbillon des insurrections le temps de se condenser et d’éclater. La Diplomatie ecclésiastique et civile fit complètement défaut à cette belle mission pendant toute la durée du schisme. Naples lui offrait un berceau,. la France lui donnait une habitation royale à Avignon, l’Espagne l’hébergeait et la courtisait dans la personne de Pierre de Lune, des évêques et des cardinaux en arboraient les étendards, des légats de papes et d’antipapes se
disputaient le pas dans les cours des rois et des empereurs. Ces forces suprêmes de l'Eglise et des Etats se rencontrant ensuite dans l’arène diplomati. que de Constance, elles se méprirent sur le but : au lieu d’extirper les abus humains, elles déracinèrent un principe; au lieu d’opérer, comme 1l le fallait, une reconstruction légitime et modèle de l'Eglise, elles créèrent, en substance ou dans les formes, un désordre et une dissolution véritable dans l'acte même de la restauration.
XIV. Nous ne nierons pas toutefois que cette assemblée n’ait eu trois grands et précieux résultats, savoir : 1° la condamnation des erreurs tendant à justifier les insurrections les plus radicales contre l'Eglise et les Etats: 2° la nécessité mieux sentie d’une réforme générale de l'Eglise; 8° un pape certain et agréé par tous les partis, après la renonciation de Jean X XIII : c'est pourquoi elle a paru et on l'a appelée une restauration. Mais 1l n'y a nì sincérité ni consistance dans les restaurations qui renferment et transmettent à l'avenir le germe caché de la révolution. La diplomatie devrait bien le savoir aujourd'hui et y réfléchir, elle qui, pour avoir émondé les branches tout en conservant les racines, s’est imaginée si souvent avoir fait une restauration. Telle fut l'issue réelle de Constance : 1° aucune réforme générale; 2° transmission à la postérité du germe vivant et fécond de la révolution. Cette sentence paraitra hardie; mais nous avons en main de quoi la soutenir, afin d’avertir ceux qui délibèrent en public de tenir compte, dans leurs résolutions présentes, des chances
probables de l'avenir. Cette règle méconnue à Constance, on la verra ressortir à l'évidence des maux qui s’y préparaient, comme un flambeau et une règle fondamentale de la diplomatie.