‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 58 sur 68 · TITRE XXX · texte numérisé non relu

TITRE XXX

LA DIPLOMATIE ROMAINE AU SEIZIÈME SIÈCLE A-T-ELLE EU UN CARACTÈRE EXCLUSIVEMENT POLITIQUE ET TEMPOREL?

I. Comparaison du xvie siècle avec les précédents. II. Le principe du pouvoir temporel des papes et ses conséquences. III. Temporel et népotisme, d’après un orateur de Bale. IV. Triage du vrai et du faux. V. Les assesseurs et les ministres du pape doivent étre les anciens, non les amis ni les parents; VI. la fin est l’Eglise, non la famille. VII. Un mouvement politique universel entraîna les papes : VIII. l’accord du spirituel avec le temporel est possible, mais l’Eglise ne répond pas des faits. IX, X. Népotisme de quelques papes; XI, XII. Caractère de Jules II; il fonda le siècle de Léon X; l’idée chrétienne est sauve dans la forme gréco-latine; ère politique de la diplomatie pontificale. XIII—XV. Péché originel et politique de l'Italie ; Jules II le connut; machiavélisme des cours : elles tourmentaient les papes au spirituel, pour les gagner au temporel ; une clef de la diplomatie romaine. XVI. Savonarole ne fut pas un Luther, mais un enthousiaste. XVII. Les accusations contre Léon X et ses prédécesseurs se résument dans le fait de Luther et de la Réforme. XVIII. Utilité de ces considérations: Luther servit de lance à l’empereur : XIX. on mettait le spirituel en question pour dominer le temporel. XX. Le temporel des papes sert-il donc à les rendre esclavesP XXI. Que les abus disparaissent, et chaque chose servira à sa fin.

I. Ranke intitule le second chapitre du premier livre : » L’Eglise et sa puissance temporelle au commencement du seizième siècle; « et il commence ainsi : n Quel que soit le jugement que l’on puisse porter sur les papes des époques précédentes, ils avaient toujours de grands intérêts devant les yeux : la direction d’une religion opprimée, la lutte avec le paganisme, la propagation du christianisme parmi les nations du Nord, la fondation (ou mieux l’adminis-

tration) d’une puissance hiérarchique indépendante : il appartient à la dignité de l’existence humaine de vouloir et d’exécuter de grandes choses; ces nobles tendances, les papes les possédèrent à un degré supérieur. Mais, au temps où nous sommes arrivés, les circonstances avaient arrêté cet élan généreux; le schisme était terminé; il fallait se résigner à ne pouvoir plus soulever la chrétienté contre les Turcs. Il arriva que le chef spirituel fut entrainé à diriger, d’une manière plus exclusive et plus résolue que Jamais, toute son activité vers l’agrandissement de sa principauté temporelle. »

II. Ainsi s'exprime Ranke; et si sa dernière réflexion est vraie, il s’ensuivrait que les légats, les nonces, en un mot toute la diplomatie romaine, s'inspirant de son chef, aurait dû revêtir une couleur et une forme plus temporelle que spirituelle. Ce principe posé, les conséquences les plus graves en découleront manifestement. Examinons donc le principe, pour juger ensuite les conséquences.

III. Incontinent Ranke nous répète la pensée d'un orateur du concile de Bâle : » Autrefois, disait-il, mon opinion était qu'il serait très-utile de séparer entièrement la puissance temporelle de la puissance spirituelle; mais maintenant j'ai appris que la vertu sans le pouvoir est ridicule, que le pape romain, sans le patrimoine de l'Eglise, ne représente qu'un serviteur des rois et des princes ». Et pour ce motif, l’orateur votait en faveur de Félix V ou Amédée de Savoie, ne trouvant pas mal qu'un pape eût des fils, des neveux ou des adhérents, qui pussent lui prêter

main-forte contre les tyrans. Léopold Ranke ajoute : » Un peu plus tard, nous voyons l'Italie parfaitement comprendre cette singulière nécessité. On crut qu'il était dans l'ordre qu’un pape favorisàt et élevât sa famille; on eût blâmé celui qui ne l’aurait pas fait. »

IV. Il y a deux choses qu'il faut bien distinguer dans les paroles de l’orateur de Bâle : 1° l'indépendance politique du pape, d'où résulte la liberté spirituelle de toute l'Eglise, et en cela sa pensée est vraie; 2° le népotisme des papes, et en cela elle est juridiquement fausse.

V. En effet, bien que, comme le dit l’empereur Titus à Vespasien, dans Tacite, le sang soit pour les trônes un renfort plus solide que les légions et les flottes; telle n’est cependant pas la force des papes. Ceux-c1 possèdent le temporel, non comme fin, mais comme moyen de sauvegarder le spirituel; et ni l’un ni l’autre ne s'étend à la famille, mais la fin et le moyen se terminent et se complètent dans la personne de chaque pontife. Quels que soient les conseils que Laurent de Médicis donna à Innocent VIII, l'Italie ne vit jamais dans le népotisme une nécessité ni une convenance, mais bien une faiblesse de la part de quelques papes. Le Sacerdoce suprème n’est pas engendré de la chair ni du sang, et sa souveraineté temporelle puisera sa force dans l'amour des peuples, dans une incorruptible justice, et dans la sagesse civile; mais non dans les neveux, les armes et les boulevards. Le Souverain Pontife est le nouveau Moïse, à qui le Seigneur a dit : » Assemblezmoi soixante-dix hommes des anciens d'Israël, que

vons saurez être les plus expérimentés et les plus propres à gouverner... Et je prendrai de l’esprit qui est en vous, et je leur en donnerai, afin qu’ils soutiennent avec vous le fardeau de ce peuple, et que vous ne soyez point trop chargé en le portant seul « : Congrega mihi septuaginta viros de SENIBUS ISRAEL, quos tu nosti quod SENES populi sint ac MAGISTRI,.. Et auferam de spiritu tuo, tradamque eis, ut sustenlent tecum ONUS POPULI, ef non tu solus graveris (Num. xI, 16, 17). Les anciens en vertu et en sagesse, senes ac magistri, et non les parents ni les alliés ni les amis, voilà les assesseurs religieux et civils du pontife, ceux qui doivent entrer en partage de sa charge, non dans leur intérêt, mais pour soutenir les intérêts du peuple, ozus populi, tandis que le père de toute la chrétienté consacre la meilleure partie de lui-même aux affaires les plus importantes, ut non tu solus graveris. Voilà le Moïse de la nouvelle loi, voilà le Pontife du christianisme!

VI. Or à l'office du pontife correspond exactement l'office de la diplomatie qui l'entoure et le sert office spirituel par essence, mais ayant pour moyen et pour défense le temporel; l’un et l’autre au service, non d’une famille ni d’une nation, mais de la Communauté chrétienne tout entière, le temporel étant subordonné au plus grand bien des âmes, loin d’avoir la prédominance. Et si nous nous représentons le pontife dans Moïse, dans les anciens qui environnaient Moïse nous envisageons les légats, les ministres et les assesseurs pontificaux, personnages doués de la plus haute capacité, mais surtout d’une âme apostolique et d’un esprit sacerdotal.

VII. Nous voudrions qu’il en eût toujours été ainsi. Mais quel est le théorème de géométrie qui en pratique ne rencontre des obstacles dans les moyens d'exécution? N'étaient-ce pas des hommes que les papes, leurs ministres et leurs légats? Etait-ce la faute du théorème religieux s'ils subissaient parfois les influences de la politique et du monde? Qu'on se représente bien le xv° siècle. Toutes les monarchies européennes visaient à se consolider, et les principautés Italiennes non-seulement à se consolider, mais à s'étendre. Tel était l'esprit qui animait les Sforza à Milan, les Médicis à Florence, les Vénitiens dans la Lombardie, la famille d'Aragon à Naples. Ce mouvement entraînait les papes, et selon la remarque de Ranke, » le pape Sixte IV (1471 à 1484), le premier, prit cette direction avec une volonté bien déterminée et avec un succès qui se réalisa plus tard; Alexandre VI la continua avec une énergie et un bonheur extraordinaires ; Jules II lui fit produire des résultats inattendus et qui furent maintenus » (loc. cit.). ‘Or si, au milieu de ces collisions nationales d’où résultaient, grâce à la complication des alliances, des collisions internationales, le bien des âmes était parfois subordonné aux intérêts politiques de la souveraineté; si la diplomatie papale empruntait à des papes politiques et guerriers une teinte assez sombre et qui ne lui convenait pas; nous n’hésiterons pas à dire que ce double effet fut un ienieur pour l'Eglise et la papauté.

VIII. Ce n'est pas que la qualité de prince répugne de sa nature à celle de pontife; ou que le

prince romain ne soit tenu, comme tout autre, à défendre les intérêts politiques et à protéger les développements civils de son peuple, si bien que les sciences politiques et ecclésiastiques, loin de s’exclure, doivent au contraire marcher d’accord, comme deux alliées nécessaires, dans la diplomatie romaine. Mais c'est un malheur que ces cours pontificales qui, alors plus que jamais, rendirent si fréquente la distinction de cour, de curie et d’Eglise romaine. Les princes et les peuples ne discernaient pas facilement, et ils avaient plus de peine encore à vénérer le Saint-Père, le Père apostolique et son clergé apostolique, dans des papes et des légats portant la cuirasse et l'épée, paraissant à la tête des mouvements tumultueux du siècle, dans des consistoires fort peu sacrés et avec des habitudes toutes mondaines. Mais les ambitions se donnent rendez-vous et marchent en troupe : le népotisme commença dans les papes, et les cardinaux le copièrent. Que dire à cela? L'Eglise maintenait ses lois, et ce fait-là demeurait un fait; or l'Eglise n’est point responsable des faits humains.

IX. Sixte IV peut être donné pour le premier coryphée du népotisme. Il fait son neveu, Jérôme Riario, seigneur d’Imola et de Forli; et pour arriver à ce but, il se met en guerre avec ses alliés, il se comporte avec violence contre les Vénitiens, contre Rome et contre les Colonna, adversaires de Riario. Innocent IV qui lui succède est peut-être pire encore. Puis arrive d'Espagne la famille des Borgia avec Alexandre VI. Jules II, sans employer la violence, procure à sa famille la principauté d’Urbin; il vou-

lait être, comme le dit un ancien chroniqueur, Trivixan, » le seigneur et le maître du jeu du monde. « Mais on voit au moins dominer dans le pape Jules la pensée de l'Eglise, qu’il affermit et délivre du joug des petites tyrannies.

X. Si l’Apostolicité à cette époque n’était pas l’auréole la plus visible des papes et des cardinaux, de la cour pontificale et des diplomates, on ne peut cependant pas admettre comme vraies toutes les accusations de certains écrivains que les passions politiques ont rendus injustes à l'égard de la cour romaine. Il y avait alors deux factions principales, celles des Florentins et des Napolitains, fameuses par leurs altercations avec les papes. D'ailleurs les vices n’excluaient pas toutes les vertus; Guicchardin écrit d'Alexandre VI que » ce pape était doué d’une adresse et d’une pénétration singulières, d’une prudence consommée dans les conseils, d’une efficacité merveilleuse à persuader, d’une sollicitude et d’une habileté ‘incroyables dans toutes les affaires importantes ». Il fut coupable; mais 1l est vraisemblable, comme on le voit dans Roscoë, qu'averti par les ambassadeurs au nom de leurs maîtres, il put leur répondre : » Écrivez à vos souverains que nous et notre cour nous valons encore mieux que vous et eux ». Quoiqu'il en soit, celui qui. est revêtu du sacerdoce suprême ne peut se prévaloir d’une pareille comparaison, et il ne servait guère à Alexandre VI de pouvoir dire : « Si je me considère, je me confonds; si je me compare, je mexalte ». Une seule comparaison eût été et sera toujours raisonnable : celle du Vicaire de Jésus-Christ avec son Chef,

XI. On a comparé Jules II au Neptune de Virgile, qui s'élève au-dessus des vagues avec un visage calme et apaise leur fureur; il dompta les flots soulevés par le passage des Borgia. Guicchardin en trace le portrait suivant : » Prince d'un courage et d’une constance inappréciables, mais impétueux et ne mettant pas de bornes à ses projets; ce qui le soutint et le protégea ce fut plutôt le respect de l'Eglise, la discorde entre les princes et la circonstance des temps, que sa modération et sa prudence. Il est digne incontestablement d’une gloire éminente, et l'emporte sur tous ses prédécesseurs par une mémoire illustre et des plus honorées ». Ce qui est prodigieux parmi les contemporains de Machiavel et des Borgia, c'est qu'il avait la réputation d'un homme libre et sincère, au point qu'Alexandre VI, son ennemi implacable, qui ne l’épargnait pas d’ailleurs, reconnaissait en lui un homme droit et ami de la vérité. C'est lorsqu'il paraissait le plus abattu et humilié qu'il se redressait avec une constance plus indomptable et

.plus énergique. D’où venait à ce pape cette allure

décidée? demande Ranke. C’est qu'il n'avait en vue qu'une entreprise glorieuse et que le monde le reconnaissait : celle de raffermir et de pacifier l'Etat de l'Eglise, POUR LE BIEN, NON DE SES NEVEUX, MAIS DE L'ÉGLISE ELLE-MÊME. Et il en fut digne; en effet, « autrefois, dit Machiavel, aucun baron n’était assez petit pour ne pas mépriser la puissance papale; aujourd’hui un roi de France a du respect pour elle. »

XII. Jules II en jetant les fondements de Saint- Pierre au Vatican, et en associant aux armes la

culture des arts et des belles-lettres, fonda le siècle qui porte le nom de Léon X. Mais en revanche cette énergie et cet éclat du pouvoir, qui sont de bonnes choses, louables dans une certaine mesure méme de la part des papes, ne constituaient cependant pas l’âme n1 la vigueur apostolique de la papauté. Plus celle-ci brillait au dehors, moins elle se fortifiait au dedans. L’incrédulité romaine est une calomnie et une fable, que nous sommes étonnés de rencontrer dans un écrivain tel que Ranke. L'opposition même faite par la majeure partie du clergé et des cardinaux au projet de l’opiniàtre Jules II de démolir l’antique basilique du Vatican, trésor inestimable de traditions et sanctuaire de tant de martyrs, démontre que l’on croyait à l'antiquité et qu'on la vénérait. D'ailleurs la forme gréco-latine, tout en triomphant de l’art chrétien, laissa néanmoins sauve et intacte l'idée chrétienne. Mais il reste à déplorer que la grandeur politique de la papauté, sous Alexandre, Jules et Léon, ait imprimé à la cour pontificale et à la diplomatie une teinte peu apostolique et malsaine. Nous déplorons surtout que le père commun, loin de garder la neutralité qui lui convient si bien vis à vis des nations chrétiennes, se soit constitué partie dans le jeu des politiques internationales. De la sorte ce royaume temporel, qui est destiné à l’élever, libre et indépendant, au-dessus de toute domination humaine, servit au contraire à le rendre esclave ou ennemi tantôt d’un potentat, tantôt de l’autre. Telle est la voie désastreuse dans laquelle la diplomatie ecclésiastique s'était engagée et s’avançait de plus en plus.

XIII. L'Italie avait subi de la part des étrangers une domination arrogante et pleine de mépris, l’appauvrissement et le pillage. » Lorsque les puissances italiennes cherchaient à se vaincre l’une l’autre avec le secours des nations étrangères, elles détruisaient elles-mêmes l'indépendance dont elles avaient joui pendant le quinzième siècle, ET PRÉSENTAIENT LEUR PAYS COMME LE PRIX GÉNÉRAL DU COMBAT » (RANKE, 1, 8). C’est là le péché originel, encore inexpié, des italiens : que celui qui aurait envie d'en rejeter la faute sur les papes, examine d’abord sa conscience. Jules II l'avait senti : sa politique consistait à mettre les étrangers à la poursuite des étrangers, et à les maintenir dans un certain équilibre; il ne se servait que des Suisses qu'il pouvait espérer diriger à son gré. Mais que pouvaient les papes entre deux colosses tels que la France et l'Autriche, l'Autriche surtout qui trônait tout à la fois à Vienne, à Bruxelles, à Madrid et à Naples? Le droit chrétien aurait dû les rendre exempts et neutres dans la lutte des deux grandes puissances qui prétendaient à la prépondérance universelle : aussi bien les papes, s’ils prenaient part à la lutte n'étaient pas assez forts pour jeter un poids décisif dans la balance, et chacun des deux partis trouvait son profit à les compromettre et à les subjuguer. Telle était la situation compliquée de la papauté; et le machiavélisme des cours était arrivé au point d'exploiter les oppositions spirituelles contre les papes, pour en dominer les tendances politiques ou temporelles. Cet élément est celui qu'on remarque le moins et qu’il importe le

plus de remarquer au milieu de la phase historique que nous parcourons.

XIV. Ecoutons un protestant : » Pour les princes, rien ne les a mieux servis dans leurs querelles avec le Siége romain, que de lui susciter une opposition spirituelle. Charles VIII, roi de France, n’avait point d’appuì plus assuré contre Alexandre VI, que le dominicain Jérôme Savonarole. Lorsque Louis XII eut perdu tout espoir de réconciliation avec Jules II, il convoqua un concile à Pise; malgré le peu de succès obtenu par ce concile, il parut cependant à Rome extrêmement dangereux. Mais quand a-t-il surgi contre le pape un ennemi plus audacieux et plus heureux que Luther? Son apparition seule lui donne une importance politique. C’est sous ce rapport que Maximilien entreprit de le protéger. Il n'eût pas souffert qu'il fût fait violence au moine; il le fit recommander en particulier au prince électoral de Saxe : « On pourrait avoir besoin de lui un » jour. » Et depuis, l'influence de Luther n'avait fait que s’accroître. Le pape ne réussit ni à le convaincre, ni à l’effrayer, ni à s'emparer de sa personne. Ne vous imaginez pas que Léon méconnüt le danger que ce moine ferait courir à l'Eglise. Combien de fois a-t-il essayé d'attirer sur ce terrain les talents dont il était entouré à Rome! Mais il y avait encore un autre moyen. De même qu'il avait à craindre qu’en se déclarant contre l’empereur, celui-ci ne vint à protéger et exciter une opposition si dangereuse, de même il pouvait espérer qu’en s’unissant avec lui, il parviendrait à réprimer par son secours l'innovation religieuse » (RANKE, 1, 3).

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XV. Cette page est toute une histoire, ou la clef destinée à en ouvrir le sens. Elle explique pourquoi Léon ayant à peine conclu le concordat de Bologne avec Francois I se tourna vers l'Autriche, et fit un traité d'alliance avec Charles V pour la reprise du Milanais. Mais laissons les événements politiques ; aussi bien nous voici arrivés à la source de la Réforme religieuse.

XVI. La personne, la famille et la cour d’Alexandre VI, en enchérissant outre mesure sur le népotisme, le faste et les misères des règnes précédents, n'avaient que trop fourni matière aux déclamations religieuses et politiques de Savonarole. Balbo a dit de ce personnage : « Les uns font de Savonarole un saint, les autres un hérétique précurseur de Luther, d'autres un héros de la liberté. Vains songes que ‘ tout cela : les véritables saints ne se servent pas du temple pour des affaires profanes; les véritables hérétiques ne meurent pas dans le sein de l'Eglise, comme le fit Savonarole quoique persécuté, et les véritables héros de la liberté sont un peu plus sages, ils ne se sacrifient pas pour faire du bruit, comme lui.. Ce fut tout bonnement un enthousiaste; il aurait peut-être rendu service si, en bon prêtre, il se fùt contenté de précher contre les corruptions actuelles de l’Italie, étourdie et aveuglée » (Somm. lib. vir, p. 276). Avis aux religieux et aux prêtres : qu'ils sachent que leurs bonnes intentions ne les autorisent pas à faire flêche de tout bois. Toujours est-il que le sol italien n’engendre pas des Luther, mais seulement des enthousiastes.

XVII. Cependant, est-il certain que Léon, sa cour, ses légats, absorbés par la politique, amollis par des études frivoles et les délices de la vie, n'aient pas même fait attention à Luther? Voici les accusations résumées par César Balbo : » Après cet Alexandre VI, trop criminel pour se faire le protecteur des arts et de la littérature; après Jules II, ce caractère fier, emporté même dans la protection qu'il leur accorda, qu'on se figure la joie qui dut éclater au milieu de cette foule de littérateurs et d'artistes, lesquels, semblables à des danseuses parmi les guerriers, s'étaient vus mêlés jusqu'alors aux fiers envahisseurs, aux sombres politiques, et aux peuples d'Italie plongés dans le deuil. Il ne faut jamais perdre de vue cette troupe joyeuse, si l’on veut se faire une idée exacte de ces temps singuliers. Il est certain que les siècles de Périclès, d’Auguste, de Louis XIV ne furent jamais témoins d’un pareil contraste, aussi prolongé surtout, de fêtes et de douleurs publiques. D’une part la patrie était livrée aux mains des étrangers; de l’autre, le prince, successeur d'Alexandre VI et de Jules II, tout occupé de ses neveux, des Médicis, songeait à leur créer des Etats à Florence et à Urbin. D'une part surgissait le plus terrible des hérésiarques qui ait existé depuis Arius; de l’autre, le pontife, s'imaginant n'avoir affaire qu'à un misérable moine, pire que Savonarole et qui finirait comme lui, poursuivait ses travaux pour l’embellissement de Rome, ses constructions, ses sculptures et ses peintures, et faisait composer et représenter des comédies qui avaient scandalisé l’inculte Germanie. En somme, mora-

lement, politiquement et religieusement parlant, ce ne serait pas trop de dire que ce fut une véritable bacchanale de tous les genres de cultures intellectuelles: et si nous descendions aux circonstances particuhères de son couronnement, ou, ce qui serait pis encore, dans le détail de tout ce qui fut alors écrit, représenté, peint ou sculpté au Vatican, notre assertion pourrait bien passer pour démontrée aux yeux de chacun » (Sommario, lib. vir, p. 283). XVIII. Ce tableau fùt-il complètement faux, il serait encore utile aux papes aussi bien qu'aux prélats de le considérer attentivement; 1l leur apprendrait, bien mieux que les éloges académiques, certaines manières, non d’illustrer, mais d’avilir la dignité pontificale et sa représentation. En envisageant un pape sì splendide et si ami des plaisirs, que diraient un Léon-le-Grand, un Grégoire, un Bernard? Et supposé au contraire que tout fùt vrai dans le tableau, quelle épouvantable responsabilité pèserait sur cette cour et sur ce règne! L’ignorance est funeste à l'Eglise, funeste à tous les degrés de la hiérarchie, plus funeste à mesure qu'on s'élève; mais ce qui est pire que l'ignorance, c’est une politique, une littérature et des arts purement païens. Soyons équitables toutefois et tempérons l’un des sentiments par l'autre; sur l’article de Luther, nous opposons à César Balbo le protestant Ranke. Léon, d'après celui-ci, l'avait à l'œil et tâchait de lancer contre lui les talents dont il était entouré. Les hommes de talent existaient donc. Mais la politique impériale protégeait l’hérésiarque et le mettait à couvert : voilà ce

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qui faisait sa force; l’énigme est expliquée. Après cela, Léon, pour sauver l’Eglise, prenait le parti de plier sa politique à celle de l’empereur.

XIX. Infâme politique qui, pour entrainer le prince, mettait le lacet au cou du pontife! Par là on s’explique le travail toujours croissant de la diplomatie romaine pour sauvegarder tantôt le temporel, tantôt le spirituel, tous les deux menacés et assaillis. On s'explique la dépendance des papes à l'égard des divers potentats alternativement, selon la protection qu'ils attendaient soit de l’un, soit de l’autre. On s'explique enfin et la nécessité des concordats, qui n'étaient pas toujours volontaires et libres, et le sacrifice d’une partie pour sauver l'autre, remède extrême des misérables.

XX. Il en est qui infèrent de tout cela : Donc la souveraineté temporelle, loin d’être utile aux papes et à leurs agents diplomatiques pour le libre exercice du pouvoir spirituel, est au contraire une superfluité qui les implique dans le tourbillon du siècle, et fournit aux princes la commodité ou de les enlacer et de les entraîner, ou de les humilier en les protégeant.

XXI. Condition inévitable des choses humaines! L'aliment soutient la vie et l’empoisonne : renoncerons-nous à la nourriture à cause de la possibilité du poison? Le prince peut devenir tyran : abolironsnous la souveraineté? Donc, et c’est la conclusion unique et toujours vraie, donc réformons les abus, et conservons chaque chose en la dirigeant à ses fins.

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