LE CONCILE DE CONSTANCE NE FUT NI UNE RÉFORME NI UNE RESTAURATION
I. Tout en condamnant on transmet un volcan aux âges futurs. II. Ample matière de réforme, à laquelle on ne touche pas. III. Confiance et vanité du parlementarisme. IV, V. Le droit d’élire élargi; élection d’Othon Colonna sous le nom de Martin V. Luttes et prétentions des partis; Martin V comme un rocher au milieu d’eux. VI. son principe vraiment catholique. VII. Sans aversion pour aucun parti, il prend à chacun ce qu’il a de bon. VIII, IX. Il n’accorde pas au parti conservateur de faire table rase du concile, et ne lache point la bride aux réformateurs. X. Il s’assied au concile en pape libre et en prince libre. XI. Sa prudence relativement à la déposition de Jean XXIII, et les sessions quatrième et cinquième : sa formule, XII. Précautions relativement à la réforme mal enfilée : XIII. les droits du Saint- Siége mis à couvert, les applications en sont restreintes ; un prochain concile; retour à Rome. XIV. L’Occident sauvé pour avoir possédé la papauté, et un pape conciliant. XV. Mais les brandons de discorde subsistaient et s’étendirent jusqu’à Trente, Conséquences juridiques et conclusions.
I. Heureux le pouvoir civil, si, au lieu de faire brûler vifs les Jean Hus et les Jérôme de Prague, continuateurs de Wiclef, il eùt extirpé des cours et des écoles les foyers de leurs doctrines! C’est de là qu’émanait l’impudente proposition de Jean Petit : Quilibel lyrannus potest et debet licite et meri-
Lorie occidi per quemcumque vassalum suum et subditum, etiam per clancularias insidias, et subtiles blanditias et adulationes, non obstanie quocumque praestito juramento seu confoederatione facta cum eo, non expectata sententia vel mandato judicis cujuscumque : » Il est permis, obligatoire et méritoire à tout vassal et sujet de tuer un tyran, même par embiches et par flateries ou adulations, nonobstant toute promesse et confédération jurée avec lui, et sans attendre la sentence et l’ordre d'aucun juge ». C'était le droit d’insurrection dans toute sa crudité : 7us scelert datum. Le concile, dans sa 15° session, » déclare et définit que cette doctrine est erronée dans la foi et les mœurs; il la réprouve et la condamne comme hérétique, scandaleuse, et tendant à autoriser les fourberies, les mensonges, les trahisons et les parjures » : Declarat, decernit ac definit hujuscemodi doctrinam erroneam esse în fide et in moribus; ipsamque haerelicam, scandalosam, et ad fraudes et deceptiones, mendacia, proditiones, perjuria, vias dantem, reprobat et condemnat. La sentence était juste et pourvoyait au présent : mais en procédant tumultueusement contre un pape et en le déposant, assurait-on l'effet de cette sentence? pourvoyait-on à l'avenir? l'Eglise se reformait-elle légitimement, efficacement?
II. La nécessité d’une réforme générale était vivement sentie et sans cesse invoquée. L'Eglise était déchirée du haut en bas; le pouvoir des clefs mis à l’encan, et la tiare en lutte avec la tiare; et, ce qui était pis encore, pas de concorde ni de vertu au dedans, recours aux puissances laïques, et l’Em-
pire choisi pour conseiller, pour médecin et puis pour suzerain de l'Eglise : voilà la maladie qui tarissait les sources de la vie. Les pères de Constance le sentirent et ce fut un bien. Mais au lieu de raviver la hiérarchie, l’Empire et le corps de l’Eglise, en leur infusant la vigueur apostolique et les vertus chrétiennes, les rhéteurs de Constance, comme s'ils eussent ignoré que réformer c’est renouveler la sève chrétienne dans les esprits et les cœurs : rexovamini spiritu mentis vestrae, ne touchèrent nullement à la racine, et à peine aux branches. Que dis-je? comme s’il n'y avait eu de péché au monde que dans les papes, les cardinaux et la cour romaine, les dix-huit fameux articles de la quarantième session ne roulent pas sur autre chose. Le treizième avait pour titre : Propter quae ef quomodo papa possit deponi et corrigi : u Pour quelles choses et comment le pape peut être déposé et corrigé ». Mais les évêques étaient-ils donc des anges? est-ce que tout était angélique dans leurs cours, dans les universités, dans les Ordres religieux? et les mœurs des chrétiens, des princes qui siégealent au concile et de leurs gouvernements, étaient-elles si angéliques? Or, que devaient dire les fidèles en voyant toutes les tentatives de réforme se concentrer sur la tête des papes et des congrégations romaines? Il existait des abus; mais y avait-il piété ou prudence à montrer au public, comme en étant seule infectée, la cour Romaine, et à prévenir dans cette voie Luther, en autorisant par avance les ‘clameurs hérétiques contre la nouvelle Babylone? Ajoutez à cela tant de déclamations téméraires, intempes-
tives, et vous serez forcé de conclure que, comme. toutes les assemblées trop nombreuses ou trop séditieuses, celle de Constance sentait le mal, mais manquait pour y remédier du tact pratique et de la prévoyance de l’avenir. Vous n’aviez pas là un tranquille aréopage, mais un parlementarisme poussé à l’excès : on ne se doutait pas que les premiers à réformer, c'étaient les prétendus réformateurs.
III. Nous attribuerons même à un excès de parlementarisme ce décret de la 49° session, où l’on ordonnait qu'au bout de cinq ans, puis après sept, et ensuite tous les dix ans, on célèbrerait à l’avenir un nouveau concile général. Sans doute, les conciles ont une merveilleuse vertu, et les pères de Constance ont fort bien dit que la fréquente célébration de conciles généraux est le principal moyen de purger le champ du Seigneur des ronces, des épines et des chardons, c’est-à-dire d’extirper de l’Eglise les hérésies, les erreurs et les schismes, d’en corriger les abus, d’y introduire de salutaires réformes et d’y amener la fertilité : Frequens generalium conciliorum celebratio, agri dominici cullura est praecipua, quae vepres, spinas ct tribulos haeresum et errorum et schismatum extirpat, excessus corrigit, deformata reformat, et vineam Domini ad frugem uberrimae fertilitatis adducit. Mais c’est montrer trop de confiance dans ces formes parlementaires qui aboutissent à des tempêtes dans le choc des factions, toujours opposées à l’unité et aux mesures les plus sages. Bale nous en dira quelque chose (1451), puis encore Pise (1511) et même Latran et Trente.
IV. Enfin la lutte parlementaire de Constance, sì désordonnée, si confuse, par la raison qu'elle manquait d’une intelligence, d’une autorité légitime, d'un pape qui pùt la gouverner, cette lutte après quatre ans devait se terminer et se termina par l'élection de Martin V. Dans la session 41° de l’année 1417, un moine, évêque de Lodi, en discourant publiquement, se laissait encore aller aux intempérances de la langue : » Choisissez, disait-il, un pape qui ait les qualités opposées à celles de ces pharisiens, c'est-àdire de ces papes qui depuis huit lustres ont ravagé le troupeau du Seigneur «. Les élections précédentes n'avaient que trop amoindri la réputation du sacré collége; c'est pourquoi il fut convenu qu'aux vingt ou vingt-trois cardinaux électeurs, seraient adjoints, avec droit de suffrage, trente députés ecclésiastiques pris dans les diverses nations. La rivalité des nations était un élément dangereux; mais il était prudent de multiplier le nombre des électeurs et de donner une satisfaction à tous les partis; on espérait que Dieu ferait le reste. Il le fit en effet, en ménageant le concours des suffrages en faveur d’Othon Colonna, cardinal agréable à l’empereur parce qu’il descendait de race gibeline, et non suspect à la France qui se souvenait du cardinal Sciarra, de la même famille. Mais Othon pensait à la romaine. L'assemblée de Constance, présidée par Jean XXIII dans la 1" et la 2° session, reprit le caractère de concile ecclésiastique dans les sessions 42, 43, 44 et 45, présidées par Martin V. Ici la scène change.