IV. — Les règles du poème épique, (p
A) L'unité d'action.
£) L'unité de temps (une année).
C) Le style héroïque.
"V. — La question du merveilleux païen et du merveilleux chrétien. Boileau blâme l'usage du merveilleux païen dans les sujets chrétiens, (p. 236.) A) Boileau se prononce pour le merveilleux païen • lo Parce qu'il offre plus « d'agrément » ;
2o Parce que c'est profaner la « vérité » de la religion chrétienne que la mêler à des « fictions ». B) Scudéry, Desmarels, Ch. Perrault défendent le merveilleux chrétien comme étant aussi poétique ^t plus vrai.
TEXTES CITES
Le p. Le Moyne : Saint-Louis (Traité du poème héroïque).
Scudéry : Alaric, préface, 165'i.
Chapelain : La Pucelle, préface, 1656.
— Opinion sur le poème d' « Adonis ». (L'Ado le
del cav. Marino, Paris, 1623.) Desmarets de Saint SoRLiN : Clovis, avis, 1657.
— Esther, épitre au roi, 1670.
— La Défense du poème héroïque, 1675.
BoiLEAu : Art poét que, ch. m, 1674.
Le p. Le Bossu : Traité du poème épique, 1675.
Ch. Perrault : Saint-Paulin, épitre dédicatoire à Bossuet,
— Parallèle des anciens et des modernes, 1688-1698.
1. — Définition de lépopée : une « longfue action » dont le merveilleux est lànie. 11 n"y a i)as d'épopée sans merveilleux.
D'un air plus grand encor la poésie épique, Dans le vaste récit d'une longue action. Se soutient par la fable et vit de fiction.
BoiLEAU, Art poétique, ch. m.
Qu'Enée et ses vaisseaux, par le vent écartés, Soient aux bords africains d'un orage emportés ; Ce n'est qu'une aventure ordinaire et commune, Qu'un coup peu surprenant des traits de la fortune
DU XVIl^ SIÈCLE 229
Mais que Junon, constante en son aversion, Poursuive sur les flots les restes d'ilion; Qu'Eole, en sa faveur, les chassant d Italie, Ouvre aux vents mutinés les prisons d'Eolie; Que Neptune en courroux, s'élevant sur la mer, D'un mot calme les flots, mette la paix dans l'air. Délivre les vaisseaux, des syrtes les arrache ; C'est là ce qui surprend, frappe, saisit, attache. Sans tous ces ornements le vers tombe en langueur, La poésie est morte, ou rampe sans vigueur ; Le poète n'est plus qu'un orateur timide. Qu'un froid historien d'une fable insipide.
BoiLEAU, Art poéùque, ch. in.
Après... l'Action, qui est la matière du Poëme ; il faut venir à la Fable qui en est la forme, et qui esta l'action, ce que l'Ame est au corps, ce que la figure est au marbre... qui est la propre essence du poëme...
La Fable... veut estre une, vray-semblable et merveilleuse.
Le p. Le Moyne, Traité du poëme héroïque.
Il n'en est pas de même des matières qui ne sont pas poétiques, mais qui sont écrites en vers, et ornées de fables et d'allégories, comme sont les Georgiques de Virgile... A la vérité, ces fables et ces allégories ne sufûsent pas pour une épopée, lors qu'elles ne sont que dans les ornemens, et non dans le fond; parce que c'est le fond même de TEpopée et l'action principale qui doit être une fable.
Le p. Le Bossu, Traité du poëme épique^ t. I, liv. I, ch. V.
L'Envie sera encore peut-estre si déraisonnable, qu'elle dira que dans un poëme elle n'aime ny les miracles des saints, ny les prodiges des enchanteurs : et elle vou-
230 IDKES I:T DOCTlUXnS MTTliUAlliLS
tlia faire croire que c'est manquer d'invention, que d'employer des choses surnaturelles, sans considérer que le Poëme héroïque n'est pas comme un roman, où l'on ne fait intervenir ny le ciel ny l'enfer : parce qu il ne s'y agit que de certaines affections, dans lesquelles le ciel ny l'enfer ne s'intéressent point particulièrement, n'eslant pas choses importantes pour tout le reste du monde. J'avoue qu'il ne faut pas s'en servir trop souvent... Mais le Poëme héroïque est si noble et si relevé, qu'il doit avoir un sujet important, non seulement à toute la terre, mais encore à la gloire de Dieu; et qui par conséquent soit conduit par 1 assistance du ciel, et traversé par la malice des Démons. De sorte que le Ciel et l'Enfer sont comme des personnages du Poëme : et lors que les Démons ont fait agir leurs supposts, comme sont les enchanteurs, il faut faire intervenir le Ciel, par les personnes qu'il aime, et auxquelles il fait part de sa puissance, afin qu'il confonde les ruses des démons, et que la victoire sur l'Enfer soit attribuée à Dieu seul, et non à l'esprit du Poëte, ny à la fortune.
DESMAnEïs, CiOi-is, Ai'is.
II. — Le merveilleux eonsiste clan»» « Tinvention » de divinités ou de personnages suriiatiarels qui représentent des sentiments, des idées, des vertus, des vices. Le merveilleux païen navaiî aux yeux des païens quune valeur allég-orique ; les modernes emploieront le merveilleux de la même manière '.
Là, pour nous enchanter tout est mis en usage ; Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage. Chaque vertu devient une divinité :
Minerve est la prudence et Vénus la beauté.
1. C'est la thèse mèuie de l'Essaistir la sog^sse des anc eus, de François Bacon, 1610.
DU XVIl° SIÈCLE 231
Ce n'est plus la vapeur qui pi'oduit le tonnerre;
C'est Jupiter armé pour effrayer la terre :
Un orage terrible aux yeux des matelots,
C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots.
EciîO n'est plas un son qui dans l'air retentisse,
C est une nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse.
Ainsi, dans cet amas de nobles fictions,
Le poëte s'égaye en mille inventions,
Orne, élève, embellit, agrandit toutes choses.
BoiLEAU, Art poétique, ch. m.
Ce grand art * consiste principalement dans la fable, dans la manière de dire les choses par allégories et par métaphores, et dans l'invention de la matière apparente ; c'est-à-dire, des actions sous les-quelles les véritez que le poëte veut enseigner, sont agréablement déguisées... Car les fables sont des déguisements allégoriques.
Le p. Le Bossu, Traité du poëme épique, t. I, liv. I, ch. V.
L'Action n'est pas pour le héros, puisqu'elle doit être feinte et inventée indépendemment de lui et avant que l'on ait pensé k la mettre sous son nom... au contraire le héros n'est que pour l'action... les noms d'Achilles, d'Ulysses, et d'Enée, sont seulement des noms empruntez pour jouer les personnages que le poëte avoit feints en gênerai.
Le p. Le Bossu, Traité du poëme épique, t. I, liv. Il, ch. I.
Les dieux aussi-bien que les hommes sont les personnages de l'Epopée... et... toutes ces personnes divines sont allégoriques.
Le p. Le Bossu, Traie du pocnie épique.
t. II, liv. V, ch. I.
Celui d'inventer les poèmes
232 IDÉES ET DOCTRINES LITTERAinES
D'ailleurs bien que j'aye fait prendre à la Pucelle une part fort considérable, en ce succès, je ne Tay pas tant regardée comme le principal héros du poëme, qui, à proprement parler, est le conte de Dunois, que comme l'intelligence qui l'assiste efficacement dans l'entreprise qu'il s'estoit proposée, de délivrer la France de la tyrannie des Anglois... que comme la Pallas démon Ulysse, ou, pour m'expliquer plus chrestiennement, que comme la Grâce, dont il plut à Dieu d'armer et forliOer bj bras qui soustenoit TEstat, et sans laquelle tous ses efforts auroient esté inutiles... Mais pour faire voir plus clairement que je n'ay point eu d'autre visée, je leveray icy le voile, dont ce mystère est couvert, et je diray, en peu de paroles, qu'afin de réduire l'action à l'Universel, suyvant les préceptes, et de ne la priver pas du sens allégorique, par lequel lapoesie est faite l'un des principauxinstrumens de l'architectonique ; je disposay toute sa matière dételle sorte, que laFrance devoit représenter l'Ame de l'homme, en guerre avec elle-mesme, et travaillée par les plus violentes de toutes les émotions : Le Roy Charles, la Volonté, maistresse absolue, et portée au bien par sa nature, mais facile à porter au mal, sous l'apparence du bien ; l'Anglois et le Bourguignon, sujets etennemis de Charles, les divers transports de l'Appétit irascible, qui altèrent Tempire de la Volonté; Amaury et Agnes, l'un favory et l'autre amante du prince, les differens mouvemens de l'appétit concupiscible, qui corrompent l'innocence de la Volonté, par leurs inductions et leurs charmes ; le comte de Dunois, parent du roy, inséparable de ses interests et clrampion de sa querelle, la Vertu qui a ses racines dans la Volonté, qui maintient les semences de justice qui sont en elle, et qui combat tousjours pour l'affranchir de la tyrannie des Passions.
Chapelain, La PuceUe, préface.
m. — Le sujet de l'Epopée peut être :
a) Emprunté à V antiquité [Boileau],
La fable offre à l'esprit mille agréments divers : Là tous les noms heureux semblent nés pour les vers ; Ulysse, Agamemnon, Oreste, Idoraénée, Hélène, Ménélas, Paris, Hector, Enée.
0 le plaisant projet d'un poète ignorant, Qui de tant de héros va choisir GhildebrandM D'un seul nom quelquefois le son dur ou bizarre Rend un poème entier ou burlesque ou barbare.
BoiLEAU, Art poétique^ ch. m.
h) Emprunté à V histoire, pourvu que le poète y Jette le merveilleux et ne s' asservisse pas à suivre la vérité des faits. [Scudéry, Chapelain^ Desmarets.)
Ils ne douteront point qu'une femme qui a pu donner matière à Thistoire, ne la puisse donner à la poésie, à qui, par sa nature, il n'est rien qui ne soit permis. Enfin ils m'en blasmeront d'autant moins, qu'ils verront que pour rendre cette histoire plus susceptible de la forme épique, le Ciel y concourt avec la terre, de la sorte que Fart le demande dans les sujets purement humains.
Chapelain, La Pucdle, préface.
L'argument de l'Epopée doit estre fondé sur quelque exploit véritable, et non pas surun sujet purement inventé. ScuDÉRY, préface d' « Alaric ».
Je crois pour moy... que le sujet du Poème héroïque doit estre plustost véritable qu'inventé; parce que le
1. ChilJebrand, on les Sarrasins chassés de France, poëme héroïque de Jacques Carel, sieur de Sainte-Garde. Les quatre premiers chants seuls lurent publiés en 1666 et 1670.
poète épique, devant sur toutes choses s'attacher au vravsemhlahle ; il ne le seroit point qu'une action illustre ne fust descrite dans aucun historien. En effet les grandes actions ne peuvent estre inconnues : et celles que Ton croit absolument fausses, ne touchent point et donnent peu de satisfaction.
ScuDÉRY,/?ré/ace d' « Alaric ».
Voila, lecteur, quelle doit estre la matière du poerae épique : c'est à dire en peu de paroles, Taulorité de l'histoire, l'usage receu de la Religion, la licence de la fiction poétique, et la grandeur des evenemens.
ScuDÉRY, préface d' « Alaric ».
Il est certain que le poëte doit traiter les choses, non comme elles ont esté, mais comme elles dévoient estre : et les changer et rechanger à son gré, sans considérer ny l'histoire, ny la vérité, qui ne sont ny sa règle, ny sa fin.
ScuDÉRY, préface d' « Alaric ».
Un Poète n'est pas un historien... il est maistre des temps, et... il les avance ou les éloigne selon que son sujet le désire, afin qu'il n'ait qu'un but et une fin principale, à laquelle toutes choses aboutissent. Que nous iraporte si Didon a vescu du temps d'Enée, pourveu que leur rencontre, ou vraye, ou feinte ravisse l'esprit du lecteur... ? Virgile sçavoit l'histoire aussi bien que les critiques : mais il sçavoit bien aussi jusques où s'estend le pouvoir de la Poésie héroïque, qui est si noble et si courageuse, qu'elle ne se laisse captiver ny par le temps, ny par les lieux ; qui fait ses courses oîi il luy plaist pour amasser ses richesses ; qui sçait piller l'histoire sans qu'elle s'en doive plaindre; et qui triomphe glorieusement de ses dépouilles.
Desmarets, Clovis^ a^ns.