TITRE XXXI
LA RÉFORME CATHOLIQUE EST RETARDÉE DANS LES PAPES PAR LA POLITIQUE DE PARTI ET PAR LES PRÉPONDÉRANCES DI- PLOMATIQUES.
I. Virilité et culture du gouvernement temporel. II. Trois nécessités : langage de l’exemple, initiative des réformes, neutralité politique. III. La lre et la 2de; Pie III et Adrien VI montrés à l’Eglise et aussitôt ravis. IV. Comment et quand il est convenable que les papes sortent de la neutralité. V. La prépondérance espagnole ou francaise et l’indépendance italienne se disputaient les papes. VI, VII. Guerre italienne de Clément VII, juste et malheureux : le protestantisme légal; sac de Rome. VIII. Les discordes politiques et religieuses empirent; hypothèse d’un pape neutre, armé de la croix seule, IX. Belles qualités de Paul III, insuffisantes pour concilier la religion, la politique et sa famille. X. Son projet de réforme ; sincérité des cardinaux; infirmité de l'Eglise et de la cour. XI, XII. Origine de cette infirmité, et ses conséquences. XIII. La cour et la diplomatie se relèvent; XIV. mais des intérêts politiques et domestiques retardent encore la réforme. XV—XVIII. Maximes historiques et diplomatiques à déduire des pontificats de Clément VII et de Paul III. Le spirituel n’est pas oublié : Clément VII et Henri VIII. Trois problèmes pour la jeune diplomatie, XIX. Deux corollaires.
I. Avec Alexandre VI, Jules II et Léon X, la souveraineté civile des papes, suivant le cours des monarchies européennes, déployait la force de sa virilité. La splendeur des autres cours entraînait la cour et la diplomatie romaines à étaler un luxe non moins splendide : par suite, prédominance de l'élément aristocratique à la cour et dans la diplomatie pontificale. Ces considérations nous expliquent facilement
la mollesse qui s'introduisit dans les mœurs. Il est cependant vrai de dire qu'aucune autre cour ne pratiqua le culte du beau avec moins d’inconvénients et autant d'avantages pour le public. .
II. Mais la tiare du pontife et la couronne du prince ceignaient la même tête. Or, laquelle avait le pas, laquelle prédominait dans les conseils et sur les mœurs de la cour et de la diplomatie pontificale? Laquelle, au milieu du frémissement des guerres civiles et religieuses entre l'Espagne, l'Allemagne, la France et l'Angleterre? Laquelle, dans cette suprême explosion de querelles invétérées et en face de réformes menaçantes? Sans doute, à Rome et dans les nonciatures, la tiare n’était pas assujettie à la couronne : celle-là était l'essentiel, celle-ci l’appendice. Cependant, dans cette crise devenue plus formidable par l'accumulation des anciennes causes, dans cette transition des politiques et des opinions revétant des formes nouvelles, trois nécessités étaient manifestes. La première, que Rome par la tenue sévère et sainte de sa cour comme des nonciatures, qui en sont les ramifications, répondit d’une manière péremptoire aux accusations. La seconde, que Rome de son propre mouvement prit franchement l’initiative des réformes disciplinaires tant de la hiérarchie que des droits et des tribunaux épiscopaux, réformes si longuement débattues ensuite à Trente. La troisième, que, dans cette effroyable mélée d'armes, de schismes et d’hérésies, d'où dépendait le sort de l'Europe, les représentants pontificaux, libres de toute politique de parti, n’arborassent que le drapeau de la foi et de la paix. |
III. Entre Alexandre VI et Jules II, parut sur la chaire pontificale Pie III, neveu et disciple de Pie II qu'il prit pour modèle. Déjà il aspirait au grand projet de réformer les mœurs et d’assembler un concile : Æcclesiam romanam reformare, concilium celebrare, comme s’exprime à son sujet Raphaël de Volaterra. Mais il mourut après vingt-six jours de pontificat. Et ni Jules IT avec son esprit guerrier, ni Léon X avec ses goûts princiers et sa splendide opulence, ne purent, malgré la célébration du dernier concile de Latran, conduire la réforme à bonne fin. Parut ensuite le batave Adrien VI, ancien professeur de Louvain, censeur trop sévère peut-être pour des temps aussi mous ; il ne régnait pas d'un an qu'il s'écriait, presque solitaire dans le Vatican : ” Combien n'est-il pas malheureux qu'il y ait des époques où il est impossible de faire le bien! » Et cette pensée fut gravée sur sa tombe. On sentait donc généralement la première nécessité ; laissons la seconde et passons à la troisième.
IV. Bellarmin, dans l’ouvrage intitulé : de potestate summi Pontificis in rebus temporalibus, adversus Barclaium, cap. 11, défend énergiquement le droit dans les papes de faire la guerre et d’entrer dans les ligues. Que tel soit le droit strict de la souveraineté civile, nous ne le contesterons pas; mais dans le père universel de la chrétienté autre chose est la convenance. Il ne répugne en rien à la papauté de défendre ses Etats par les armes, ou d’entrer dans une confédération pour protéger la chrétienté contre les invasions des barbares : dans le premier cas, le
pape obéit è un devoir naturel; dans le second, il ne brise pas l’unité catholique. Mais cette unité est mise en péril lorsque l’étendard du Christ divise les peuples chrétiens, et, comme s’exprime le Dante, place les uns à droite et les autres à gauche : » Jamais ce ne fut notre intention, c’est ainsi que le poéte fait parler saint Pierre, qu’une partie du peuple chrétien fût à droite de nos successeurs et une partie à leur gauche; ni que les clefs qui me furent confiées, arborées en guise d’enseigne, combattissent contre des fidèles baptisés!. » Nous n’examinons pas les faits particuliers; mais nous disons qu'à l’explosion du schisme d'Occident, l’unité de l’autorité pontificale fortement représentée, et non pas belliqueuse mais entièrement apostolique, eût été souverainement préférable et tout à fait désirable.
V. Quelle raison entraînait donc les papes dans ces ligues, toujours malheureuses, tantôt avec la France et tantôt avec l’Espagne? C’est la complication des vicissitudes humaines. L’insolence des Espagnols et l’avidité des Français insultaient l'Italie, et les papes étaient princes italiens. En outre, l'espoir de pacifier l'Allemagne venait tantôt de la France, tantôt de l'Espagne, et par l’appàt de cet espoir, elles entraipaient l’armée pontificale. Mais les papes perdirent toujours à s'engager dans ces intrigues et ces luttes
1) Non fu nostra inteuzion ch’a destra mano
De’ nostri successor, parte sedesse, Parte dall’ altra del popolo cristiano; Nè chele chiavi, che mì fur concesse,
Divenisser signacolo in vessillo Che contra i battezzati combattesse. (Parad, xxviII.)
déplorables. Oh! si la diplomatie qui présidait à ces alliances fût remontée aux principes et eût réfléchi une bonne fois que par là la paternité pontificale se scindait elle-même, que d’ailleurs la foi ne s’impose point par les armes et ne se défend pas avec les armes seules | |
VI. Clément VII, de la famille des Médicis, et successeur du religieux Adrien VI, fut la première victime de l’impérialisme, qui foulait aux pieds l'Italie, et dominait sur l’Espagne et l'Allemagne. Ce fut une généreuse pensée que celle de joindre les troupes pontificales aux armées Lombardes et Vénitiennes, pour soustraire l'Italie expirante au joug tyrannique des Espagnols; mais par cet acte même le pape se constituait ennemi de l'Autriche et de l'Espagne. Le protestantisme sut saisir l'opportunité de ce mouvement antipapal, et dans la diète assemblée cette année même, 1526, à Spire, elle arracha à Ferdinand d'Autriche, qui remplagait l’empereur Charles- Quint, un décret en vertu duquel on laissait aux Etats la liberté de se conduire, en matière de religion, chacun suivant son propre jugement, sauf à en répondre devant Dieu et l’empereur. Il n'est pas même fait mention une seule fois du pape; bien plus, on fit la proposition de brûler les actes pontificaux et de ne prendre pour règle que l’Ecriture Sainte. Voilà le triomphe légal du protestantisme! Aurait-il eu lieu sans les colères impériales et germaniques contre les armes du pape? Une représentation pontificale, conciliatrice en politique, protectrice de l’Italie, ne s'avangant pas l’épée à la main sur le champ
de bataille, mais toute apostolique, et messagère de la justice comme de la foi au nom de Dieu, n’aurait-elle pas été un bouclier plus sûr pour l'Italie et peut-être pour l'Allemagne ?
VII. L'Italie est dans l’épouvante. George Fraudsberg, à la tête d’un corps de lansquenets, tous protestants comme lui, s'était écrié : « Si j’arrive à Rome, je pendrai le pape. « Dans un accès de colère il fut frappé d'apoplexie. Mais les armes tombalent, avec l'enthousiasme, des mains des Italiens. Le 6 mai 1527, Rome, dans les Espagnols et les Allemands, crut revoir les barbares. Les soldats avides de sang, endurcis par de longues privations, abrutis par leur métier, n'étant retenus par aucun chef (le duc de Bourbon avait été tué à l'assaut), se précipitèrent dans la ville. Jamais butin plus riche ne tomba dans les mains d’une armée plus brutale; jamais il n’y eut un pillage plus prolongé et plus destructif. Rome abattue, le protestantisme triomphant : voilà le résultat de la guerre la plus juste. La paix est rétablie par le traité de Barcelone.
VIII. Ici se présente une carrière hérisée d'épines et de douleurs pour la politique des papes. Dans la diète de Spire, l’anarchie religieuse d'Allemagne s'était constituée en opposition à la suprématie du Saint- Siége, et avait pris le nom de Protestante, ou de Protestantisme. D’autre part, avec son projet de divorce, Henri VIII agitait l'Angleterre, blessait Charles-Quint, et promettait des secours temporels à Clément VII contre les Espagnols. Enfin la France, dans le même but d’affaiblir l'Espagne et l'Autriche, pactisait avec
ad
les protestants, et cherchait à gagner les papes. Dans une situation sì critique, n’aurait-il pas été plus conforme à la nature de la diplomatie pontificale de tracer une ligne de démarcation bien accentuée entre les intéréts temporels et la mission sacerdotale? En d’autres termes, n’eùt-elle pas mieux fait de se mettre en dehors des politiques humaines, peu favorables aux faibles et moins encore aux papes, et de se montrer aux dissidents, non pas entourée des armes des Césars, mais en arborant le seul drapeau de la foi et de la charité, ce drapeau qui les avait conquis jadis lorsqu'ils étaient encore barbares? La conclusion pour nous est bien facile, mais à l’époque qui précéda les faits, les intérêts d'Etat et de religion et jusqu'aux intérêts de famille se compliquèrent misérablement. La plus énergique tentative de faire marcher, non de pair, mais dans une certaine subordination, la religion, la politique européenne et l’avancement de sa propre famille, fut celle de Paul III, auparavant Alexandre Farnèse.