CONSTITUTION POLITIQUE DE L'ÉGLISE, SON ÉTUDE ET SES APPLICATIONS
Discours prononcé à l’Académie de Religion catholique, dans la grande salle de la Sapience, le 12 mai 1864.
I. Nécessité d’une restauration scientifique; son fondement. II. Elle est réclamée par le Droit public de l’Eglise; les trois parties du discours; III. son opportunité.
lre partie : IV. la constitution tempérée de l’Eglise, modèle pour les gouvernements civils. V. Définition d’une constitution politique. VI. Problème concernant la stabilité de l’Eglise et la caducité des Etats. VII. Description de la caducité des trònes et des républiques. VIII. Solidité politique de l’Eglise. IX. Les formes des gouvernements civils sont libres et contingentes. X. La constitution de l'Eglise est fixe, graduée, très-ample; XI. elle annoblit la démocratie, qui peut, en droit, s’élever à l’aristocratie et jusqu’au trône. XII. Géométrie politique du meilleur gouvernement, d’après Cicéron, et de celui de l'Eglise, XIII. laquelle se constitua au milieu des sociétés paiennes, sans leur emprunter se forme. XIV. L'âge d’or du gouvernement ecclésiastique est le siècle de Léon et de Grégoire, XV. avec lesquels commence l’étude de la constitution politique de l'Eglise,
2e partie. XVI. Les lettres des grands papes sont la source de cette étude, mais ne constituent pas encore la science. XVII. Les formules n’en sont que l’écorce. XVIII. Triple antiquité : scolastique, patristique, biblique : autant de sources pour la restauration scientifique. XIX. Mais avons-nous un Droit public? s’agit-il de restaurer ou de créer? XX. Comment l’étude de la triple antiquité produit la science
du droit public; XXI. sources suhsidiaires pour compléter cette science.
83e partie. XXII. Règles d’applications : XXIII. lo L'Eglise tend à unir, non à niveler. XXIV. 20 Elle bénit les politiques humaines, mais ne se confond pas avec elles. XXV. 30 Elle milite pour convertir, non pour détruire la société politique. XXVI. Difficultés d’application dans les temps actuels. XXVII. L'exemple de l'Eglise résout les problèmes les plus ardus touchant les pouvoirs sociaux, la loi et la liberté, XXVIII. Exhortation. XXIX. Conclusion.
I. Une puissante restauration des études ecclésiastiques est le vœu et désormais le cri universel. Ce vœu n’est pas exclusivement propre à l'Italie, il est proclamé sous des formes diverses et avec plus ou moins d'éclat en France et en Allemagne. Identique pour le fond, il a plus spécialement pour objet, en Allemagne, les fondements dela science religieuse et les méthodes, et en France, les rapports de la religion avec la liberté civile de la professer. Nous résumons les divers points de vue et nous disons qu’une restauration, pour étre bonne, doit avant tout reposer sur une base catholique et dominant les intérêts de nation, comme la vérité elle-même qui doit l’animer : viendront ensuite les circonstances contingentes du moment et les disparités nationales. Nous ajoutons encore qu'une restauration n'étant pas une création, mais un progrès et un développement, cette restauration ne sera légitime qu’à condition de conserver intactes les vérités anciennes, de les émonder de leurs formes caduques, de les environner de nouveaux renforts, d’en cultiver et d’en définir avec un soin spécial les parties les plus utiles et les plus vives, pour les mettre en relief et en faire des applica-
tions exactes et solides aux usages de la vie commune.
II. Or, si une pareille restauration est à désirer dans toutes les branches de la science ecclésiastique, elle l’est surtout dans celle que l’Académie propose aujourd'hui à votre attention. Qu'y a-t-il en vérité de plus important, au milieu des commotions de la société moderne, que de présenter dans tout son jour, en face des constitutions civiles, la constitution politique de l'Eglise? Quoi de plus important que de restaurer l’étude de cette divine constitution, et de montrer comment elle s'applique aux usages internes et exterres, diplomatiques et administratifs? Quel thème plus digne de fixer l’attention des supérieurs religieux et civils, à cette heure où, grâce au trouble qui obscurcit les droits de l'Eglise et de l'Etat, les nations chrétiennes sont plongées dans les angoisses et la douleur? Le champ est très-vaste. Hâtons-nous, et démontrons : 1° que, pour se régir ou se restaurer, les sociétés humaines trouveraient dans la constitution politique de l'Eglise leur modèle le plus achevé ; 2° que l'étude de la constitution ecclésiastique, partant des sources antiques du christianisme, peut à bon droit prétendre maintenant, dans la restauration des études, au rang de science spéciale, comme lien de l'encyclopédie religieuse, civile et sociale ; puisque, 3° les applications de la constitution ecclésiastique à la société universelle du genre humain, loin d’être odieuses ou restrictives, sont au contraire rationnelles, . bienveillantes et compréhensives.
IF. Si un Socrate fut réputé le régénérateur de
la sagesse morale pour l’avoir rappelée du ciel et forcée de converser avec les hommes, qui s'éprirent de ses charmes et la mirent en pratique; pourquoi donc ne retirerions-nous pas une bonne fois du sanctuaire caché de la théologie la constitution juridique de l’Eglise, pour inviter et je dirais presque pour forcer les peuples à l’admirer, à l’aimer et à la respecter? Ne serait-ce pas, non-seulement un progrès de la science, mais une régénération, un triomphe de la vie civile et chrétienne? C’est à ce but que tendent les trois parties de la proposition que j'ai formulée. Je commence par la première.
IV. Je dis d’abord que, pour se régir ou se restaurer, les sociétés humaines trouveraient dans la constitution politique de l'Eglise leur modèle le plus achevé.
V. Une constitution politique est LA FORME JURI- DIQUE, FONDAMENTALE, UNIVERSELLE DU GOUVERNE- MENT SOIT DE L'ÉGLISE SOIT. D'UN ÉTAT. Les Etats varient donc de formes selon leurs constitutions diverses : ils sont démocratiques, aristocratiques ou monarchiques ; on nomme par excellence Etat l’étre politique et vital de la nation qui réside indifféremment sous l’une ou l’autre de ces formes. L'Eglise, et il est bon de le faire remarquer, ayant, elle aussi, son droit constituant et politique en qualité de société religieuse, doit avoir par conséquent son Etat externe et juridique.
VI. Cela étant, représentez-vous, d’une part, la fixité inébranlable de la constitution ecclésiastique, qui ne fut jamais réformée et ne le sera jamais à
l'avenir; de l’autre, l’épouvantable et affligeante caducité des constitutions et des trônes civils. C’est là un fait : comment s’explique-t-il et comment s’estil produit? Ne courons pas à la sacristie; pas de Deus ex machina; que la théologie garde à son usage le fameux et trop commode on praevalebunt. Au lieu de cela, rappelons-nous la grande maxime qui dit que Dieu a fondé la gràce sur la nature, l’une et l’autre étant son ouvrage; et, appuyés sur cette maxime qui est d’une si vaste application, cherchons dans la constitution de l'Eglise et celle des . Etats la solution rationnelle du problème.
VII. Ce pouvoir redoutable qui élève ou abaisse, régit ou bouleverse les nations, savez-vous à quoi il est comparé par le publiciste romain? à une balle à jouer dont les peuples s'emparent, et qui passe tour à tour du peuple à la noblesse, puis de la noblesse aux mains d'un seul qu’on appelle monarque. Le peuple s’en empare : alors grand tapage de discours et de parlements; ce sont les républiques grecques, Sparte et Athènes, où la balle, qui est le gouvernement, est pendant quelque temps lancée et reprise, puis tombe et se perd au milieu des clameurs et du tumulte de la populace. La noblesse, les notables la relèvent : alors le jeu recommence pour un moment; voilà le Sénat romain, le sanctuaire de la sagesse, la citadelle du monde. Mais voici venir César et Octavien; la balle du monde passe d’Auguste à un enfant, le faible Augustule, puis va se perdre aux mains des barbares. Parcourez les siècles, et vous verrez continuellement la balle se transmettre de la
multitude à un petit nombre de notables, et puis à un seul, pour retourner de celui-ci aux notables, et des notables à la multitude : Sic famquam pilam rapiunt inter se rei publicae statum, tyranni ab regibus; ab iis autem principes, aut populi; a quibus aut factiones, aut tyranni : nec diutius unquam tenetur idem rei publicae modus. Ainsi s'exprime Cicéron dans le premier livre de la République, chapitre quarantequatrième. Et nos yeux nous attestent que le jeu de balle continue avec fureur de nos jours; et les joués ou les joueurs ne sont autres que nous-mêmes; les rois, les peuples et les nations sont tour à tour à droite ou à gauche; et les évolutions de gouvernements, de chartes et de lois sont si rapides » que le fil commencé en octobre ne dure pas jusqu'à la mi-novembre » :
Che a mezzo novembre Non giunge quel che tu d'ottobre fili.
Chaque fois que le fil se brise, les Etats s’écroulent ; en lisant Bossuet nous croyons entendre le bruit de leur chute, et nous voyons passer le cortége funèbre des républiques, des trônes et des dynasties. Il faut excepter toutefois un trône, un seul : je veux dire le trône, la république et la dynastie du Pécheur.
VIII. Et d’où vient sa stabilité et sa force invincible? Je m’en tiens ici au seul argument de la raison politique, et je repète que sa force rationnelle réside dans sa constitution, laquelle n'a point été livrée aux caprices mobiles de la volonté humaine, mais formulée et définie par son Fondateur d'une
manière irrévocable, comme réunissant toutes les conditions qui font un excellent gouvernement.
IX. Et en effet, Dieu, tout en fondant les sociétés humaines sur l’immortelle justice, leur a laissé libre champ quant aux formes politiques d’après lesquelles elles voudraient se constituer ou s'organiser; il béni tout roi, sénat ou république quelconque, du moment qu'on arbore le drapeau de la justice, et qu'on le tient levé sur tout le monde, sans exception ni acception de personnes. Or ici précisément commence le jeu de la balle, et avec le jeu la ruine : le peuple, l’aristocratie ou un dictateur se disputent à l'envi le patrimoine commun, pour s'en approprier le monopole. C’est en regard des faits que le publiciste florentin s'écrie : » Le monde est à qui s’en empare. « Il en est ainsi dans les Etats de formation humaine, et il en est ainsi précisément parce qu'ils n'ont aucune constitution de droit divin immédiat, et qu'avec la liberté des formes politiques on arrive rapidement à la licence et à l'arbitraire.
X. Qui oserait dire au contraire que, dans l'Eglise, le sacerdoce, à un degré quelconque, est à qui s'en empare? Qui oserait qualifier de monopole le gouvernement de l'Eglise, véritable monarchie, mais fondée sur la hiérarchie la mieux ordonnée et la plus puissante ? Qui oserait taxer de monopole les dons célestes auxquels la multitude a un droit précis, et à la dispensation desquels les pasteurs sont tenus, sous la plus stricte responsabilité, même au péril de leur vie? C’est ici qu’éclate et domine la grande loi de la variété, non pas comprimée, mais organisée
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et libre dans l’unité même. On a ici une primauté Apostolique, par la raison que l’unité surIDIQUE forme l'essence de toute société, et que l’unité PERSONNELLE ‘en est la loi la plus parfaite. Mais autour du Primat Romain, Pontife suprême, s'élèvent et rayonnent dans tout l’univers catholique des frères de second ordre : frères, parce qu'ils sont radicalement investis de pouvoirs spéciaux par un seul et même Esprit; et cependant frères inférieurs, parce qu'ils n’ont que des troupeaux particuliers à garder, tandis que Pierre a la garde du troupeau universel. Et ici sous le chef universel et les chefs particuliers apparaissent les troupes de prêtres, ministres et docteurs, tous militants, exerçant eux aussi un ministère apostolique en vertu de la hiérarchie de l'Ordre, mais un ministère limité et dépendant de la hiérarchie de Juridiction. Voilà la gradation des pasteurs. Pasteurs! nom vénérable que l'antiquité assigna aux maitres des peuples, pour indiquer la nature de leurs fonctions, et proscrire l’arrogance de la domination; nom que la religion seule conserve parmi ses titres et dans ses usages. Mais quel rang, quelle place occupe le bas peuple ou la multitude?
XI. L'Eglise, qui invite tous ses enfants à la même table depuis le plus grand jusqu'au plus petit, n’a point de plèbe ou de bas peuple dans le sens abject du mot. Sile monde a des misérables, ce sont ceuxlà qu'elle accueille comme les privilégiés de Jésus- Christ. Elle honore, à la vérité, la richesse ct la noblesse que le monde honore; mais n'étant point engendrée de la chair ni du sang, elle a eu dès le
principe, en vertu de sa loi, loi divine et fondamentale, elle a eu, dis-je, pour règle de ne conférer qu’à l’éminence du mérite son sacerdoce, ses dignités, ses magistratures, voire méme la plus élevée, celle du pontificat. Plus la République Romaine penchait vers sa ruine, et plus elle gardait scrupuleusement dans ses tables les fameuses distinctions entre les consulaires, les chevaliers ou l'ordre équestre, les plébéiens, les hommes libres et les esclaves. L'Eglise laissant au monde ces odieuses distinctions et ces nomenclatures vides de sens, fondait un nouveau royaume : le royaume de la vertu, de la sagesse, gouverné par la justice distributive, dont le premier article est l'égalité des âmes et la distinction des mérites devant l'Eglise comme devant Dieu.
XII. Or une telle répartition, qui perfectionne les disparités sociales, et qui, au lieu de mélanger et de confondre les rangs, utilise les aptitudes et les capacités, en les associant et en les organisant dans la vivante unité du corps politique, n'est-ce pas en soi quelque chose de merveilleux, et ne servirait-elle pas excellemment de modèle pour une constitution civile, vraiment libre et accomplie? Certes Cicéron entrevoyait bien cette constitution ; après avoir montré l'incohérence des gouvernements où domine exclusivement soit la monarchie, soit l’aristocratie, soit la démocratie, et l’inconsistance non moins grande de ceux où ces trois éléments, mal combinés, sont toujours en lutte et engendrent la guerre entre les pouvoirs au lieu d’un juste équilibre; après avoir indiqué une répartition équitable, qui est à peu près celle
que nous avons signalée dans l'Eglise, l'illustre Romain termine ainsi : » Cette constitution nous offre d’abord cette grande égalité, dont les peuples libres ne peuvent rester longtemps privés; puis de la stabilité : car les trois premiers systèmes (les systèmes exclusifs) de gouvernement donnent souvent dans les extrêmes opposés, ainsi au roi succède le despote, la faction è l’aristocratie, et l’anarchie au gouvernement populaire; ils se remplacent souvent aussi les uns par les autres. Mais dans le gouvernement formé par un juste tempéramment des trois autres, les révolutions ne peuvent naître que de grandes fautes commises par les chefs. Il n’y a point de principes de révolution dans un Etat où chacun, solidement établi à sa place, n’en voit point au-dessous de lui où il puisse se précipiter et tomber (de Repud. 1, 45). » Quel bon sens et quelle géométrie politique, pour ainsi dire, dans ces lignes! Voulant exprimer le meilleur des gouvernements, Cicéron, tout en retraçant l’ancienne forme de la république romaine, décrivait l'Eglise. -
XIII. La constitution juridique de l'Eglise est donc la plus parfaite; son maintien rigoureux ou sa décadence est le triomphe ou l’abaissement, jamais la chute cependant, de la société chrétienne. S’élevant en face des sociétés païennes, et au sein même de la société romaine, héritière de tous les progrès antérieurs , l'Eglise construisait d’un seul jet, d’après ce type fondamental, une société nouvelle, hiérarchiquement organisée, verte au milieu des vieilles sociétés vermoulues, prodige aux yeux des peuples et des
empereurs : prodige aux yeux d'un Alexandre sévère qui en admirait le gouvernement et l’imitait; prodige aux yeux d'un Julien qui, tout en détestant la société chrétienne, l’imitait aussi et la proposait pour modèle. Oui, c’est un éternel prodige que ces premiers siècles, à raison de l’organisation du régime ecclésiastique, de l’héroisme des évêques et des Pontifes, de la sagesse sans exemple et presque incroyable de ces pères et de ces docteurs, dont les volumes et les veilles semblent aujourd'hui plus propres à nous épouvanter qu'à nous instruire. Or deux causes avaient produit ce résultat : 1° la constitution de l'Eglise se déployant dans toute sa vigueur; 2° le mérite élevé aux dignités pour en supporter les charges, plutôt que pour en recueillir les honneurs. XIV. Voyez-les ces grands docteurs et pères de Orient et de l'Occident! Presque tous étaient évèques. Ils n'avaient pas été élevés dans les cours, mais formés à l’étude et à la prière; leurs mœurs graves et austères excluaient tout ce qui sent la légèreté; ils fuyaient l’épiscopat, mais le clergé et le peuple même le leur imposait. Il est vrai qu'un Jérôme, ce flambeau de l’Occident et de l’Orient, fut laissé dans les rangs inférieurs; mais tirons un voile sur cette exception, et fixons nos regards sur deux des plus grands entre une foule de grands hommes, Léon et Grégoire, que le clergé romain éleva au pontificat uniquement en vertu de leur science et de leur sainteté. Quel fut leur mérite particulier? Ce fut d’avoir allié au plus haut degré, dans le sacerdoce suprême, la suprématie de la sagesse et de l’autorité; puis d’avoir,
avec le double nerf sacerdotal de l’autorité et de la science, non pas créé la monarchie pontificale, comme on l'a prétendu, mais rendu l’éténdard de Pierre plus éclatant et fait du Vatican la véritable citadelle du monde, are mundi, et un foyer de lumière. La pernicieuse astuce des Grecs réprimée avec majesté; les pouvoirs hiérarchiques parfaitement définis, mis en vénération et annoblis : telle fut l'œuvre de ces deux illustres pontifes. Très-puissants par eux-mémes, ces papes, comme tous les autres grands papes, eurent soin de renforcer l’influence de leur action par le concours d’un presbyterium ou sénat apostolique, plus digne que l’ancien sénat romain d'être appelé le sanctuaire de la sagesse du monde, domicilium sapientiae; puisqu’il concentrait les vertus et les lumières de la hiérarchie universelle, qui est le corps entier de l'Eglise enseignante, et que du centre il déversait ces vertus et ces lumières sur le monde, non pour sa propre gloire, non pour celle du Saint-Siége exclusivement, mais pour l'accroissement de cette vie qui est commune à toute la société chrétienne.
XV. Nous pourrions donc appeler le siècle de Léon et de Grégoire l’âge d’or de la constitution pohtique de l'Eglise. Cette constitution, ainsi que je l'ai fait entendre, est une et variée, centrale sans être restrictive ni exclusive, mais au contraire diffusive et compréhensive. Nous la trouvons, non pas hérissée de formules et de subtilités, mais dépeinte sous ses véritables couleurs et puisée aux sources chrétiennes, dans ces admirables lettres adressées par les Léon et les Grégoire aux évêques et aux empereurs. Alors
que vous y pensez le moins, vous voyez jaillir de ces monuments les principes juridiques les plus larges et les plus sublimes de la jurisprudence publique, ainsi que de la police et de l’administration de l’Eglise. Grégoire écrivait à Phocas, tyran de Constantinople : “ Il y a cette différence entre les rois des autres nations et les empereurs de la République, que ceuxlà sont des maitres d’esclaves, tandis que les empereurs commandent à des hommes libres » : oc inter reges gentium et Reipublicae imperatores distat, quod reges gentium domini SERVORUM sunt; imperalores vero Reipublicae, domini LiBERORUM. Pensée noble et généreuse, rappelée, jadis par saint Ambroise à Théodose, en ces termes : « Il n'est pas plus impérial de refuser la liberté de parler, qu’il n’est sacerdotal de ne pas parler selon sa pensée... Il y a cette difiérence entre les bons et les mauvais princes, que les bons aiment la liberté, et les mauvais la servitude » : Neque impeRIALE est libertatem dicendi denegare, neque SACERDOTALE quod sentias non dicere... Hoc interest inter bonos el malos principes, quod BONI LIBER- TATEM AMANT, SERVITUTEM IMPROBI. C’est là le fonds commun de ces anciens papes et docteurs : cuique suum; à Chacun son droit et sa liberté; à l'Eglise comme à l'Empire, aux rois comme aux peuples. Intelligences aux vues larges et élevées, ils embrassaient dans une synthèse complète la société avec tous ses éléments, et, sans tolérer la prédominance excessive de l’un sur l’autre, ils les voulaient tous d’accord et en bon état. Si donc je vous invite à remonter à ces sources, pour étudier l'esprit et les formes de
la constitntion ecclésiastique, vous conviendrez, je pense, que ce n'est pas sans raison. — Seconde partie.
XVI. Je viens de signaler à l’étude de la constitution politique de l’Eglise sa source la plus originale et la plus sûre : ce sont les illustres écrits des Léon et des Grégoire, des Gélase, des Innocent, des Nicolas, des Alexandre, et de tant d’autres docteurs ou pontifes qui, en s'adressant au clergé, aux conciles, aux empereurs, caractérisèrent d’une main sûre, et en traits lumineux et profonds, le gouvernement de l'Eglise et celui de l’Empire, sous tous les aspects. Ces écrits ne sont pas encore des traités, mais, je le répète, ils en sont la source, et il faut y remonter si l'on ne veut pas se contenter d'en recueillir les gouttes éparses et troublées dans leurs copistes. Voilà le principe de restauration pour l'étude de la constitution politique ou du droit public de l'Eglise. Mais les diverses parties de la science du droit ont échoué presque toutes contre un écueil, contre l’écueil des formules; avant d’aller plus avant, il est nécessaire d'insister sur cette remarque.
XVII. L'homme passe aisément de l'esprit à la matière; et les sciences, de l'esprit aux formules, lesquelles, privées de l'esprit, ne sont qu'une écorce et un cadavre. Les jurisconsultes romains déploraient déjà ce formulisme de légistes, qui passait pour de la science, et consistait à répéter des formules, à la façon des perroquets : cantor formularum, auceps syllabarum (Cicer. Orat. 1, 55). Les publicistes aussi en sont venus à ne répéter que des formules et
des mots : ROI, PEUPLE, GOUVERNEMENT, ÉTAT. Si ces formules étaient animées de l'esprit d’une vie commune et sociale; si chacun de ces éléments, Roi, Peuple et Gouvernement, avait la part qui lui revient dans la vie commune, on verrait ressortir de leur harmonie la personnalité entière et vivante de l’Etat. Mais sì, au contraire, sous le prétexte d’une formule, quelle qu'elle soit, Roi, Peuple ou Gouvernement, on. sacrifie un élément à l’autre, l’équilibre de la vie commune disparait, l'Etat se brise. Conséquemment si, dans les branches d'étude qui ont rapport à la jurisprudence humaine, les formules sont séparées de l'esprit, théoriquement elles matérialisent la science, pratiquement elles altèrent et décomposent la justice ainsi que la vie sociale des nations.
XVIII. Je ne chercherai pas maintenant si ce formulisme, qui comprime et desséche la science, a pénétré d’ancienne date dans les études théologiques et canoniques, et franchi jusqu’aux limites de la hiérarchie. L’antiquité tout entière est vénérable. La scolastique, dans sa partie vraie et toujours vivante,
fut le triomphe de la raison appliquée à la révélation; ou mieux, selon la pensée et l’expression de saint Anselme d’Aoste, la révélation élevée à l’état de science par les procédés et la géométrie de la raison : fides quaerens intellectum. Aussi la raison si harmonieusement analytique et synthétique de Thomas d'Aquin fut-elle appelée une raison géométrique par un Leibnitz. Et en effet cette puissante raison qui se laissait non pas rapetisser ni comprimer, mais régler par la formule scolastique, coordonna l’encyclo-
pédie des sciences juridiques et rationnelles autour de la révélation comme d’un centre, mais si parfaitement que le Droit public de l'Eglise et des nations y a souverainement gagné. Voilà l'esprit vital de la scolastique. Mais au delà de la scolastique il y a une autre antiquité, l’antiquité patristique; et au delà de la patristique l’antiquité biblique. Telles sont les trois antiquités que le progrès scientifique réunit, harmonise et ne sépare point. Que dis-je? 1l les corrobore toutes à l’aide des secours modernes que fournissent la philologie, l’exégèse et la critique. Toutes les sciences sacrées ont aujourd'hui à tirer profit de ces antiquités et de ces secours.
XIX. Posé ce principe, qui deviendra le point de départ d’une nouvelle et magnifique restauration des sciences catholiques, je demande : Quel profit ou quel progrès l’étude de la Constitution politique ou du Droit public de l'Eglise pourrait-elle retirer de
.ce principe? Mais je m'entends adresser une autre
question, que voici : — Avez-vous, en dehors de l'arêne théologique, un Droit public de l'Eglise, bien défini et bien organisé dans son ensemble et dans ses parties, empreint de la majesté du catholicisme, réglant avec clarté les attributions de la hiérarchie, en harmonie avec les conditious de l’ordre civil, un droit qui ne consiste pas en quelques formules, mais qui respire à travers tous les siècles l’apostolicité de
‘son origine? Avez-vous ce Droit public de l'Eglise?
Nous voyons bien se dresser devant nous la masse imposante des scolastiques, avec le Décret et les Décrétales, et puis le lourd bagage des gloses et des
commentaires : mais un Droit sacré en toge civile, qui marche de pair avec le droit des gens, qui explique la constitution de l’Eglise en regard de celle des Etats, et les coordonne dans leurs rapports soit nécessaires soit contingents; ce Droit, cette étude au moins, l’avez-vous, la cultivez-vous; quelles sont les écoles où il s’enseigne, quels sont ses progrès? Ne voyez-vous pas que la plus rude guerre de nos jours n'est pas celle qui se livre au dogme, mais celle qui attaque l'Etat et la constitution politique de l'Eglise ? N’entendez-vous pas, de près et de. loin, le cri de la discorde et des factions qni ressuscitent? Ne remarquez-vous pas que vos déclamations ne sont pas le droit; que c’est plutôt un feu qui donne de la fumée et point de clarté; une fusillade désordonnée qui fait du bruit et ne porte pas coup? Voulez-vous la paix, la paix pour la société, la paix pour les âmes? Vous l’aurez si, chefs et soldats tant de l'Eglise que de l’Etat, vous suivez tous, avec loyauté et modération, la ligne de vos droits respectifs. Mais, nous vous le demanderons encore une fois, quels sont ces droits? Quels sont les rapports essentiels, ainsi que les rapports mobiles et convenables ou possibles ou tolérables aujourd’hui entre l'Eglise ec les Etats divers? Avez-vous étudié à fond le caractère de la société moderne, son bon et son mauvais côté? L'Eglise vit aujourd'hui au dix-neuvième siècle : immuable dans son dogme et sa morale, elle a cependant la mission et partant la capacité de sanctifier tous les siècles. Dites-nous donc scientifiquement : quelle est la constitution politique, quel est le droit
public de l'Eglise, le droit qui montre que, sans rien perdre de sa divinité, cette Eglise est encore possible, qu'elle est même sympathique à la société moderne?
XX. Je ne réponds pas à une question si grave et si compliquée; votre sagesse et votre expérience y satisferont. Pour ma part je n’ai point négligé de consacrer quelques veilles à un sujet aussi important; et je me plais à répéter ici que cette science, vivant désormais de sa propre vie, est’ digne d'occuper le sommet des études. Mais elle évitera deux écueils : elle ne sera pas exclusivement antique, car la société marche; et elle ne sera pas toute neuve, car l’Eglise est antique. Que fera-t-elle donc? Elle jettera ses fondements dans l’antiquité scolastique, patristique, pontificale et biblique. L’antiquité biblique lui montrera l’un et le multiple, la monarchie dans la hiérarchie. L’un, dans le pouvoir des clefs donné à Pierre seul entre tous, à Pierre personnellement constitué la pierre et le fondement de l'Eglise. Le multiple, dans cette hiérarchie apostolique qui reçoit aussi un pouvoir immédiat pour le gouvernement de l'Eglise, ‘mais de l'Eglise déjà fondée sur Pierre, et qui regoit d’ailleurs ce pouvoir en commun avec Pierre, sans préjudice de la singulière prérogative de celuici. De l’antiquité patristique et’ pontificale, outre les linéaments du droit qui se développent et deviennent de plus en plus visibles, le publiciste catholique déduira l’esprit apostolique, qui est la vie et la vertu suprême de la hiérarchie. Bon Dieu! qu'est-ce autre chose que le manque d’esprit apostolique qui engendra les luttes scandaleuses de papes et d’antipapes,
de cardinaux et de conclaves; le séjour d’Avignon, les servitudes gallicanes et puis le schisme formel? Schisme fatal qui, descendu du sommet de la hiéraïchie, obscurcit et empoisonna pendant quarante ans l'Occident, les peuples, les universités et les cours! Eh bien! l’étude de l’antiquité patristique, de ces grands papes et de ces grands évêques, aidera à faire refleurir l’apostolicité des mœurs avec l’apostolicité juridique de l’ordre et de la discipline. Et de même que l'ère biblique et patristique nous fera connaître la personnalité substantielle de l'Eglise qui gouverne; ainsi l’ère scolastique, l’ère des grands docteurs, tels que les Anselme et les Thomas, les Bellarmin et les Suarez, nous présentera, sous un aspect nullement tyrannique ni despotique, la personnalité concrète de l'Empire civil, pour arriver ensuite à la concorde de l'Eglise et de l'Etat.
XXI. Si à ces antiquités vous voulez joindre les progrès des sciences sacrées et profanes, les travaux en matière de critique, d'histoire et de droit politique civil; vous ne manquerez pas de guides et de matériaux pour construire et appliquer à la société moderne, la constitution ou le droit public de l'Eglise et des Nations chrétiennes.
XXII. J'ai dit : construire et appliquer; par la raison que les applications (et c’est la dernière partie de ma thèse) découleront légitimement et spontanément des règles établies. Il suffira d’en indiquer les principales lois. |