‹ Idée historique et rationnelle de la diplomatie ecclésiastiqueChapitre 8 sur 68 · TITRE IV · texte numérisé non relu

TITRE IV

ORIGINES ET FILS DE LA CONSPIRATION : PIE VI PARAÌT A LA TÊTE DE LA DIPLOMATIE.

I. Universalité de la conspiration : pouvoir temporel des métropolitains. 11. Le conventicule d’Ems concentre dans les métropolitains les droits des papes et des évêques. III. Les évêques ont recours à l’empereur et en sont abandonnés. IV. Les curés penchent du côté des usurpateurs. V. Premier devoir du nonce. VI. Mépris des instructions pontificales ; les curés obéissent. VII. L'Allemagne se divise, l’empereur permet au Conseil aulique de soutenir l’usurpation. VIII. Les archevéques invitent le pape à renoncer aux nonciatures. IX. Réponse motivée et énergique du pape. X. Exemple analogue de Théodose. XI. Combien l’histoire et les grands exemples viennent en aide à la diplomatie ; en quoi Théodose différait de Joseph II. XII. Les protestants tiennent aussi les conventions pour sacrées. XIII. Les métropolitains en minant le Saint-Siége minent leur propre autorité ; Œneas Sylvius. XIV. Honte de l’appel du pape à l’empereur ; style diplomatique ; style énervé de la Réponse. XV. Les révoltes intestines sont mortelles; avis aux rédacteurs des actes pontificaux.

I. Comme toutes les insurrections illégitimes, celleci eut pour origine la tendance des parties à prédominer sur le centre. Les foyers qui alimentèrent ces injustes prétentions des évêques contre le Siége apostolique, ce furent les doctrines politiques ou religieuses tendant à renfermer l’Eglise catholique dans les évéques, et les évêques dans l'Empire ; quant aux évêques eux-mêmes, ce fut la puissance temporelle qui, loin de relever l'autorité sacrée, contribua le plus à l’étouffer ou à la corrompre. Aussi le cardinal Pacca, qui parut tout jeune sur ce théâtre, fit-il, dans un âge plus avancé, cette réflexion que la Providence,

ui

en permettant que ces métropolitains fussent dépouillés de leurs principautés temporelles, les appelait à devenir moins impérialistes et plus ecclésiastiques. Et de fait, autant ils perdirent sous le rapport de l'indépendance politique, autant ils gagnèrent sous un autre rapport, en resserrant les nœuds de l'unité hiérarchique. On ne peut établir de comparaison à cet égard entre les évêques et le Souverain Pontife, dont l’indépendance politique est une condition de liberté pour l’Eglise universelle. Le Pontife suprême doit être libre politiquement, afin qu'en lui et par lui les consciences et les églises soient libres dans l'univers entier. Les principaux archevêques d’Allemagne mirent le comble à l’abus qu'ils faisaient de leur pouvoir temporel, et ils le perdirent.

II. Convertissant donc leur double autorité en instrument de rebellion, les Métropolitains, dans le conventicule d’Ems du mois d’aoùt 1786, formulèrent en un certain nombre d’articles leurs usurpations. Ils ne se proposaient plus seulement de supprimer les Nonciatures, mais d’abaisser le Saint-Siége, auquel ils prétendaient soustraire les grâces majeures, les dispenses, les jugements, les appellations, et toutes les autres prérogatives quelconques inhérentes à la primauté de Rome, et, comme conséquence, faire servir ces mêmes prérogatives à leur propre agrandissement. En d’autres termes, ils voulaient, selon l'usage des conspirateurs, concentrer despotiquement dans leur personne les droits et la liberté des évéques. Ce despotisme devait ensuite servir à disséminer par tous les diocèses les doctrines avec les réfor-

repos

mes sociales et religieuses de la grande conspiration, dont les métropolitains étaient le jouet sans en connaitre les fils.

III. L’Allemagne frémit en apprenant ces délibérations; les évéques frémirent en se voyant asservis à un conventicule d’archevéques. Les évêques eurent recours à l'empereur; ils protestèrent, comme celui de Spire, contre la clandestinité du conciliabule, contre la violation des droits épiscopaux, et conséquemment de la constitution de l’Empire qui les garantissait;, et émirent l'espoir qu'une telle usurpation ne serait Jamais ni approuvée ni consentie par l’empereur. Celui-ci, dans une réponse qui ressemble à un oracle de sybille, dit » qu'il fallait attendre l’accord des évêques et des princes temporels sur cet article “; ajoutant » qu'il appuyerait les prétentions des métropolitains, qu'ils prouveraient être justes « (Cf. sup. Nunc. p. 22).

IV. Les métropolitains comprirent le sens de l’oracle, et en vinrent à l’exécution. Les nonciatures furent repoussées; et les dispenses de mariage accordées à tous les degrés, peu d'heures avant la célébration, afin qu'on n'eût pas le temps d’avertir les contractants de leur nullité ni d’en procurer la révalidation. Le pontife alors enjoignit au nonce d’exhorter les curés à remplir leur devoir; et le premier d’entre eux répondit » qu’il avait bien reconnu la nouveauté introduite dans l'affaire des dispenses, que pour ce motif il en avait délibéré en secret avec ses collègues et autres; et qu'ils croyaient d’un commun avis pouvoir en toute sûreté de conscience s’en tenir à

ce qui leur était enjoint par leur propre supérieur, savoir l’archevêque, attendu qu'on devait lui supposer les facultés dont 1l faisait usage, aussi longtemps qu'il ne constait pas légitimement du contraire par un oracle du Saint-Siége; qu'un avis privé n'était pas une protestation formelle et suffisante... Que les curés étaient convenus d’unir désormais en mariage ceux qui seraient dispensés de la sorte, s’il ne survenait ni protestation ni déclaration formelle en sens contraire ».

V. Cette réponse des curés, que le nonce transmit à Rome en date du 21 septembre 1786, exigeait que le nonce éclairât la conscience des curés, qui cherchaient à pallier leur faute du prétexte de l’obéissance à leur propre supérieur. Ils ne remarquaient pas que le SUPÉRIEUR PROPRE DE Tous c’est le pape, avec la loi universelle contre laquelle s’insurgeait l'archevêque, et que pour rendre obligatoire une loi universelle il ne fallait même pas l'avis d’un nonce parlant au nom du pape. Ce sont là les premiers remparts à opposer à l'erreur; car les principes de la science sont les armes ordinaires et naturelles d’un représentant du Souverain Pontife. Nous supposons bien que le nonce n'aura pas manqué de satisfaire .à ce premier devoir.

VI. Cependant le pape qui désirait prévenir les bruits et les scandales, considérant d’une part l’obstination des archevêques et des curés, de l’autre, le danger de voir s'élever une génération de bâtards à cause des dispenses illégitimement accordées, jugea bon de protester et de prémunir les fidèles contre

sai

ce qui se passait. Il leur envoya à cet effet une simple instruction en forme d’encyclique, excyclicam merae instructionis, par laquelle il déclarait que » les dispenses accordées par les archevêques au delà des limites de leurs pouvoirs seraient nulles, que les mariages qui s’en suivraient seraient pareillement nuls, et que les enfants qui en naïitraient seraient tout à fait 1llégitimes » : dispensationes ab us datas ultra suarum fines facultatum nullius roboris futuras, matrimonia irrita, et prolem quae inde susciperetur fore omnino tllegitimam. L’encyclique, accueillie avec joie par les évêques, ne fit qu’irriter de plus en plus les trois archevéques électeurs. Leurs vicaires généraux s’en prirent au nonce chargé de la signifier, et allèrent jusqu’à le qualifier » d’évéque étranger qui se dit Nonce Apostolique »; représentant en même temps l'encyclique comme » une entreprise hardie et une atteinte injurieuse portée à la puissance archiépiscopale ». Sur quoi ils ordonnèrent que tous ceux à qui elle serait adressée eussent à la renvoyer par le même courrier. Mais le clergé inférieur, chancelant d’abord, saffermit dans le devoir, et la plupart des curés des trois Electorats, ceux même qui sur l’ordre des Vicariats avaient renvoyé l’encyclique au nonce, protestèrent aimer mieux quitter leurs cures, que de bénir . des mariages contractés selon les prétendues canons de l’estaminet d'Ems.

VII. L'Allemagne est divisée en deux camps. Les archevêques arrachent au conseil aulique un décret d’approbation qui se publie le 26 février 1787. Et la partie saine, en exposant les détours et les impos-

tures des archevéques, obtient un vote contraire du même conseil, vers la fin de la même année 1787. Ce vote cependant demeure secret et dépourvu de l'approbation de l'empereur, qui, par décret du 9 août 1788, remet finalement l'affaire à Fassemblée générale des Electeurs. Il est facile de voir si c’est là le moyen d'entretenir la concorde et la stabilité dans les Etats. Joseph II lui-même a pu en juger et il sen est repenti trop tard, lui qui, pensant consolider l’Empire par ses réformes, laissa en mourant l'Empire et l'Eglise en désarroi.

VIII. Il y eut alors un déluge d’intrigues et d’écrits pour gagner les suffrages des Electeurs. Doutant peut-être du succès, les archevêques, par une lettre du 1° décembre 1788, adressèrent à Pie VI l'impertinente proposition d’abolir les nonciatures de son propre mouvement. » Ils étaient certains, disaientils, du patronage de l’empereur, et avaient pleine confiance dans le suffrage des Electeurs ; il leur était pénible toutefois de paraître à la diète de l’Empire avec le double rôle de parties et de juges; il leur serait pénible aussi qu'une sentence irrévocable vint à frapper la cour de Rome, à proscrire les nonciatures, à rompre le concordat. Un motu proprio du Souverain .Pontife pourvoierait à tout. »

IX. Pie VI fit une réponse digne et ferme : » Nous avons confiance, dit-il, dans la religion du souverain. Si en effet, comme défenseur de l’Empire, il a juré dans la capitulation solennelle de protéger les libertés et les priviléges de l'Allemagne, et de faire tout ce qui dépend de lui auprès des Pontifes pour que

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les priviléges et les coutumes tant des évêques que des Eglises ne souffrissent aucun détriment ; il a aussi juré dans la même capitulation, et en premier lieu, comme défenseur de l'Eglise : — « de tenir en notre “ bonne et fidèle garde et protection la chrétienté, » le Siége de Rome, sa sainteté le Pape et l'Eglise n chrétienne, en qualité d’Avocat d’icelle. » — Or, le Saint-Siége, dans le cas présent, ne cherche pas à amoindrir les droits des métropolitains; ce sont au contraire les métropolitains qui, contrairement au sentiment de l’assemblée des évêques d’Allemagne, travaillent à enlever au Saint-Siége ses droits principaux, les plus certains et les plus constants. Aïnsi l’empereur comprendra aisément qu'il ne doit prendre garde ici qu'à la partie de son serment par laquelle il s’est engagé à défendre et protéger l'Eglise, le Pape et le Saint-Siége. C'est pourquoi nous ne doutons pas, eu égard à sa justice, qu'il ne revienne à son premier sentiment, lequel n'était nullement contraire aux nonciatures et fut d’ailleurs approuvé par .le suffrage du conseil aulique. Nous avons le confiance que, la fraude une fois démasquée, il révoquera cette lettre d’exhortation dont les métropolitains ont tant abusé, et et qu’il ne permettra point que l'Eglise Romaine soit dépouillée d’un droit qui découle de sa suprématie et est intimement lié avec le bien de la religion. « (Sup. Nunc. p. 38.)

X. Voilà, ce qui est du plus grand prix pour le diplomate : un exposé succinct et lucide, animé d'une argumentation calme et invincible. Mais au milieu de cette fièvre de réformes qui agitait alors les esprits,

— Ria

amener l’empereur à une rétractation devait paraître une chose surhumaine. Pie VI invoquait l'exemple d'un grand empereur; car dans les cours les grands noms ont plus facilement accès que les bonnes raisons. Égaré par quelques prélats, Théodose avait transféré à l'évêque de Constantinople le Vicariat apostolique sur les contrées de l’Illyrie, confiées par les papes à l'évêque de Thessalonique. Le Vicariat était, sous un nom différent, une délégation pontificale ou une nonciature fixe; conséquemment, un droit inhérent au Siége de Rome se trouvait violé par l’empereur Théodose. A la prière du pape, l’empereur d'Occident Honorius invita Théodose, au nom de ses sentiments chrétiens, à ne point laisser enfreindre les antiques priviléges de l'Eglise Romaine : x christianitatis memor, non interrumpi sineret antiqua Ecclesiae Romanae privilegia; et, ce qui était autrement difficile pour la majesté impériale, à rétracter son édit, en écartant les suggestions perfides de certains prélats : ufque edilum a se rescriptum abrogaret, universis remolis diversorum episcoporum subreptionibus ; de peur que les princes chrétiens ne soient plus funestes à l'Eglise que ne l'ont été les empereurs paiens : ze sub christiams principibus Romana perdat Ecclesia, quod aliis Imperatoribus non amisit. Ces nobles paroles, si dignes d’être méditées par les princes de nos jours, relevèrent les sentiments de Théodose; il se rétracta et écrivit à Honorius : « Après avoir écarté les suppliques insidieuses des évèques dIllyrie, nous avons statué de faire observer ce qui est prescrit par l'ancienne discipline aposto-

lique et les anciens canons. A cet effet, nous avons écrit, selon la forme proposée par vous, aux préfets

de notre prétoire d’Illyrie, pour leur enjoindre de.

faire observer avec soin l’ordre primitif, sans tenir compte des instances de certains évêques : afin que la sainte Eglise de Rome ne soit point dépouillée des priviléges dont elle a été dotée par les anciens « : Omni supplicantium episcoporum per Illyricum subreptione remota, statuimus observari quod PRISCA APOS- TOLICA DISCIPLINA et canones veteres eloquuntur. Super qua re, secundum formam oraculi perenntatisa luae, ad viros tllustres pracfectos praetorii Illyrici nostri, scripta porrerimus, ut, cessantibus episcoporum subrepfionibus, ANTIQUUM ORDINEM spectialiler faciant custodiri : ne venerabilis Ecclesia sanctissima Urbis, privilegia a veteribus constituta amittat, quae perenne nobis sui nominis consecravit imperium (in act. Conc. Rom. nr. an. 531).

XI. Les grands exemples ont la vertu de frapper et d’attirer les imaginations; qu’en traitant avec les grands, le diplomate de l’Eglise ne soit pas avare de ce trésor. Théodose fut un grand prince; mais Joseph II était bien différent de lui, si tant est qu'il ne lui fut pas opposé. Car, en admettant des intentions également droites de part et d’autre, toujours est-il que les deux empereurs ont suivi des voies bien différentes. Théodose de Constantinople s’inclinait devant Rome; il gouvernait l'empire, mais évitait les conflits avec l'Eglise; il ne rejettait pas les usages antiques, mais les réformait, autant que de besoin, de concert avec le pontife. De la sorte il pro-

gressait, en ayant soin d’enter le nouveau sur l’ancien. Tel fut le système de Théodose, système à peine ébauché par lui, puis toujours de plus en plus oublié par ses successeurs, et renversé par Joseph II qui, dans ses réformes, n'eut d’autre principe que la passion immodérée des nouveautés. Réformateur plus sage et plus docile à Pie VI qui lui proposait un sì beau modèle, il eut bien mieux pourvu aux besoins de l'empire et de la religion.

XII. Passant de l’empereur aux princes de l’enipire, le sage pontife rappelle les droits de la justice et des contrats, dont la sainteté ne varie point selon les religions : » Nous avons confiance aussi, dit-il, dans la religion des autres princes catholiques de l'empire, voire même dans la justice des princes protestants qui sont pareillement membres de l'empire, attendu qu'ils admettent comme nous le droit des gens, la sainteté des contrats et l’inviolabilité des conventions » : Confidimus etiam in religione caeterorum impera principum catholicorum, et in justitia quoque confidimus principum protestantium, qui membra pariler sunt ejusdem imperii quibuscum communia sunt jura gentium, pactorum sanctilas, et constantia conventionum (ib. p. 41). C’est là le véritable principe de la concorde pour les Etats et les nations où domine au moins la justice à défaut d’une religion commune. Mais c'est en même temps un soufflet appliqué de main de maitre, et très-poliment, à la face de ces métropolitains, moins intelligents ou moins équitables que les protestants.

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