‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 57 sur 68 · IX. Voilà en quels termes ce pape vraiment apos · texte numérisé non relu

IX. Voilà en quels termes ce pape vraiment apos

tolique, saint Grégoire-le-Grand, parlait, sur le tombeau de saint Pierre, aux prélats ses disciples. Il ne souffrait en aucun cas que l’apostolicité de la juridiction fût séparée de l'apostolicité de la prédication. » Nous ne sommes pas le sel de la terre, disait-il, si nous n’assaisonnons pas le cœur de nos auditeurs; ce condiment, on le procure véritablement au prochain, lorsqu'on ne le prive pas du bienfait de la prédication. Mais sì nous voulons précher utilement aux autres, confirmons nos paroles par la pratique et l’exemple » : Sa/ enim terrae non sumus, st corda audientium non condimus : quod profecto condimentum ille veraciter prozimo impendit, qui praedicatiome verbum non subtrahit. Sed tunc vere aliis recta praedicamus, si dicta rebus et eremplis ostendimus. Et voici la pierre de touche épiscopale et sacerdotale : » Quiconque approche le prétre doit étre, comme au contact du sel, assaisonné de la saveur de la vie éternelle » : Ut quisquis sacerdoti jungilur, quasi ex salis contactu aeternae vitae sapore condiatur (loc. cit.). Dans ce but, cet illustre patricien romain, voulant soustraire les prélats à la dissipation, à la mollesse et aux vanités du siècle, avait établi ou encouragé près de lui et sous ses yeux la célèbre école du Vatican. C’est là qu'étudiait et résidait la fleur du clergé romain; et c’étaient là les délices et la cour du pontife. Les évêques qui de toutes les parties du monde venaient au Vatican en étaient ravis d’admiration ; et les meilleurs, à leur retour, s’efforçaient de limiter. De cette façon on vit surgir, dans presque tous les évêchés, des écoles épiscopales, qui

furent dans la suite des arches de salut au sein de l'ignorance et de la barbarie universelle : l’exemple était parti du Vatican. Il est vrai que la cour ou, pour mieux dire, l’école du docte et apostolique pontife n’étudiait peut-être pas Virgile, et ne débitait pas les comédies de Plaute, comme on le vit plus tard à la cour de Léon X. Cela est vrai; mais les temps fournissent la raison de cette différence; le parallèle en est trop facile pour avoir besoin d’éclaircissements, cependant nous ne sommes pas dispensés de le considérer de près et de l’étudier.

X. Nous nous bornons è inférer de ce qui précède que Grégoire instruisait ses prélats, faisait leur éducation, et comme un nouveau Moise leur communiquait son esprit : il les formait, et ne les improvisait pas. Il les formait et les pesait dans la balance du sanctuaire avant de leur confier une charge ou une mission. Les hérétiques lui reprochent d’avoir établi ou affermi la monarchie universelle : qu'ils disent plutôt que Grégoire, avec son esprit apostolique et son presbytérium imbu du même esprit, contribua peut-être plus qu'aucun autre pape à rendre salutaire et glorieux l’Apostolat Romain. Apostolicité collective et traditionnelle qui persista sous les papes suivants, et ne s’éteignit jamais dans le presbytérium romain, alors même que Sergius III ou d’autres papes de la même trempe la répudiaient. Alors à la vérité se développait la mauvaise herbe que Grégoire avait voulu étouffer; c’est-à-dire que l'élévation du rang servait à favoriser la licence : ef quia eo ipso quo ceteris praelali sumus, ad agenda quaelibet ma-

jorem licentiam habemus; le ministère sacré était mis au service de l’ambition : susceptae benedictionis ministerium vertimus ad ambitionis augmentum ; la terre était préférée au ciel : Dei causam relinquimus, ad terrena negotia vacamus; en un mot, la mondanité prenait la place de la sainteté : /ocum sanchtatis accipimus, et terrenis actibus implicamur.

XI. Voilà, non pas l'Eglise, mais le nuage qui enveloppait en partie son ministère; nuage engendré à cette époque par les factions romaines, et par la politique des empereurs qui prétendaient se choisir des vassaux dans les évêques et jusque dans les papes. A l'aristocratie héréditaire opposer une aristocratie élective dans les siéges épiscopaux les plus puissants, telle était la politique des potentats Germaniques, et cette politique s’étendit même aux principaux siéges de la haute Italie. Par là on s'explique aisément comment, parmi tous les empereurs, Henri II a pu se montrer tout à la fois le plus libéral à doter les églises, et le plus jaloux de maintenir le droit d’y nommer les évêques. Les exemples de cette politique ont été enregistrés par Planck, dans son Histoire de la Constitution sociale de l'Eglise Romaine, mi, 107. Les biens ecclésiastiques n'étaient point exemptés des charges civiles et féo- . dales; les évêques eux-mêmes étaient des créatures au service de l'empereur, trop souvent obligés de les suivre à la guerre : tout cela contribuait donc à fortifier l'Empire, mais en même temps à introduire la vanité du siècle dans l'Eglise. Ainsi l’impérialisme, en pénétrant le patriciat romain, devait

influer par contre-coup sur la papauté et sur le presbytérium qui l’entourait. Quelle transition! Que le dixième siècle et les suivants étaient déjà loin de l’école de Grégoire-le-Grand!

XII. Faut-il s'étonner que la splendeur apostolique eût perdu son éclat à la cour pontificale, et que les passions du siècle fussent parvenues à dominer l'esprit sacerdotal? Les esprits comme les corps étant prompts à se corrompre et lents à guérir, et les maladies graves et invétérées réclamant des remèdes énergiques, faut-il s'étonner qu'un Bernard de Clairvaux mit en tête de la réforme qu'il proposait à Eugène III de se délivrer de la race pestilentielle qui l’entourait? » Prenez auprès de vous, lui . disait-il encore, non les plus empressés à se mettre en avant, mais ceux qui hésitent, ceux qui refusent : à ceux-ci faites violence, forcez-les d’entrer « : Zzcluso itaque universo hoc pestilenti genere... non volenles neque currentes assumito, sed cunclantes, sed renuentes : etiam coge illos, et compelle intrare (de Consid. 1v, 11, 12). En traçant cette règle d'un gouvernement sage et apostolique, le grand réformateur se rencontrait avec saint Grégoire, le grand organisateur : « Refusez les emplois à ceux qui les convoitent, disait celui-ci, et offrez-les à ceux qui les fuient » : Sicut locus regiminis desiderantibus negandus est, ita fugientibus offerendus (Grec. M. lib. vi, ep. 4). Mais on n'avait déjà fourni que trop d'aliments aux ambitions qui triomphaient de l'esprit droit et veriueux des papes. On avait oublié les Grégoire et les Bernard, et la haute vertu de l'apos-

tolat s'était détrempée dans l’esprit du siècle. Or c'est alors précisément que parurent plus admirables et plus providentielles les héroïques vertus des papes, mais par intervalle. De temps en temps ur grand pontife s'élevait, mais bien que les hommes saints et capables ne manquassent point dans les régions inférieures, on négligeait d’employer à leur égard la règle de saint Bernard et de saint Grégoire. Grâce à cet abus, le plus fatal pour tout gouvernement quelconque, les siéges étaient assiégés et occupés par des intrigants, viri callidi et dolosi, imbus du pire de tous les poisons, dit saint Bernard, la passion ‘de dominer, Zibido dominandi; passion la plus contraire à l'esprit de Jésus-Christ et à l'efficacité de l’Apostolat; attendu que nous préchons, dit saint Augustin, Jésus-Christ crucifié, et non pas un Christ puissant, riche et heureux selon le monde : Woz Christum terrenis opibus divitem, non Christum terrena felicitate fulgentem, sed Christum crucifivum per orbem terrarum praedicamus (Ave. ep. 45); passion indigne qui, en écartant les sujets les plus méritants, semparait de toutes les positions, violentait les conclaves, déchirait l’Eglise, alimentait le schisme de quarante ans, et livrait l'Eglise, ainsi débilitée et avilie, aux mains des barons, des rois et de l'empire, au milieu des troubles de Constance, qui banda la plaie ou calma les douleurs, mais ne put extirper le chancre.

XIII. Le lecteur remarque assez par lui-même que dans cette rapide analyse nous n’avons voulu retracer que l'élément du mal : élément humain qui montre

d'autant mieux la divinité du gouvernement ecclésiastique, que les vanités, les avarices et les ambitions semblaient liguées pour le renverser. La foi catholique est témoin de son triomphe. Or la même pensée va nous guider à travers l’ère moderne, qui s’ouvrit ou se dilata à cette époque.

XIV. Léopold Ranke, dans l'Æisfoire de la Papauté, liv. 1, ch. 1, $ 4, résume ainsi les influences religieuses et politiques de la bruyante diplomatie du concile de Constance : » Le schisme survint. Remarquez les conséquences qu’il entraîna. Pendant longtemps il dépendit des princes d’adhérer, selon leurs convenances politiques, à l’un ou à l’autre pape. L'Eglise ne trouva en elle-même aucun moyen de faire cesser le schisme, la puissance temporelle seule le pouvait. Lorsqu'on s’assembla dans ce but à Constance, on ne vota plus, comme on l'avait fait jusqu’alors, par tête, mais par nation; on laissa à chacune des quatre grandes nations qui avaient voix délibérative, la liberté de discuter dans des assemblées” préparatoires le vote qu’elle avait à donner; elles déposèrent en commun un pape: le pape nouvellement élu devait se prêter à des concordats avec chacune d'elles. Ces concordats avaient une grande importance à cause du précédent qu'ils établissalent. Pendant le concile de Bâle et le nouveau schisme, quelques royaumes restèrent neutres ; les efforts immédiats des princes seuls purent terminer ce second schisme de l'Eglise. NULLE CIRCONSTANCE N'ÉTAIT PLUS PROPRE A FORTIFIER LA PRÉPONDÉRANCE DE LA PUISSANCE TEMPORELLE ET L'INDÉPENDANCE DES PEU- PLES. »

XV. En lisant cette page, la haute diplomatie ecclésiastique devrait se frapper la poitrine avec amertume et baisser le front. Voilà où les factions de cours, les intrigues, les passions, et puis les délices d'Avignon, et puis les schismes, avaient entrainé l'Eglise de Jésus-Christ ! Il est faux que l'Eglise, sans l'intervention des princes, ne trouvàt plus en elle-même le pouvoir de faire cesser le schisme : il suffisait pour cela d’un grain de cette abnégation qui est descendue en si grande abondance de la croix. Mais il est vrai que les princes se croyaient libres de choisir chacun leur pape parmi les prétendants, et déposaient de leurs propres mains papes et antipapes, d’où il résulta que l'autorité pontificale fut considérablement amoindrie aux yeux des nations de l'Europe. Il est vrai que les rois et les républiques s'enhardirent à traiter les affaires ecclésiastiques avec les papes, comme d’égal à égal. Il est vrai, ainsi que le dit encore Ranke, qu'avant la Réforme et dès le quinzième siècle, les Etats s'étaient déjà rendus maîtres d’une bonne partie des droits et des pouvoirs ecclésiastiques. Il est vrai enfin que le concordat de François I avec Léon X produisit en France un effet sinistre, en accordant au pape les annates et au roi le privilége de nommer aux évéchés : comme si l’on eût voulu donner au roi le spirituel et au pape le temporel. Il s’agit ici de l’effet extérieur ; l’auteur cité conclut en ces termes : « On ne peut le nier : l'Eglise de France perdit à l’accord; mais ses droits furent bien plutôt sacrifiés au roi qu’au pape. Léon X renonça sans beaucoup de difficultés

au principe (la libre nomination aux évéchés) pour lequel Grégoire VIT avait agité le monde ». Mais laissons les personnages particuliers, et continuons à suivre le cours de la diplomatie en général.

XVI. Du pape sorti de Constance, Martin V, jusqu'à Léon X, c’est-à-dire jusqu’à la Réforme hétérodoxe qui recueillit les étincelles éparses pour former un incendie, quelle fut la couleur de la diplomatie? Redevint-elle véritablement, et de fait comme de nom, Apostolique, telle que saint Bernard l'avait décrite et proposée? Si nous l’affirmions nous serions contredits par Bale et particulièrement par Ænéas Sylvius dans sa Bulle des Rétractations, et puis, en 1511, par le conventicule de Pise, de Milan et de Lyon, auquel Jules Il opposa, en 1519, le cinquième concile général de Latran, terminé par Léon X. Le sujet des quatre conciles précédents de Latran avait été la réforme, ainsi que nous l’avons vu (tit. xxn). Le sujet du présent était encore la réforme de la cour Apostolique : Curiae Apostolicae in melius reformatio, ainsi qu'il est dit dans la vi° session; puis dans la 1x° on interdit aux cardinaux le faste et le favoritisme, racines des autres maux. Ils doivent briller entre tous par la pureté de leur vie et l’éclat de leurs vertus, comme les modèles du sacerdoce chrétien : Vitae munditia ac virtutum splendore cunctis praefulgeant. Il faut qu’ils jouissent de la liberté de la parole, pleine et entière, » afin que la cause des scandales qui pourraient naître soit enlevée, que les suffrages soient plus libres dans le sacré Sénat, et qu'il soit permis à chaque cardinal,

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comme il est Juste, de dire librement et impunément ce qu'il pense selon Dieu et sa conscience « : Ut scandalorum quae nasci possent occasio tollatur, ma- JORQUE IN SACRO SENATU LIBERTAS VOTORUM FIAT, liceatque, ut par est, cardinali cuique, secundum Deum et conscientiam suam, libere et impune quodcumque sentiat dicere. Cette liberté du Sénat Apostolique est extrêmement prudente et sage : prudente, parce qu’elle est propre à faire découvrir ce qu'il y a de mieux, à éclaircir la vérité, à la dégager complètement et à produire cette vaste synthèse qui exclut les scandales et les erreurs, et fonrnit une base proportionnée au pontificat universel.

XVII. Moins nombreux que tous les autres, le ve concile de Latran formule sa pensée nettement, mais sur un ton moins élevé et moins fort qu'Alexandre III et Innocent III, dans le troisième et dans le quatrième. On proclama la nécessité de réformer la cour apostolique, et en confiant à quelques prélats le soin de préparer cette réforme, on assoupit les clameurs. Puis le concile se sépara à la hâte : Luther approchait.

XVIII. Mais revenons à notre question : Quelle fut, de Martin V à Léon X, et surtout pendant le quinzième siècle, le caractère de la diplomatie romaine? À coup sûr, nous devrons le rechercher et non l'inventer.

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