NATURE ET DIVISION DE LA DIPLOMATIE PONTIFICALE
I. Elle est définie comme un centre régissant la circonférence. II. Elle est double, selon qu’elle se rapporte à la hiérarchie intérieure et ecclésiastique, ou à l’autorité extérieure et civile. III, IV, V. Relations du centre avec la hiérarchie ou régime intérieur. VI. Relations avec le pouvoir civil; droit de la Communauté chrétienne. VII. Comparaison des deux ordres de relations. VIII. Le souverain et la nation peuvent être dans l’Eglise ou dehors. IX. S'ils sont l’un et l’autre dans l’Eglise, les relations des deux pouvoirs sont internes et parfaites. X. Si la nation seule est catholique, en tout ou en partie, elle a droit aux relations hiérarchiques et diplomatiques; XI. car le prince hétérodoxe n’est pas le maître des corps et des âmes. XII. Pour une nation catholique, le droit divin est identique dans l’une et l’autre hypothèse. XIJI. Trois corollaires concernant le territoire et les pouvoirs tant du prince que du pontife. XIV. Ampleur et source de la diplomatie ecclésiastique ; XV. son champ ct son théâtre.
I. Sur la fin du Droit public de l’Eglise nous avons laissé échapper comme un éclair cette définition : « La diplomatie ecclésiastique est LE DROIT CENTRAL DE L'ÉGLISE, APPLIQUÉ, OU EN ACTION, DANS LA GRANDE SPHÈRE DE LA CHRÉTIENTÉ. « Et cet éclair ést une étincelle ardente et condensée qui nous a fait entrevoir d'un seul coup-d'œil toute la constitution
de l’Eglise et les rayonnements du centre à la circonférence. Si en effet l'Eglise a un pouvoir central destiné à vivifier les autres pouvoirs, non à les absorber, il faut qu'il y ait une action mutuelle, un flux et un reflux de vie entre toutes les parties de cet organisme. Et du moment où la chrétienté, comme une onde pure, s’est répandue des bords du lac de Tibériade par tout l'univers, 1l était naturel que le pêcheur de Tibériade, ayant fixé son Siége à Rome, gouvernât de ce point tout le mouvement dont il était le centre. Enfin, du moment où la Croix brilla sur le diadéme des empereurs, il fut indispensable que le pêcheur, revêtant des formes plus nobles, traitât avec César des affaires éxtérieures de la religion.
II. De là, quoique le centre soit un et la circonférence une, jaillissaient cependant deux espèces de relations du pouvoir central avec les parties. Car, de même que tout prince, à raison de la souveraineté, a la charge de maintenir l’ordre et la tranquillité à l'intérieur, en même temps que la concorde et la paix avec le dehors; ainsi le suprême pouvoir spirituel a le devoir de maintenir l’ordre et la discipline dans la hiérarchie ecclésiastique qui est sous sa dépendance, tout en procurant, par ses rapports avec les autorités civiles, la concorde de l'Eglise et de l'Etat. De là surgissent pour le Pontife suprême ces deux espèces de relations publiques et souveraines, dans lesquelles s’exerce la diplomatie ecclésiastique. Relations qui, bien qu’en apparence semblables aux relations intérieures et extérieures des
Etats civils, en diffèrent toutefois à certains égards, qu'il est bon de noter.
III. Les relations intérieures sont proprement celles par lesquelles le pouvoir central, tout en s'étendant, en régissant et en tempérant les diverses branches de la hiérarchie, et en remplissant l'Eglise entière de sa majesté, ne sort Cependant pas de son domaine, non plus qu'il ne sort du corps mystique ou du royaume de Jésus-Christ. Ainsi le Saint-Siége ne traite pas avec les évêques, les primats et les patriarches, comme avec des pouvoirs doués d’une autonomie et d’une indépendance parfaites; mais bien comme le ferait un fils aîné, auquel le père de famille aurait confié l’intendance universelle de la maison, avec ses plus jeunes frères, chargés par le père commun de certains départements particuliers. En sorte que les conditions de fraternité et d'autorité, qui sont séparées partout ailleurs, s'embrassent étroitement dans le gouvernement de l'Eglise : gouvernement qui n’a rien de comparable sur la terre; c’est le concert le plus admirable de la solidité et de la force avec la douceur et la grâce, de la solidité émanant du pouvoir supérieur, et de la douceur qui est le fruit d’une véritable fraternité et d'une certaine égalité.
IV. La douceur, la force et la beauté de ce centre ou pouvoir ecclésiastique suprême, sont des prérogatives que nous avons déjà développées sous tous les rapports; mais nous aimons à en raffraichir le souvenir. Saint Jean Chrysostôme contemple et vénère cette souveraineté spirituelle comme une continuation de celle de Jésus-Christ, qui est venu ici-bas plein
de grâce et de vérité, non pour dominer, mais pour servir et sauver, et néanmoins investi d'un pouvoir absolu et universel : « Comme le Fils est envoyé par le Père pour le salut de tous, avec pleine puissance sur le monde entier; ainsi Pierre avec son Eglise, l'Eglise romaine, est envoyé pour le salut de tous, avec toute puissance sur tout le monde, ce que nous croyons n'avoir été accordé d'autre part à aucun homme «» : Sicuf Filius a Patre AD SALUTEM OMNIUM millilur, cum potestate PLENA SUPER OMNES; sic a Christo Petrus et ejus Ecclesia AD SALUTEM OMNIUM nitéilur, cum potestate OMNI SUPER OMNES, quod nulli hominum credimus esse concessum (CHRYSOST. hom. 16 in Matth.). Remarquez le parallèle que, dans cet Orient superbe et au sein de la superbe Constantinople, l'illustre docteur établit entre la mission du Christ et celle de Pierre, pour le salut universel, ad salutem omnium; et avec plénitude de puissance, cum potestate plena super omnes, cum potestate omni super omnes. Cette doctrine trouvait un écho fidèle à Rome dans le pontife saint Léon, qui, dans le troisième sermon pour l’anniversaire de son élévation, dit : « Pierre seul est choisi dans le monde entier pour être mis à la tête de toutes les nations, de tous les apôtres et de tous les pères de l’Eglise; afin que, bien qu'il y ait dans le peuple de Dieu beaucoup de prétres et beaucoup de pasteurs, tous cependant soient proprement régis par Pierre, comme ils sont tous principalement régis par Jésus-Christ » : De toto mundo unus Petrus eligitur, qui et UNIVERSA- RUM GENTIUM vocaliont, et omnibus apostolis cunctisque
Ab
Ecclesiae patribus praeponitur; ut, quamvis in populo Dei MULTI sacerdotes sint MULTIQUE pastores, omnes famen PROPRIE regat Petrus, quos PRINCIPALITER regté et Christus.
V. Ainsi l’essence de la souveraineté de Pierre qui est le pouvoir méme de Jésus-Christ, et son universalité dans la multiplicité la plus variée, mulfi sacerdotes multique pastores, constituent Pierre non pas despote de l'Eglise, mais son pasteur propre, comme Jésus-Christ en est le chef principal : omzes lamen proprie regat Petrus, quos principaliter regit et Christus. D'où 1l suit que l'Eglise tout entière est le territoire de Pierre, comme elle est le royaume de Jésus-Christ, et qu'en la gouvernant par lui-même ou par d’autres, il exerce sa charge propre et intérieure, comme le fait un prince de la terre en administrant ses Etats. Telle est la première catégorie des relations diplomatiques qui incombent au pouvoir central de l’Eglise.
VI. Les autres relations, qui ont pour terme l’autorité civile, ne sont n1 aussi essentielles à l'Eglise et à la primauté pontificale, ni aussi intrinsèques à la sphère propre du gouvernement ecclésiastique, Elles ne sont pas aussi essentielles, puisque l’Eglise s'est fondée, a fleuri et s’est dilatée sans la diplomatie des cours et les faveurs impériales. Elles ne sont donc point essentielles à la vie de l'Eglise, mais elles sont convenables et nécessaires, pour le bon ordre et la tranquillité des nations chrétiennes. Ces nations ont le strict droit de recevoir de leurs préposés religieux et civils la plus grande somme pos-
AUDISIO IV. à
ra
sible de bien moral et matériel. Droit auquel correspond, dans le pontife et le prince, le devoir suprême, non-seulement de tendre toutes leurs forces à cette fin, chacun dans sa sphère, mais encore de concerter leurs efforts par une juste entente pour y arriver. Il y a cependant cette différence que, sì les relations du chef de la catholicité viennent à cesser avec certaines parties de la hiérarchie, l’unité et la vie catholique s’en retirent; tandis que les relations entre le Pontife et le Prince civil venant à cesser, l’Eglise n'en continue pas moins sa marche, seulement la communauté souffre, et elle n’atteint pas la fin marquée par le code chrétien, cette fin consistant à mener une vie paisible et tranquille : uf quielam et tranquillam vitam agamus (I Tin. 11, 2).
VII. Nous concluerons donc que les communications vivifiantes du centre avec toutes les parties de la hiérarchie ecclésiastique sont inhérentes à la constitution divine de l'Eglise; et que la bonne harmonie de ce pouvoir spirituel avec le pouvoir civil est inhérente au droit public et fondameutal des nations chrétiennes. De là les deux rameaux distincts de la diplomatie pontificale : elle modère, d'une part, tous les pouvoirs intérieurs, et, dispersés ou délibérants en concile, elle les rattache tous au centre; de l’autre, elle s'adresse aux princes de la terre, afin d'établir ou d'entretenir l'accord entre les intérêts moraux et les intérêts matériels, pour le plus parfait développement de la vie sociale.
VIII. Mais la Souveraineté laïque, à laquelle ces dernières relations ont trait, quoique étrangère de sa
nature è la juridiction ecclésiastique, peut toutefois se trouver dans l’Eglise ou dehors, selon la fo1 personnelle du souverain. En outre et surtout on doit juridiquement considérer quelle est la foi de la nation, vu que le souverain, que ce soit un être collectif ou individuel, lui doit des réglements civils et religieux. Or, de la diversité des cultes professés par les princes et par les peuples naissent aussi des conditions diverses pour les rapports diplomatiques entre l'Eglise et les Etats.
IX. Le premier cas et le plus favorable serait celui d’un prince et d’une nation catholiques. Dans cette occurrence les deux pouvoirs, représentant l’un l'Eglise, l’autre l'Etat, appartiennent, à la vérité, à deux ordres différents et extérieurs l’un à l’autre ; cependant ils sont intimement ct juridiquement liés ensemble sous le rapport de la religion, vu que le prince est fils de l’Eglise et que le souverain et ses sujets sont membres de la famille catholique. Les relations des deux pouvoirs ressemblent donc ici aux relations domestiques de deux frères, préposés avec des attributions distinctes au gouvernement de la même famille par le père commun, qu'ils reconnaissent et vénèrent l’un et l’autre. Conséquemment une harmonie vivante et parfaite doit régner entre les deux centres d'où la vie se répand dans tout le corps de la nation; c'est le devoir suprême d’un Etat catholique d'entretenir cette précieuse entente, comme c'est le droit social et fondamental d’une nation catholique de la voir maintenue. C’est là la condition sociale la plus rationnelle et la plus normale, par
utili
conséquent aussi la plus heureuse. Les nations qui désirent vivre, non pas au hasard, mais sous la loi et l'empire de Dieu, ne sauraient trop y aspirer. X. En revanche, il se présente un cas bien moins favorable et plus compliqué, c’est celui d’une nation totalement ou en partie catholique, placée sous un prince hétérodoxe. Ici le prince est entièrement en dehors du corps et de la circonférence de l'Eglise ; mais les catholiques, ses sujets, sont dans l'Eglise. Si ceux-ci n'étaient qu'un troupeau dépourvu de raison, le souverain en disposerait à son gré; comme prétendaient le faire les petits princes protestants d'Allemagne, à raison du territoire, disaient-ils, ou comme ont coutume d’en user, sans rien dire du tout, les autocrates Russes. Mais sì ce sont des hommes doués de raison, de conscience et de liberté, serviteurs de Dieu avant que de l’être du prince, ils ont dans le monde entier le droit inviolable d’entretenir des communications intérieures et extérieures avec le centre vivant qui dirige leurs consciences. De là suit pour la hiérarchie catholique, dans un Etat hétérodoxe quelconque, le droit de correspondre librement avec le Pontife Romain, et pour celui-ci le droit d’enseigner et de diriger les âmes, qui ne sont ni un vil troupeau ni la propriété d’aucun prince hétérodoxe. | XF. L’hérésie et le schisme, en s’étayant d’un prétendu droit divin, archi-musulman et sans fond ni limites, persuadèrent jadis à de petits tyrans protestants de se suffire à eux-mêmes et à leurs peuples, en qualité de rois et de pontifes. Mais les plus ci-
id
vilisés parmi eux sont forcés d’en rougir, et aujourd'hui la barbarie seule, la barbarie sans entrailles ose encore soutenir, en droit ou en fait, une pareille atrocité. Cependant si nous descendons sur le terrain pratique, il faut avouer, à la honte du nom chrétien, que parmi ces barbares ce n’est pas le Turc qui l'emporte. Mais il faut que le droit l'emporte sur la barbarie; l'esclavage des corps étant extirpé du monde civilisé, il est temps que l'esclavage des âmes en disparaisse à son tour. Si une source permanente de rédemption leur a été ouverte sur la terre, si des pasteurs et un chef suprême ont été établis pour les gouverner, quel sera donc le tyran assez barbare pour défendre à une âme d'approcher ses lèvres de cette source et de suivre ces guides ?
XII. Il y a donc dans les deux cas, soit du prince catholique soit du prince acatholique, un droit commun. Ce droit c’est celui de la nation catholique de communiquer, par les anneaux de la hiérarchie, avec la source du pouvoir spirituel et de son gouvernement. Ces communications, qu’elles soient Brdinaires ou extraordinaires, qu'elles s’exercent par l’intermédiaire de chargés d'affaires, d’internonces ou de légats, quelle qu’en soit la solenmté et la forme, sont toujours internes par rapport à l'Eglise, puisqu'elles refluent des membres à la tête, et de la tête aux membres. Si l'Eglise est universelle, toute la catholicité forme son domaine et sa circonférence; cette circonférence a pour centre, non les trònes, mais le Pontife, et le Pontife est aussi intimement, aussi naturellement uni à toutes les parties de la chré-
tienté, que le centre mathématique à tous les points de sa sphère ou circonférence.
XIII. D’après ces considérations, 1° on comprend toute l'étendue de territoire et de juridiction qu’embrasse la diplomatie pontificale, laquelle serait entravée dans sa marche par une politique païenne, schismatique, hérétique ou toute autre, qui ferait des royaumes et de leurs habitants un fief, une propriété et un sérail de l'Etat. 2° Pour un souverain catholique, cette vérité est claire aux yeux de sa foi, laquelle, loin d’abaisser ou d’humilier les royaumes de la terre, les ennoblit, les consacre et les élève à la sublime unité du royaume spirituel de Jésus-Christ, en les plaçant sous le gouvernement visible de celui qu'il a établi son Vicaire par diplôme ou lettres patentes. Et le prince chrétien, qui traite tous les jours des intérêts de son peuple avec les représentants des fragiles royautés d’ici bas, tiendra bien plus à honneur de procurer paix et gloire à la religion, et prospérité au royaume de Jésus-Christ, en secondant de tout son poufoir celui qui a reçu de Jésus-Christ mission de le représenter. 3° Que si un prince, soit catholique mais dépravé, soit hérétique ou paien, s'écarte de ces principes, Jésus-Christ, à cause de l'ignorance ou de la malice d’un mortel, voire même de tous les mortels, ne retirera pas à Pierre la mission universelle qu’il lui a conférée de gouverner spirituellement les agneaux et les brebis, c’est-à-dire les troupeaux et les pasteurs; de les gouverner, dis-je, pour les conduire à la vie éternelle, en entretenant la bonne intelligence avec les Césars (car tout est har-
monie dans l’ordre de la Providence), sans assujettir toutefois le ciel au bon plaisir de la terre. Et si les Césars, pour leur malheur et le malheur du monde, n’étaient pas en état de lever les yeux au ciel, qu’au moins en regardant la terre ils admirent et respectent, dans les nations catholiques, cette universalité de vie, de foi et de gouvernement sacré, sur laquelle les princes n’ont aucun droit, mais à laquelle toute âme libre et immortelle a bien le droit d’adhérer.
XIV. L'idée rationnelle de la diplometie ecclésiastique émane de ces sources. Elle est spirituelle de sa nature, mais dans les sociétés humaines elle ne peut faire sans toucher aux choses et aux faits matériels. Son origine est la mission du Saint-Siége de gouverner à l’intérieur toute la chrétienté, et de se concerter avec les princes pour applanir les voies et les difficultés du gouvernement apostolique. De là encore on voit que l'étendue de son action ne peut pas ne pas être proportionnée à l’amplitude de cette mission et au développement de la chrétienté ellemême. Pour esquisser en quelque sorte le sujet que nous avons à traiter, nous avons déduit les aperçus qui précèdent de notre Droit public de l'Eglise et des nations chrétiennes. Et maintenant il est évident que cette esquisse était déjà contenue tout entière dans cette définition de la diplomatie ecclésiastique : n Le droit central de l'Eglise, appliqué, ou en action, dans la grande sphère de la chrétienté ». D'où il suit que la parfaite intelligence de ce Droit, en tant qu'il nous représente la divine constitution de l’Eglise, les erreurs tendant à la corrompre, et les rapports
de l'Eglise avec le pouvoir civil, doit être la source vive, comme la règle la plus sùre et la plus éclatante de la diplomatie ecclésiastique. D’autant plus qu’en développant ces trois parties du droit de l’Eglise et des nations qui lui appartiennent, nous n'avons jamais perdu de vue la nature intime de l'Eglise et ses rapports juridiques avec les Etats civils. Remarque importante, que n’oubliera pas, nous l’espérons, le lecteur bienveillant qui nous fait l'honneur de nous accompagner. |
XV. Quant à nous, nous entrons sur le théâtre vivant et animé de la diplomatie, pour soumettre ses actes au jugement de la raison éclairée par. ces vérités.
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