TITRE XXXII
L'ÈRE DU CONCILE DE TRENTE, SES VICISSITUDES ET SES DOCUMENTS RELATIFS A LA HAUTE DIPLOMATIE.
I. Avantages d’une reconstitution européenne de l’Eglise et des Etats; son opportunité au concile de Trente. II, III. Travaux du concile sous Jules III; caractère et politique malheureuse de Paul IV : népotisme politique; réformes brusques; absence d’une sage modération. IV. Rapports diplomatiques de Paul avec l’Angleterre, grave sujet de méditation. V. Pie IV abandonne la fausse route; il se met d’accord avec les princes; à Morone, diplomate vigilant et sage, est dûe la reprise du concile. VI. Concours providentiel; condamnation de la politique précédente; fruits merveilleux de la politique de conciliation. VII. Réformes explicites, implicites ou remise à l’avenir. VIII, IX. Union étroite avec le centre; fin merveilleuse du concile ; souvenirs pour la diplomatie. X. Népotisme nouveau et saint dans Charles Borromée. XI. Pie V et ses réformes religieuses et politiques. XII. Pie IV et Pie V signalèrent aux âges modernes les conditions d’une véritable grandeur pour les Etats et pour l'Eglise. XIII. Point culminant de la diplomatie ; un coup-d’ceil sur le chemin parcouru. XIV. Diplomatie historique ; le sommet de la diplomatie rationnelle est le siècle du concile du Trente. XV. Les Histoires de Sarpi et de Pallavicino. XVI, XVII. Du style de la diplomatie en général; sources et modèles. XVIII. Vertus personnelles du diplomate ecclésiastique, plutôt insinuées qu’exposées. XIX. Fin et Appendice.
I. Si, comme jadis l’Eglise et l'empire s'organisèrent à Nicée, ils se fussent de même reconstitués à Trente, l’antique société chrétienne se fût transformée en société moderne avec moins de douleuîs et de crises. Au contraire, le protestantisme brisa avec l’antiquité et n’édifia aucun progrès. C’est la raison d'Etat, comme chez les barbares, qui dictait
la guerre, et une guerre civile au sein de la famille chrétienne; elle combattait et ne raisonnait pas. L’Eglise elle-méme, qui sortait comme d'un naufrage, attestait par son cri séculaire de réforme le désir et la nécessité qu'elle éprouvait de renouveler la discipline et les mœurs. Quel progrès pour l’Eglise, pour les Etats, pour la civilisation, pour l’ancien monde européen et pour le nouveau, qui déjà commençait à se révéler et tendait les bras à l’ancien, quel progrès universel, dis-je, n'aurait pas produit une sage diplomatie qui, en entretenant l'harmonie entre l'Eglise et l’Empire, eût posé au xvi° siècle les fondements d’une jurisprudence publique et libérale; qui eût réglé les rapports de l'Eglise envers l’Empire et de l'Empire envers l'Eglise, comme ceux de l’un et de l’autre envers les nations, lesquelles ne leur appartiennent pas à titre de patrimoine, mais forment un ‘ troupeau ou une famille commune à l’un et à l’autre? Telle devait être l’œuvre gigantesque du concile de Trente; mais les éléments se combattaient, et les papes eux-mêmes étaient entraînés dans la mélée.
II. Jules III, en dépit de la neutralité proclamée, flottait encore entre l'Espagne et la France. La discorde entra au concile avec la disparité des nations? Jules en 1552 se plaignait de ce que les évêques espagnols, en s’arrogeant toute autorité sur les Chapitres, usurpassent les pouvoirs du Saint-Siége, tandis que les protestants, par leurs attaques, s’efforçaient de disperser le conci:e. Dégoûté de la lutte, Jules commença à mener dans la retraite une vie trop délicieuse pour un pape de cette époque. Le
vertueux Marcel II, comme le Marcellus de Virgile, ne fut que montré à la terre et mourut le vingtdeuxième jour de son pontificat. Paul IV, l’énergique et outré napolitain Carafa, reprit avec des vues plus élevées le projet de réformer l’Æylise universelle et la cour de Rome. Mais aussi ardent comme patriote que comme pape, il ne pouvait supporter la prépondérance espagnole, ni le déchirement de Naples et de l'Italie : en sorte que la réforme ecclésiastique dut céder le pas à une guerre malheureuse. Eclairé par cette terrible leçon, 1l en revint à son premier projet, et comme un jour, dans la congrégation qui faisait ses délices, il s'écriait : » Réforme! réforme! » — » Saint-Père, lui dit le cardinal Pacheco, en l’interrompant, il faut commencer la réforme par nousmêmes ». Il ne le fit que trop; il châtia avec une sévérité presque cruelle ce népotisme qu'il avait créé lui-même, et à partir de ce moment il s’érigea exclusivement en réformateur improvisé et imperturbable de l’Eglise et de ses Etats.
III. Il renouvela à l’improviste le personnel de l'administration des affaires temporelles, diminua les taxes, donna libre accès aux plaintes contre les employés du gouvernement; défendit toute espèce de mendicité, même la collecte dea aumônes aux ecclésiastiques pour les messes; il ne voulait plus entendre parler des dispenses de mariage et de leur produit; il prétendit ne plus distribuer que selon le mérite des emplois qui auparavant se vendalent; il expulsa de la ville et de l’Etat romain les moines défroqués; les cardinaux furent obligés de monter quelquefois
AUDISIO IV. 39
en chaire; lui-méme, il préchait. Il traduisit devant l’inquisition des barons et des cardinaux, et ces cardinaux étaient Morone et .Foscarini, lesquels furent jetés en prison. Il fit rendre aux évêques un grand nombre de droits qui leur avaient été enlevés, à cause de la nécessité de concentrer le pouvoir. Ses réformes, presque journalières, précédaient celles de Trente et y recevaient leur confirmation. On frappa en son honneur une médaille sur laquelle on voyait Jésus-Christ chassant les marchands et les pharisiens du temple. Mais les réactions excessives sont rarement profitables. A sa mort, le palais de l’inquisition fut pillé et livré aux flammes; les Colonna, les Orsini, les Cesarini, les Massini, tous offensés per Paul IV, relevèrent la téte; tandis que les statues du pape furent décapitées et traînées dans la boue.
IV. Entretemps le concile stationnait ou se divisait, les protestants avançaient et l’état de l'Europe empirait. Mais au point où nous sommes arrivés, l'étude la plus utile pour la diplomatie, c’est le cours des événements en Angleterre. Il ne fallait que le retour d’une reine catholique, comme Marie, pour que le sang catholique de la nation se réconciliàt avec le pape. Jules III avait fait un excellent choix dans la personne du cardinal Réginald Polus envoyé comme légat en Angleterre. Pieux et intelligent, Polus constata de suite que la confirmation ou la tolérance de l’aliénation, déjà effectuée , des biens ecclésiastiques était un sacrifice indispensable si l’on voulait récupérer les âmes. Mais Paul IV n’en juge pas de même; il publie la bulle Æescissio alienationum, par laquelle
il enjoint aux acquéreurs la restitution, rappelle Polus, et lui donne pour successeur un moine d’un caractère tout opposé. La reine meurt, et la réaction hétérodoxe, prévue par Polus, se produit avec Elisabeth. Admettons qu'aucune avance de la part des papes n’aurait modifié l’esprit de la cour, du parlement, ni de cette femme, mélange monstrueux de finesse, de bonté simulée et de tyrannie calculée ;- il était cependant à désirer qu’un Polus demeuràt nonce à Londres, et que ses avis fussent mieux appréciés à Rome; il était surtout souverainement désirable qu’on ne laissàt à la postérité aucun motif de blämer la conduite du père commun dans un de ces moments décisifs d'où dépend le salut des nations. Que la diplomatie s’en souvienne, et qu’elle réponde à l’accusation de Léopold Ranke : « Il semblerait que la papauté fût destinée à n’éprouver aucun échec, sans y avoir contribué elle-même, d’une manière ou de l’autre, par ses actes politiques » (liv. 111, $ 5). V. Pie IV le comprit : « Nous avons perdu l’Allemagne, disait-il, par nos guerres; nous avons perdu l'Angleterre, par le rappel du cardinal Polus. Quant à nous, nous voulons le concile, la réforme et la paix «. En 1562, le dogme était défim, le schisme consommé ; il restait le point le plus difficile, la réforme de l'Eglise. Mais les Allemands formulaient, au nom de l’empereur, des prétentions intolérables : » Le pape aussi, disaient-ils, doit se prêter à une réforme sous le triple rapport de sa personne, de son Etat et de sa cour. Le concile doit s'occuper de réformer la nomination des cardinaux, comme le conclave lui-
même; car si les cardinaux ne sont pas bons, comment nommeraient-ils un bon pape? Qu'on en revienne au projet du concile de Constance, comme. base de la: réforme. Qu'on accorde la communion sous les deux espèces aux laïques, et le mariage aux prêtres: par là on facilitera la conversion des protestants. » Telles étaient les réclamations des ambassadeurs. La confusion régnait dans le concile, et déjà les choses paraissaient dans un état désespéré, lorsque Pie TV eut la pensée de se mettre lui-même en rapport immédiat avec les princes, pour amener par ce moyen l'entente entre les nations. Le cardinal Morone, président du concile et le plus habile de ses ministres, mit ce projet à exécution. La plus grande difficulté était d’apaiser l’empereur Ferdinand, indigné de voir que le concile ne tint pas compte des réformes qu’il proposait. Morone se dit à lui-même : « Il faut que l'empereur croie avoir reçu satisfaction, sans que l'on touche en rien à l’autorité du Pape et des légats «. Pensée remarquable, dans laquelle se résume cet art diplomatique qui n'emploie pas le mensonge, mais l'influence; qui ne brise pas, mais en faisant tourner les esprits dans un vaste plan les amène au point voulu. Morone se rend aussitôt à Inspruck, sans aucun cortége diplomatique, et dès le mois d'avril 1563 toutes les difficultés avec l’empereur sont applanies.
VI. C'est une providence que la même pensée vint à sourire au parti français. Le cardinal de Guise proposa spontanément un congrès personnel ou diplomatique entre le pape et les puissants princes
catholiques, savoir, l’empereur, et les rois de France et d’Espagne : Pie IV accueillit promptement cette idée et la mit à exécution dès le mois d'octobre, en envoyant des lettres aux souverains. Preuve que les ‘ assemblées nombreuses n’aboutissent pas sì une ou plusieurs intelligences supérieures n’en dirigent tous les ressorts; preuve aussi que par la concorde les petites choses grandissent, res parvae crescunt, et que par la discorde les plus grandes se dissolvent, maximae dilabdatur. Et après tant de douleurs, tant de naufrages qui ont englouti des nations entières, n'est-il pas évident que nulle part la concorde n’est plus profitable qu'entre ceux qui gouvernent l'Eglise ‘et les peuples? Charles-Quint et François I n’auraient-ils pas été d’incomparables bienfaiteurs pour l'Europe s'ils se fussent guidés d’après cette étoile? Qu'on se rappelle qu'il n’était plus ici question de dogme, mais de réformes en matière de discipline, réformes auxquelles le concours des souverains peut être utile, loin d’être étranger. Ce concours existait enfin, bienveillant, solide et unanime, grâce à une sage diplomatie, et à un pape, non des plus distingués, mais aussi hahile à choisir ses hommes et son temps, que conciliateur sage et prudent.
VII. Dès lors, pendant les six derniers mois, le concile avança à pleines voiles. Les décrets coricernant l'Ordre, le mariage, le culte des saints, les indulgences et le purgatoire furent approuvés. Les réformes se concertèrent avec une habileté merveilleuse; et ce n’est pas sans motif que la réforme si désirée et si contestée des cardinaux fut enveloppée
dans le chapitre qui concerne les évêques, sess. xxIv de ref. cap. 1; xxv, cap. 1. Une réforme plus sévère de la cour romaine, des cardinaux et des conclaves fut omise, en même temps qu'on laissa tomber le projet de réforme pour les princes. Dans leur ensemble, les réformes parurent insuffisantes aux Espagnols, et déjà l’ambassadeur du roi protestait; mais comme le pape déclarait qu'il était disposé à convoquer un nouveau concile, s’il était nécessaire, tout s'arrangea et on arriva à la conclusion.
VIII. Cette conclusion, contenue dans le chapitre 21 de la xxv® session, de ref. est bien remarquable; la voici : « En dernier lieu, pour toutes les choses en général et en particulier qui, sous n'importe quelles clauses et en quels termes, ont été statuées touchant la réformation des mœurs et la discipline ecclésiastique, dans le présent concile, tant sous Paul IIT et Jules III d'heureuse mémoire, que sous le très-saint père Pie IV, Souverains Pontifes, le saint concile déclare, qu'elles ont été décrétées de telle sorte que l'autorité du Siége Apostolique à cet égard soit et demeure intacte » : Posfremo sancta Synodus omnia et singula, sub quibuscumque clausulis et verbis, quae de morum reformatione atque ecclesiarum disciplina , tam sub fel. rec. Paulo III ac Julio III, quam sub beatissimo Pio IV, Pontificibus Mazimis, in hoc sacro Concilio statuta sunt, declarat ita decreta fuisse, UT IN RIS SALVA SEMPER AUCTORITAS SEDIS APOSTOLICAE ET SIT ET ESSE INTELLIGATUR. Les pères supplièrent le pape de confirmer les décrets du concile; puis, le 4 décembre 1563, le cardinal Morone, qui avait
eu une si grande part aux dernières sessions, en prononca la clôture. En donnant la bénédiction au concile, il dit : « Après avoir rendu grâces à Dieu, révérendissimes Pères, retirez-vous en paix ». Et ils répondirent : » Aïnsi soit-il » : ZÜustrissimus et reverendissimus cardinalis Moronus, primus legatus et praesidens , benedicens sanctae Synodo, dixit : Post gratias Deo actas, reverendissimi Patres, ite in pace. Qui responderunt : Amen. Puis suivirent les acclamations, dont la première est celle-ci : » A notre trèssaint Père le pape Pie, pontife de la sainte Eglise universelle, longues années et éternelle mémoire » .: Sanctissimo Pio papae et domino nostro, SANCTAE UNI- VERSALIS ECCLESIAE PONTIFICI, Multi anni et aeterna memoria |
IX. Une paix si belle, une si heureuse réconciliation a touché et ravi l’âme généreuse et noble de Ranke : « Tout avait enfin réussi, s’écrie-t-il. Ce concile si ardemment demandé, évité si longtemps, divisé si cruellement, dissous deux fois, ébranlé par tous les orages qui grondaient autour de lui; ce concile, que la troisième convocation présenta plus que jamais environné de dangers et d'écueils, fut tout d’un coup terminé aux acclamations pacifiques de tout le monde catholique réconcilié! » Il en est ainsi, parce que la hiérarchie repose sur la pierre fondamentale, d’où elle tire sa force et son unité. Mais qu'on se rappelle la pensée de Pie IV : le pape est pontife catholique, et non pas homme de parti; ce qui sauve le monde, c’est la bonne intelligence du pape et des puissances chrétiennes. Qu'on se rap-
pelle le célèbre Morone, le colloque d’Inspruck, l’avis du cardinal de Guise, et les allures souples et dégagées de la diplomatie à partir de ce moment : accommodante sur les accessoires, elle sauva l’essentiel, et conduisit la barque au port. Voilà les souvenirs que le concile de Trente, au milieu des tressaillements universels, laissait à la diplomatie.
X. D’austères censeurs désiraient je ne sais quoi de plus sévère dans la vie de Pie IV. Mais il faut remarquer qu'il avait succédé au trop rigide Carafa, et qu'il ne voulait pas l'imiter. Par la terrible justice exercée sur les parents et les neveux de ce dernier, il avait éteint la racine de ce népotisme politique qui, à la suite des Riario, des Borgia, des Médicis, des Farnèse, avait occasionné les funestes et belliqueuses alliances des papes. Or, si d'autres papes s'étaient déshonorés par les licences accordées au cardinal neveu et au cardinal patron, Pie IV avait aussi à ses côtés un neveu, mais ce neveu était Charles Borromée, modèle de sainteté pour les évêques et les cardinaux. La vie de Charles à Rome, au Vatican, occupant la place de ces cardinaux neveux, jadis maîtres de la cour et des papes, lui prélat si apostolique, si laborieux, si chaste et si réservé, cette vie seule aurait dû être regardée comme la réforme vivante de la cour romaine. L'élection de Pie V fut en grande partie son ouvrage; les plus sévères se réjouirent de ce choix et crurent voir ressusciter Paul IV.
XI. Quelle grâce auraient désormais des papes, des cardinaux, des légats, des ministres de tout genre
à promouvoir l'exécution des réformes publiées, s’ils ne commengalent par se réformer eux-mêmes? ou quel succès pourraient-ils espérer sans cela? Voilà quelle était la pensée de Pie V. Le Vatican avait été naguère belliqueux, ami des lettres, du faste et des folles dépenses; quelquefois même il avait abrité la mollesse et l'oisiveté : Pie V le savait. Désormais le monde attendait que la restauration lui vint du Vatican et de ses représentants, plutôt par l’exemple que par la parole : Pie V était l'homme d’une telle entreprise et il y débuta par lui-même. Par la bulle Admonet nos, du 29 mars 1566, qui a pour titre : Prohibitio alienandi et infeudandi civitates et loca S. PR. E., il défendit toute aliénation, toute inféodation des possessions de l’Eglise romaine; par là il extirpa jusqu'à la dernière racine du népotisme pohtique. Il applanit les voies aux réformes religieuses par des réformes économiques, judiciaires et admipistratives. » A Rome, écrivait Paul Tiepolo, les choses se passent aujourd’hui bien autrement que l'on n’y avait été accoutumé. Les hommes sont devenus meilleurs, ou du moins ils le paraissent. » L'esprit du pontife se communiquait au dehors et s'étendait dans le monde entier par les Nonciatures.
XII. Pie IV avait démontré que l'Eglise, pour sa prospérité, a besoin de la concorde des papes avec les souverains; Pie V démontra que les souverains, dans l'intérêt de leur propre grandeur, ont besoin de la concorde avec les papes. La victoire de Lépante, la dernière grande victoire de la civilisation contre la barbarie, fut l'œuvre d'un saint pape, d'un pape
diplomate, autour duquel toute la chrétienté, comme dans les temps anciens, s'était réunie.
XIII. C’est à ce fait, l’événement le plus important pour la civilisation, le résultat le plus éclatant de la diplomatie, que s’arréte notre discours. L'idée rationnelle de la diplomatie en tant que science, c’est-à-dire, pour autant qu'elle réalise en pratique la constitution politique de l'Eglise dans l'ensemble et dans ses parties, est l’astre que nous avons suivi dans ses phases principales. La guerre des métropolitains contre Pie VI nous mettait sur l'arène classique où les idées modernes avaient réussi à se faire jour. Là était le fondement; mais c’est dans l’antiquité que nous devions rechercher l’origine légitime ou impure de ces éléments. Et aussitôt s'offrait à nous la magnifique période de Constantinople, d'où la diplomatie pontificale, avec les Apocrisiaires et les Vicaires Apostoliques, prenait son double cours, présidant, d’une part, à la hiérarchie, et, de l’autre, entretenant à la cour l'harmonie des intérêts de l'Eglise avec ceux de l'Etat. Deux papes entre autres dominèrent cette époque, Léon et Grégoire, qui méritèrent tous deux le titre de Grands : l’un s’attacha à maintenir l’unité du gouvernement public de l'Eglise ; l’autre, à coordonner ses rapports sur la plus vaste échelle. Dans la suite on voit l'étoile de la diplomatie, dont l'éclat et la direction varient aux diverses époques, tantôt baisser et tantôt remonter. Mais s’il fallait signaler une époque de grande décadence à méditer , afin d’en éviter le retour à l’avenir, nous indiquerions l’époque du concile de Constance, entre Pise et Bâle. Et s’il
fallait opposer à Constance une autre époque comme remède et comme consolation, nous choisirions celle du concile de Trente : Trente qui, en suivant une route opposée, réparait, autant que possible, les fautes commises à Pise, à Constance et à Bâle, et guérissait les plaies faites à l'Eglise dans ces assemblées tumultueuses. Tels étaient les points corrélatifs et les plus éminents sur lesquels nous nous étions proposé de fixer notre attention.
XIV. Les âges suivants n’atteignirent jamais plus à de pareilles hauteurs, soit en bien soit en mal. Seulement la diligence plus grande, quoique défectueuse encore et incomplète, qu’on a apportée à la conservation des documents originaux, offrirait peutêtre ici à la diplomatie historique un champ fertile en faits et en rapports. Quoi qu'il en soit, nous devons nous arrêter sur le seuil de cette histoire. Mais ce qu'on doit inculquer à ceux qui s'occupent de la diplomatie en hommes studieux, et non pas seulement en amateurs ou en praticiens, c'est que les pontificats qui précédèrent, accompagnèrent ou suivirent immédiatement le concile de Trente, méritent d'occuper la première place dans la science et l'art diplomatique, soit à cause des maux qui affligèrent à cette époque l'Eglise et les Etats, soit à cause de la trempe des hommes qui parurent sur la scène, ainsi que de leurs historiens; soit encore et surtout à cause des discussions et des délibérations raisonnées de cette assemblée, à laquelle concoururent tant de légats et d’ambassadeurs, dont les rapports subsistent; soit enfin à raison du développement et
des applications si variées de ses décrets. L'Histoire du concile de Trente de Pallavicino abrégera le travail.
XV. Celle de Sarpi a un mérite artistique et littéraire incontestable. Mais il cite rarement les sources diplomatiques, et quant aux faits, il traduit Giovio, Guicciardini, de Thou, Adriani, et spécialement Sleidano, fréquemment copié avec étendue, et cité quelquefois. Sa plume est trempée dans le fiel, comme l'avoue Léopold Ranke, qui termine ainsi l’appréciation qu'il fait de Paul Sarpi : « Son ouvrage est le premier exemple d’une histoire écrite dans un parti pris de dénigrement qui s’applique à tous les faits, objets de l’étude de l’historien. Sarpi a trouvé, sous ce rapport, de nombreux imitateurs «. Sous le rapport de la forme, il n’est pas rare que dans Pallavicino l’art blesse la simplicité, l’élégance et, pour ainsi dire, la transparence de la nature. Mais la narration est digne et noble; la bonne foi incontestable, méme dans les endroits et les jugements dont on lui a parfois indûment fait un grief; la richesse des matériaux est surabondante, bien qu’il reste beaucoup à désirer en ce qui concerne les correspondances diplomatiques. Les controverses théologiques éclaircissent le dogme, et elles ne servent pas seulement à l'école, la diplomatie y trouvera pareillement son compte, là surtout où il s’agit de légats, d’ambassadeurs, de princes et de réformes. L’ère diplomatique de Trente ou plutôt de la Réforme est donc à étudier premièrement dans Pallavicino. Mais les contrastes aident à mettre la vérité en lumière, comme la controverse élargit le cercle des idées, rapproche
les faces diverses d’une question et sert à les mettre chacune en relief, qu’on fasse marcher de conserve et parallèlement la lecture de l’une et de l’autre histoire.
XVI. Un mot encore touchant le style de Pallavicino nous peindra mieux le style de la diplomatie. Car la gràce et la noblésse du langage ainsi que de la pensée sont d’un très-grand effet dans la diplomatie, et plus qu’en aucun autre dans la diplomatie romaine. C’est peut-être faute de ces qualités que gisent en quelque sorte négligées les correspondances de Pie VII, trop mesquines dans la forme eu égard à la gravité extraordinaire du sujet. Point de légèreté ni d’emphase, ni de ces moindres défauts qu’on a signalés dans Pallavicino; mais, dans l'exposé des faits, dans les preuves et les réfutations, élévation de vues, force de raisons, spontanéité, grâce et vigueur : voilà ce qu'on demande. Il faut donc un style également éloigné de la plaidoirie et du discours académique; style rare chez les modernes, mais qu’on rencontre fréquemment dans ces anciens pontifes, pères ou docteurs, dont les lettres pleines de sagesse convainquaient les esprits égarés par l’erreur, éclairaient les fidèles, touchaient profondément les empereurs et leurs courtisans. Si ailleurs nous avons décerné de justes éloges à Gerdil et à Bianchi pour la profondeur de la doctrine et la vigueur de l’argumentation, la palme doit étre décernée ici à Pallavicino pour les faits et leur exposition. Voici le portrait le plus caractéristique de son Histoire : » Les figures, souvent sì extravagantes chez les écrivains
AUDISIO IV. . 40
du seizième siècle, y sont rarement vicieuses, et jamais absurdes; mais les contrastes y sont trop fréquents, et sentent trop le travail et la recherche. On y remarque en outre une affectation manifeste à multiplier les sentences, et à les détacher du discours ; ceux au contraire qui possèdent l’art d'écrire dans sa perfection s’étudient à les dissimuler et à les voiler à moitié. Enfin la tournure des conclusions, trop uniforme, est soumise à une cadence excessivement mesurée, en quelque sorte forcée, et affecte une symétrie qui bannit toute liberté d’allure ». Telles sont les remarques de Giordani; il continue ainsi : » Nonobstant ses défauts, l’Histoire du Concile est une ceuvre dont l’éloquence italienne a grandement sujet d’étre fière ; elle dénote un écrivain d’un esprit élevé, d’une science étendue, d'une élocution grawe, et du plus noble caractère. Bien plus, entre tous les écrivains italiens, je ne remarque que Pallavicino qui ait im-
primé dans son style le caractère qui le distingue :
on y reconnaît aussitôt la noblesse de race et d’éducation de l’auteur ». Or voilà précisément les vices les plus opposés au style diplomatique, et les qualités qui lui conviennent le mieux. La diplomatie n’est pas un échange de figures et de contrastes, pâture misérable, même pour des élèves de rhétorique ; moins encore de sentences détachées, qui humilient le lecteur qu’elles supposent trop ignorant; mais bien l’art délicat de faire son coup sans se mettre en évidence. Enfin ce qui domine toutes les autres qualités, c'est la dignité dans la pensée et dans la forme : que cette dignité soit secondée ou non par une nais-
sance et une éducation distinguées, toujours est-il que la posséder et la mettre en pratique, c’est le fait d’une noble intelligence engendrée de Dieu : Genus Dei sumus. Voilà pour ce qui concerne le style diplomatique en général.
XVII. Quant aux formes sccidentelles, appropriées aux temps et aux circonstances, un esprit cultivé ne sera pas gêné de leur imprimer le cachet de beauté et d'originalité qui leur convient, s’il a soin de se placer au centre des événements, et non de les envisager de biais. Si l’on veut des modèles, Vicquefort, dans son livre de l'Ambassadeur et de ses fonctions, dit que les dépèches du cardinal d’Ossat sont aussi nécessaires à l'ambassadeur, que la Bible au théologien et le code des lois au jurisconsulte. Mais puisque » le style c'est l'homme, » il faut lire surtout les Commentaires d'Æneas Sylvius Piccolomini, depuis Pie II, dans lesquels ce génie subtil et fécond se peint lui-même. Les vies des célèbres nonces Contarini et Polus se trouvent, avec les actes du concile de Trente sous Pie IV, dans la collection de Beccadelli imprimée à Bologne, sous le titre de Monuments variés de littérature. Une autre vie, qui doit être comme un ouvrage classique pour tous les légats, c’est celle du cardinal Commendon, écrite en bon latin par Gratiani, puis traduite et dédiée à Louis XIV par Fléchier. Cette vie embrasse les pontificats de Jules III, Marcel II, Paul IV, Pie IV, Pie V et Grégoire XIII; en somme, la majeure partie du siècle si varié et si important du concile de Trente. n Le cardinal Commendon, dit Fléchier à Louis XIV,
sut se concilier l’amitié des rois, sans jamais con descendre à leurs passions «. Voilà le modèle des légats apostoliques ? Celui qui s’en serait approprié le caractère et l'esprit n'aurait plus besoin, pour parler et pour écrire, de consulter les préceptes de l’art. Les actions des grands hommes, racontées par de grands écrivains, tout en récréant, servent de règle. L’idée rationnelle de la diplomatie ecclésiastique réclamait ce dernier trait : 1] faut sentir, pour savoir penser et écrire.
XVIII. Mais avant de nous donner congé, il en est peut-être qui nous adresseront un reproche : Quoi, dira-t-on, pas un mot des nombreuses qualités personnelles requises dans un diplomate ! — Nous répondons à cela : N’avons-nous pas jusqu'ici, en faits plutôt qu’en paroles, inculqué au diplomate ecclésiastique la nécessité des plus solides vertus? La première vertu dont son intelligence doit être ornée n'est-ce donc pas cette science du droit public de l'Eglise et des Nations chrétiennes, que nous avons exposé? Et dans le cours de ce traité, n’a-t-il pas vu et comme touché du doigt que l’Eglise est constituée de telle sorte qu'elle peut coexister, elle et ses représentants, dans une société et une amitié parfaite avec tout gouvernement civil et politique, quelle que soit sa forme? Le diplomate ecclésiastique sera donc tel qu'il sache se faire à tous les gouvernements, les bénir et en être béni. Que si l’Eglise est supérieure à toutes les politiques de la terre, ne comprendra-t-il pas que sa vertu spéciale c’est d’être un ami fidèle de la nation chez laquelle il réside,
mais sans partialité de nation, de faction ou d'état ? Après cela, vient la piété sacerdotale, qui couronne toutes les vertus civiles et morales. Par elle, il procurera, selon la recommandation de saint Bernard, n la paix aux royaumes, la lumière aux barbares, la tranquillité aux monastères, l’ordre aux églises, la discipline au clergé, et à Dieu un peuple zélé pour toutes les bonnes œuvres » : pacem regnis, lucem barbaris, quietem monasterus, ecclesiis ordinem, clericis disciplinam, Deo populum acceptabilem, sectatorem bonorum operum. Dans ce but, il joindra è une piété fervente, la sagesse la plus éclairée; une sagesse qui ne lui soit pas soufflée par un audiditeur, mais qui lui appartienne en propre, et coule de source dans les conférences orales et jusque dans les conversations, si utiles aux négociateurs publics pour se concilier la confiance et l’autorité. En revanche, quelle triste figure ne fera pas, aux yeux du clergé et à la cour, un représentant condamné à réciter un discours écrit et à fermer la bouche dès qu'il est arrivé au bout de son papier? La piété et la science réunies forment cette qualité précieuse, que nous ‘ avons appelée Apostolicité. Apôtre du xix° siècle, et obligé d’en revêtir le? costume, le légat apostolique en observera aussi les usages civils en tout ce qu'ils ont d'honnéte (Voyez l’Introduction).
XIX. Or, telles sont précisément les maximes formellement exprimées dans notre travail, ou qui en découlent comme conclusions immédiates. Les qualités personnelles du diplomate ecclésiastique y sont donc retracées et gravées, plutôt qu'exposées.
L'appendice suivant pourra servir de couronnement général aux deux traités, ou plutôt au traité du Droit public continué dans l'écrit sur la Diplomatie.