IX. « Paul III, écrit Ranke, avait des manières
aisées, grandes, magnifiques. Rarement à Rome un .
pape a été aussi aimé. Il nommait les cardinaux sans qu'ils en sussent rien, choisissant parfaitement ceux qui le méritaient. Cette conduite était bien différente de celle tenue jusqu’à ce jour, tout empreinte de vues personnelles, de considérations mesquines. Mais ce qui n'était pas moins précieux, c'était la liberté qu'il laissait aux cardinaux de le contredire hautement dans le Collége, liberté à laquelle on était peu habitué; il encourageait de cette manière les
discussions qui pouvaient s'élever, ne voulant pas qu'on eût égard à quoi que ce fût, qu’à la vérité seule. « Sublime éloge pour un pape; mais ces couleurs éclatantes sont suivies d’une teinte obscure : » Il montra pour sa famille une prédilection inaccoutumée, même pour un pape. On ne pourrait cependant pas soutenir qu'il ait subordonné, comme Alexandre VI, tous ses autres devoirs à cette considération. Sa pensée la plus sérieuse était de rétablir la paix entre la France et l'Espagne, de réprimer les protestants, de combattre les Turcs, de réformer l'Eglise; mais il avait aussi fortement à cœur d'avancer sa famille. » Voilà un vaste génie, d’une prudence consommée, calculateur très-expérimenté en politique, ne s'exprimant que d'une manière élégante, classique, et diplomate tellement circonspect qu'il trouvait moyen de gagner toujours du terrain sans rien céder. Sa tête roulait les plus grands projets, mais ces projets n'étalent pas tous conciliables avec les devoirs d’un pape. Il savait bien que pour rendre le gouvernement de l'Eglise vénérable et fort, il fallait avant tout réformer la cour et l’administration; il s’y prépara sérieusement.
X. Le sacré Collége se composait alors de la fleur de la chrétienté sous le rapport de la vertu et de la sagesse. Paul III, en 1538, choisit dans son sein une commission composée des célèbres cardinaux Contarini, Carafa, Sadolet et Polus, auxquels il adjoignit cinq autres membres, et leur ordonna de dresser ce projet de réforme qui servit de fondement aux réformes arrêtées par le concile de Trente. Selon le
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vœu du pontife, ils lui parlent librement comme à Dieu même : » Vous nous avez enjoint dans les termes les plus graves, de recueillir tous les abus pour vous les signaler; nous déclarant que si nous étions négligents ou infidèles dans l’accomplissement de cette mission, nous en rendrions compte à Dieu « : Gravissimis verbis injunzisti ut omnes hos abusus colligeremus, tibique illos significaremus : obtestatus nos reddiluros esse rationem hujus negotit, nobis demandati, Deo Optimo, si negligenter ac infidehier ageremus. Très-bien. On doit aux papes, comme à Dieu même, une sincérité pleine et entière, la vérité fût-elle désagréable ou dangereuse. Quant à Paul III, il la voulait, et ses cardinaux n’y manquaient pas. Ils ne chantaient pas des odes à sa louange, mais ils avouaient en toute sincérité que l'Eglise était sur le penchant de sa ruine : /abantem imo fere collapsam in praeceps Ecclesiam; qu'on ne pouvait se dissimuler les maux extrêmement graves dont l'Eglise et surtout la cour romaine étaient atteintes depuis longtemps, et qui avaient déjà occasionné des désastres épouvantables : Gravissimos videlicet morbos quibus jampridem Ecclesta Dei laborat, ac praesertim haec Romana Curia : quibus effectum prope est, ut paulatim, sensim ingravescentibus pestiferis his morbis, magnam hanc ruinam trazerit quam videmus.
XI. Une fois entrés en matière, les cardinaux vont droit au but : » Eclairée par l'Esprit de Dieu, qui, comme le dit saint Augaustin, parle au fond des cœurs sans le bruit des paroles, votre Sainteté savait bien que la cause première de ces maux provenait
de ce que quelques uns de vos prédécesseurs, avides de flatteries, s’entourèrent d’une foule de docteurs en vue d'apprendre d’eux, non pas leur devoir, mais le moyen de satisfaire licitement tous leurs désirs « : Et quoniam Sanctitas tua, spiritu Dei erudita (qui, ut inquit Augustinus, loquitur in cordibus nullo verborum strepitu), probe noverat principium horum malorum inde fuisse, quod nonnulli pontifices praedecessores tui, prurientes auribus, ut inquit apostolus Paulus, coacervaverunt sibi magistros ad desideria sua, non ut ab eis discerent quid facere deberent, sed ut eorum studio et calliditate inveniretur ratio qua liceret quod diberet. Voilà le principe, maintenant les conséquences : » L’adulation s’attache au pouvoir, comme l’ombre au corps, et la vérité a toujours très-difficilement accès aux oreilles des princes. Aussi s'est-il présenté force docteurs enseignant que le pape est le maitre de tous les bénéfices, et que, comme le maitre peut vendre à bon droit ce qui lui appartient, il s'ensuit nécessairement que le pape ne peut tomber dans la simonie » : Znde effectum est, praeterquam quod principatum omnem sequilur adulatio, ut umbra corpus; dificilimusque semper fuit aditus veritatis ad aures principum, quod confestim prodirent doctores, qui docerent pontificem esse dominum beneficiorum omnium : ac ideo cum dominus jure vendat id quod suum est, necessario sequi in pontificem non posse cadere simoniam. La racine du mal était mise à nu, savoir : l’adulation et les doctrines qu’elle engendre.
XII. Quant à la conclusion suivante, nous ne la rapporterons à aucun pape légitime, mais aux antipa-
pes : « Ils prétendaient donc que la volonté du pontife, quelle qu'elle fût, lui servit de règle dans ses actes et ses opérations. D'où il résulte à l'évidence que tout ce qui lui plait, lui devient licite. Voilà la source, très-saint Père, d’où sont sortis les nombreux abus et les maux si graves qui ont jeté l'Eglise de Dieu dans l’état presque désespéré où nous la voyons. Le bruit de ces déplorables désordres (votre Sainteté peut en croire des personnes bien informées) s’est répandu jusque parmi les infidèles, lesquels, pour : ce motif principalement, tournent la religion chrétienne en dérision, si bien, disons-nous, que le nom de Jésus-Christ est blasphémé parmi les nations à cause de nous » : Zia quod voluntas pontificis, qualiscumque ea fuerit, sit regula, qua ejus operationes et actiones dirigantur. Ex quo proculdubio efici ut quidquid libeat, 14 etiam liceat. Ex quo fonte, Sancte Pater, tamquam ex equo Trajano, irrupere in Ecclesiam Dei tot abusus et tam gravissimi morbi, quibus nunc conspicimus cam ad desperationem fere salutis laborasse, et manasse harum rerum.famam ad infideles (credat Sanctilas vestra scientibus), qui ob hanc praecipue causam christianam religionem derident, adeo ut per nos; inquimus, Christi nomen blasphematur inter gentes. Suit l’énumération des abus et des remèdes. Et ce Monilum, qui caractérise une époque, est inséré en entier dans le chapitre 1, article 16, de l'histoire du xv° et du xvi° siècles de Noël Alexandre.
XIII. L'Eglise gémissait donc depuis longtemps sous le poids des abus, parce que la vérité était silencieuse ou suspecte dans les conseils du Vatican.
Et la diplomatie, quel ròle jouait-elle? Formée è ce silence, ou flétrie par le vice, ou aspirant à s’élever, elle se taisait pareillement; soit ignorance soit défaut de sincérité, elle ne révélait pas les décadences de la foi, ni le discrédit qui minait l'autorité, nì la gangrène qui envénimait les plaies. Mais voilà qu’enfin le pontife est entouré de ce qu’il y a de plus illustre dans l'Eglise sous le rapport de la science et de la vertu, d'hommes éminents qui connaissent le monde et qui s’y sont acquis déjà une juste renommée. S’adressant à un pape libéral, ils lui inculquent, avec une noble franchise, l'impulsion de l'esprit catholique qui se levait énergiquement à Rome et en Italie contre la réforme hétérodoxe. À partir de ce moment, la nécessité et l’idée d’une puissante réforme, dans toute l'étendue du gouvernement de l'Eglise s'empara des esprits si elle ne pénétra pas encore dans les faits. Mais quelle fatalité la tenait donc éloignée des faits?
XIV. qui l’en tenait éloignée, c’est cette politique de parti, tantôt espagnole ou allemande, et tantôt française. C’est la funeste illusion de pouvoir par des alliances internationales pourvoir au bien de l'Eglise, universelle. C’est enfin Camérino, Plaisance et Parme, tous ces fiefs de la famille pontificale qui entraînaient de plus en plus Paul III dans les voies d'une politique mondaine, et rapetissaient sa grande âme. De sorte qu'il termina au milieu des chagrins un pontificat plus spendide que fructueux. Il avait pourtant convoqué à Mantoue, en 1536, et ouvert à Trente, en 1545, le célèbre concile qui dura jusqu’en 1563,
et retint dans la foi la partie encore vive de l’Europe, tandis que l’autre fut perdue pour l'Eglise, le schisme ne faisant qu'empirer en Angleterre et en Allemagne.
XV. Des faits bien instructifs caractérisent les pontificats de Clément VII et de Paul III, qui s’étendirent de 1528 à 1550 : le développement du schisme en Europe; les hérésies tirant avantage des ambitions, des guerres et des perfidies qui brouillent entre elles les puissances chrétiennes; la politique de parti des papes et de leurs légats, qui suivent tantôt le drapeau de la France, tantôt celui de l'Espagne et de l’Autriche, tandis que la France commence cette funeste politique qui consiste à se liguer avec la protestante Allemagne pour faire pièce à l’Autriche, politique dans laquelle elle persévèrera si longtemps; la. dissolution en un mot de la famille européenne et de l'unité catholique, pour des intérêts matériels et des égoïsmes dynastiques ou nationaux : telle est la grande époque qui occupe le milieu entre l’ordre ancien et l’âge moderne. L'analyse exacte et attentive des faits que nous venons de signaler, et de leurs conséquences telles que nous les montre une longue et triste expérience, fournirait à la diplomatie pontificale des règles propres à lui faire apprécier ces temps et à la diriger dans la suite.
XVI. La cour de Clément VII et de Paul HI n'était-elle pas, sous le rapport de. toutes les cultures intellectuelles, l’Athènes de l’univers? N’en voyait-on pas sortir les négociateurs les plus habiles, les ambassades les plus pompeuses? N’était-ce pas une en-
treprise généreuse et noble que celle de Jules II, qui voulait délivrer du joug étranger le siége naturel de la papauté, Rome et l'Italie? Et cependant, malgré tant de génie, quel profit la papauté recueillit-elle des alliances et des guerres internationales? Donc, conséquence toujours vraie : la papauté est grande et forte dans sa sphère catholique; mais si elle prend parti dans les affaires purement temporelles, elle s’affaiblit et chancelle sur sa base.
XVII. Il est à remarquer en outre que Clément VII, Paul III et les autres papes ne perdirent- point de vue le spirituel et ne le subordonnèrent point au temporel. Il ne manque pas de gens qui accusent d’imprudence les légats, les juges et jusqu’à Clément VII lui-même, dans l'affaire du schisme d'Angleterre. On . observe que des lettres bienveillantes d'Henri VIII arrivèrent à Rome peu de jours après la fulmination de là sentence; que Charles-Quint, neveu de Catherine d'Aragon, était trop pressé d'obtenir ce jugement; que les premiers juges avaient subi des influences ou s'étaient laissé corrompre, comme il n'arrive que trop souvent dans les cours. Mais enfin trois années avaient été laissées au féroce et voluptueux amant pour lui permettre, de rentrer en luiméme; des juges avaient succédé aux juges; le droit de la reine était parfaitement clair. Les dernières lettres ne pouvaient-elles pas être une pure chicane? Clément pouvait-il les prévoir? Pouvait-il prévoir qu'une vile passion deviendrait une cause de schisme pour une sì noble nation? C’est pourquoi Noël Alexandre répond, dans l’histoire du xv* et du xvi° siècle,
cap. 1, art. 15, $ 4: « Clément VII ne put deviner ce qui arriverait, ni prévoir ce mal, bien plus funeste encore à l’Angleterre qu'à l’Eglise Romaine. Aussi le cardinal Pallavicino excuse-t-il le pape. Mais en supposant même qu'il eût enfreint la célèbre règle de saint Augustin, qui dit : » Si quelque frère, si n quelque membre de la société chrétienne vient à “ commettre un crime qui le rende digne d’excom- “ munication, que la sentence soit prononcée contre » lui, pourvu qu'il n’y ait pas danger de schisme »; supposé, dis-je, qu'il y eût ici danger de schisme, le pape n’a cependant pas violé l'équité, attendu que l'indomptable passion du roi, le mépris des liens sacrés du mariage, la révolte contre le chef de l'Eglise, méritaient bien la peine d’excommunication » : Malum quidem 1llud Angliae, quam romanae Ecclesiae, longe funestius, Clemens divinare non potuit, quem excusat Pallavicinus cardinalis, lib. xx hist. conc. Tnid. c. 15. Sed etsi forte peccasset Clemens in praeclaram illam sanciti Augustini regulam, lib. mi contra Parmenianum, cap. 2 : Cum quisque fratrum, 1dest christianorum, tntus in Ecclesiae societate constitutorum, în aliquo tali peccato fuerit deprehensus, ut anathemate dignus habeatur, fiat hoc, UBI PERICULUM SCHISMATIS NULLUM EST «; nihil tamen contra aequitatem peccasse dici potest, cum regis indomita lhbido, despecta matrimon religio, abjecta reverentia in Ecclesiae Caput, poenam anathematis mererentur.
XVIII. Ne fulminer l’interdit ou l’excommunicstion que là où il n’y a pas danger d’aggraver le mal ou de provoquer un schisme, ubi periculum schisma-