‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 7 sur 68 · TITRE III · texte numérisé non relu

TITRE III

ON CHOISIT, POUR CHAMP D'ÉTUDE DIPLOMATIQUE, LA CON- TROVERSE DE PIE VI AVEC L'’ALLEMAGNE, AU SUJET DES NONCIATURES.

I, II. Les humeurs malsaines, condensées à la fin du XVIIIe siècle, éclatent dans la question des Nonciatures. III. Les combattants sont les académies, les évéques, les cours; leur fin, restreindre le pape au Vatican; IV.leur machine de guerre, l’adulation. V. Pie VI repoussé par Vienne et par Lisbonne; son esprit. Vl. Les évêques commencent l'assaut contre les nonciatures. VII. Fourberie impériale. VIII. L'empereur exhorte, les évêques font main basse. IX. Ère classique pour la diplomatie. X. Nécessité de la science religieuse; le livre super Nunciaturis. XI. C'était une défense après la bataille

perdue, cependant triomphante en droit. XII. De là notre point de départ.

I. Le dernier quart du xvirr siècle, qui restera dans les souvenirs comme un sujet immortel de méditation pour les peuples, pour l'Eglise et pour les gouvernements, ne sera pas moins fameux dans les fastes de la diplomatie ecclésiastique. Les discordes d’un certain clergé et de Louis XIV avec Innocent XI principalement , avaient laissé dans l’air comme un écho lointain et douloureux. Benoît XIV avait cicatrisé quelques blessures, et calmé ou pansé celles qui étaient incurables. Mais une coalition des grandes puissances catholiques menaça Clément XIII et éclata contre Clément XIV. Cependant les relations avec le Saint-Siége furent enfin, sous le nom de nonciatures, l’objet d’une guerre spéciale et distincte. Les nonciatures furent systématiquement attaquées en droit et en fait dans quelques contrées de l'Allemagne.

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II. Les écrits publics et privés, échangés pendant cette longue période entre les cours et les papes, offriraient un vaste champ à l’histoire et à la controverse diplomatique des temps modernes. Tous les droits pontificaux, les droits concernant les territoires, les bénéfices, les jugements, la libre communication des actes apostoliques, la résidence, la juridiction et les attributions des nonces et des légats, tous ces droits, dis-je, furent assaillis, puis discutés et défendus è fond. Généralement on rencontre un esprit d’hostilité | dans les aggressions; un esprit conservateur et conciliateur, au contraire, dans la défense. Les accommodements, qui ne sont jamais stables et rarement sincères, coûtent toujours au Saint-Siége des concessions et des sacrifices : concessions parfois nécessitées par le temps, mais parfois imposées et acceptées en vue de sauver le reste. En somme, des humeurs malsaines et toujours croissantes travaillaient le corps des sociétés catholiques, et des sommités sociales faisaient éruption à la surface en boutons de feu.

III. Les documents nous attestent qu'en ce temps Rome possédait non-seulement l’art, mais l’érudition de la science. Du Vatican, comme d’un observatoire d'où l'œil plonge sur toute la chrétienté, elle défendait la justice, et, par elle-même comme par.la voix de ses plus graves représentants, dénonçait les périls aux peuples et aux souverains. Mais le mal empirait, et l’abcès éclata lorsque Pie VI monta sur le trône pontifical. La diplomatie, par laquelle s’exerce l'action de la primauté du siége de Rome, fut prise pour point de mire de divers côtés, mais avec une

hostilité è part sur le champ cultivé et préparé par les docteurs, les évéques et les avocats imbus de fébronianisme. Car la faction occulte qui se glissait sourdement dans les académies, dans le clergé et dans les cours, savait fort bien qu’en écartant peu à peu des Etats les représentants du Siége apostolique, on écarterait dans la même mesure sa puissance, sa voix et son influence, en sorte que finalement ce Siége se trouverait bloqué dans le Vatican. On sonna donc la charge contre les Nonciatures, et contre le droit diplomatique ou le droit des délégations apostoliques enveloppé dans la question. Or, comme il fut nécessaire, pour la défense de ce droit, de fournir des démonstrations rationnelles et historiques, en remontant jusqu'aux sources, il est manifeste qu'eu égard à notre but, nous ne pourrions choisir un champ plus instructif et plus fécond. Commençons par nous rendre compte de la qualité des assaillants.

IV. C'est une vérité ancienne, et peut-être plus oubliée dans les cours qu'ailleurs, que le péché et la ruine entrèrent dans le monde par la flatterie. C’est précisément la flatterie qui fit croire à certains évéques et à certaines cours que les délégations pontificales lésaient leurs droits. L'Allemagne avait des évêques qui étaient tout à la fois princes de l'Eglise et de l’Empire, et chez qui la mollesse et l’arrogance du pouvoir temporel n'avaient que trop énervé ou enflé la puissance spirituelle; aussi le parti eut-1l beau jeu pour leur souffler par ces deux portes le venin de l’adulation. S'il fit choix entre tous des

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quatre métropolitains de Mayence, de Trèves, de Cologne et de Salzbourg, nous le leur imputerons moins à malice qu'à malheur. La dangereuse noblesse de race, les restes du féodalisme, un enseignement déjà vicié dans presqu2 toutes les universités de l’Empire, et une éducation mondaine, incompatible avec les sentiments, la modestie et la gravité que requiert l'état sacerdotal; tout cela doit être mis au compte des circonstances atténuantes en faveur des intentions, mais non des faits ni des doctrines, qui sont livrés à nos libres considérations.

V. Vienne et Lisbonne qui, uniquement pour faire parade d’une puissance qui ne leur appartient pas, avaient exclu de la papauté le cardinal Braschi dans le conclave du 5 octobre 1774, finirent par le reconnaître lorsque toutes les voix se furent réunies sur lui dans le mois de février suivant. Vénise, Naples, la Toscane, toute la faction qui prit le nom de Joseph II pour drapeau, faisait grand tapage contre Rome; et Pie VI put se convaincre de prime abord que, pour triompher de cette opposition, les résistances seraient aussi vaines que les concessions; il usa de modération. Sa première .encyclique renferme un grave avertissement : » Des philosophes sans frein, dit-il, entreprennent de briser tous les liens sociaux qui unissent les hommes entre eux et avec leurs souverains. Ils disent et répètent à satiété que l’homme naît libre et n’est soumis à l'autorité de personne; ils représentent en conséquence la société comme un amas d'idiots, dont la stupidité se prosterne devant les rois qui les oppriment; de sorte que l'accord

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entre le sacerdoce et l'empire n’est autre chose qu’une barbare conjuration contre la liberté naturelle de l'homme ». Laissons la France où ce philosophisme aventureux aboutissait aux derniers excès, et considérons la froide Allemagne où une raison plus calme préparait l’assaut.

VI. De son désastreux voyage de Vienne, qui eut lieu en 1782, Pie VI ne recueillit que la vénération des peuples, l’insolence du ministre Kaunitz, et les inutiles et frivoles réjouissances que les cours ont coutume d'offrir aux princes étrangers. Cependant le philosophisme, le jansénisme, le fébronianisme et une certaine forme de protestantisme poursuivaient leur œuvre, détachaient les évêques du pape, et, en feignant de les élever, les précipitaient en réalité, affaiblis et divisés, sous le joug du pouvoir civil. Enfin l’érection d’une nouvelle nonciature à Munich en Bavière offrit le prétexte de faire table rase, en proscrivant toutes les nonciatures du sol germanique. Les nonciatures étant fondées sur la primauté apostolique et sur les Concordats, l’entreprise de les abattre réclamait outre l'audace, les raffinements de l'astuce et de l’art. Et quelle honte de voir les métropolitains, ces grands princes de l'Eglise et de l'Empire, s’aviir jusqu’à la duplicité, en protestant de leur fidélité au Saint-Siége, tandis qu'ils demandaient à César des armes pour le combattre!

VII. Mais la pudeur, quelquefois plus puissante que le devoir, retenait la majesté impériale, et lui conseillait de ne descendre que par degrés et avec quelque apparence de modération, dans le démélé

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qui s'ouvrait. C’est pourquoi le comte Seimsheim, ministre de l’Electeur palatin, répondit de la part de l’empereur, en date du 8 juillet 1785, « quil dépendait du Saint-Siége d'envoyer en tel endroit, où il le jugerait à propos, trois nonces même au lieu d'un; marque que ce chef de l’Empire ne se mêle pas de cette affaire et la regarde comme fort INDIFFÉRENTE aux constitutions de l’Empire ». Si ce n’est pas là de l'imbroglio diplomatique, il n’y en aura jamais. D’après le premier membre de phrase, les nonciatures appartiennent de plein droit au pape, droit bien et dûment consigné dans les Concordats ; et d’après le second membre, l'empereur s’en lave les mains! Ainsi donc il laisse violer un droit si important, comme s’il s'agissait d’une chose étrangère à l’Empire et aux Concordats? Nous ne voyons pas que la diplomatie ait fait attention à cette fourberie ; bien plus, il paraît que, ne prenant garde qu’à la première partie de la réponse, elle la tint pour une victoire. Mais il est certain qu’à l'aide d'expressions doubles ou équivoques, une diplomatie chicaneuse a coutume d’entraîner la partie adverse dans le précipice. |

VIII. Et réellement, trois mois s'étaient à peine écoulés que ceux-là mêmes qui avaient vanté la sagesse et la religion de l’empereur, aperçurent l’abime entr'ouvert sous leurs pieds. Dès le 12 octobre 1785, parut un édit par lequel, en qualité de défenseur de l’Empire, advocatus imperit, empereur EXHORTAIT les métropolitains et les évêques » à ne permettre aux nonces d'exercer aucun acte de juri-

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diction, spirituelle ou autre «. Et les quatre métropolitains de Mayence, de Trèves, de Cologne et de Salzbourg, convertissant en commandement formel et en loi d'Etat une simple exhortation, interdisaient, sous des peines déterminées, à leurs curés et assesseurs de recourir au tribunal des nonciatures, tenant les réclamations des nonces et du pape pour non avenues. Ce n'est pas tout, s’adjugeant de leur propre chef la juridiction volontaire aussi bien que le contentieux, ils s'arrogèrent le droit d’accorder en vertu de leur autorité ordinaire les dispenses de mariage du troisième et du quatrième degré, qu'ils accordaient jusque là en vertu de facultés quinquennales obtenues de Rome; ils prétendirent même dispenser à tous les degrés, et menaçaient d’introduire d’autres innovations bien plus graves encore. C'était une guerre déclarée en champ clos. Or que faisaient les nonces et que fera le pape?

IX. Depuis les controverses qui précédèrent ou accompagnèrent le concile de Trente, aucune époque ne s'était présentée où la diplomatie pontificale pùt développer plus glorieusement tous ses ressorts, savoir : l’habileté et la dignité dans le maniement et la conduite des grandes affaires; un coup d'œil sûr qui saisit le mal à sa source; un esprit pénétrant qui en prévoit d'avance le développement et les conséquences, et ne se borne pas au rôle passif de spectateur ou de simple rapporteur; une autorité enfin pleine de sagesse, qui juge, modère et conseille à propos. Aussi déplorons-nous, au point de vue de notre instruction, que l’histoire n'en dise pas assez,

et que les rapports officiels nous soient inconnus. Seulement les événements les plus célèbres qui eurent lieu de 1786 à 1794 sont consignés dans les Mémoires historiques de Mgr Barthélemi Pacca (Rome 1832. Ital.), qui remplissait alors, avec autant d'énergie que de prudence, r'office de Nonce dans les provinces du Rhin. Par cet écrit, cet homme éminent pourvoyait à sa Justification et à celle de l'Eglise, en même temps qu'il laissait à ses collègues un exemple rare et digne d'imitation. La postérité se fera un devoir de joindre son récit aux actes officiels du pape, dont il fournit l'interprétation.

X. Pie VI fut un prince actif et magnifique; mais au milieu de ses splendides et utiles travaux, il s’aperçut que la science des choses sacrées était la plus nécessaire à cultiver pour un pontife. Heureuse- ment il restait encore des traces éclatantes de l’école de Benoît XIV; et ces traces il les recueillait pour composer sa longue épître super Nunciaturis apostolicis, en réponse aux quatre métropolitains. A part le style d’avocat, et une espèce d’érudition plutôt entassée que digérée, choses qui ne sont nulle part estimables et sont positivement blamables de la part de Rome, la mère et la gardienne aux yeux du monde de la science et du goût; à part ces défauts, dis-je, cette réponse est, sous le rapport de l’exposé des faits, de l’abondance des raisons, de la modération et de la dignité affable avec laquelle sont traités les opposants, le document le plus remarquable de la diplomatie dans les temps voisins de nous. Les matériaux en furent préparés par le cardinal Ga-

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rampi et François-Antoine Zaccaria. L’illustre Gerdil était à Rome et sous les yeux du pontife; mais malheureusement une prédilection de cour porta Pie VI à en confier la rédaction au cardinal Campanelli, ancien avocat de la cour romaine, aidé de avocat Smith. On ne prit pas garde que la pédanterie d'un avocat hérissé de citations ne convient guère à la dignité pontificale, non plus qu'aux nobles pensées de la théologie et de la diplomatie ecclésiastique. L'œuvre parut, non pas en pourpre ou en toge, mais en justaucorps ou en robe de chambre; et si elle atteste encore une solide doctrine, elle est aussi l'indice d’une décadence marquée sous le rapport du goût et de la diplomatie. Le cardinal Pacca stigmatise avec raison ces aberrations, dans ses Mémoires, p. 117 et 118 : aberrations qui alors amoindrirent considérablement la force des raisons, et qui doivent et devront à jamais servir d'avertissement en pareille rencontre. Telle était sous ses divers aspects, bons et défectueux, la Réponse aux métropolitains dans le démêlé au sujet des nonciatures.

XI. Ce document vit d’ailleurs le jour trop tard; il ne parut qu'en 1789, lorsque la conjuration d’Ems s'était déjà affermie, que déjà les universités étaient en ébullition, et que les hauts dignitaires de l’Egiise et de l'Empire étaient personnellement descendus dans l'arène. Or, tout le monde sait qu’il est plus inalaisé d'éteindre que de préveuir l'incendie; et la diplomatie doit savoir et remarquer combien il est difficile qu'un personnage élevé et puissant revienne sur ses pas lorsqu'il s’est engagé trop avant. Peut-

être la situation de la France, qui menacait de prendre feu, aura-t-elle conseillé à Pie VI de temporiser avec l'Allemagne. Toujours est-il que la Réponse pour la défense des Nonciatures ne parut que lorsqu'elles étaient déjà abolies en fait, et que les quatre métropolitains avaient l'audace de demander au Pontife que Rome par amour de la paix ratifiât cette violente suppression. Nouvelle manière de transiger, répondait Pie VI : on demande que nous cédions tout ce qui est en litige; c’est ce qui ne s’est jamais vu : neminem unquam petiisse ab altero, transigendi gratia, totum id de quo disceptatur. Quant au retard et à l'étendue de la réponse, qui forme un volume entier, il en donnait ces raisons-ci : » Il n’arrivait pour ainsi dire pas un courrier d'Allemagne à Rome qui n’apportàt des dissertations, des élucubrations, des circulaires et des imprimés de tout genre, en si grand nombre, que la ville en était inondée et qu’on n'y parlait plus que des affaires d’Allemagne. Ajoutez à cela le bruit d'une quantité de nouveautés introduites dans ce pays. Et il sera facile de comprendre que, pour réfuter tant de livres, de plaintes et de nouveautés, il ne faut rien moins qu'un volume « : Nullus enim, ut ita dicamus, tabellarius e Germania Romam commeabat, qui commentaria, lucubrationes, encyclicas, et alia id genus scripta, non afferret ad Urbem ita multa, ut omnia propemodum Germanicis rebus et lbris redundarent. Accedebat ad haec multarum novitatem rumor, quae îsthic identidem factae sunt. Hinc intelligit quisque per se, tantum librorum, querelarum, novitatum, omnia ut refellerentur, volu-

men eæposcere. Ainsi s'exprime Pie VI dans son bref du 14 novembre 1789, de son pontificat l’an xv. Et pour prévenir la plainte ordinaire au sujet des abus, il terminait en disant : » C’est la puissance que nous défendons, et non l'abus de la puissance » : /os enim potestatem tuemur, non potestatis abusum.

XII. De ce volume intitulé : S. D. N. Pi papae VI Responsio ad metropolitanos Moguntinum, Trevirensem, Coloniensem et Salisburgensem, super NUNCIA- TURIS APOSTOLICIS, nous citerons la seconde édition, qui est de 1790, et nous le désignerons par ces initiales : Sup. Nunc.'. Comme ce démélé nous offre un des drames les plus lamentables auxquels la diplomatie ecclésiastique soit appelée à prendre part, nous en étudierons avec soin l’origine et les progrès: car c'est le cas de dire avec vérité : ab uno disce omnes.

1) Dans la traduction, nous indiquerons la pagination d’après l’édition de Liége 1790, vol. in-80 de 480 pages. Note du trad,

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