Le microscope
Et lassez d'applaudir à mille erreurs grossières, Nous servir quelquefois de nos propres lumières, Nous verrions clairement que sans témérité, On peut n'adorer pas toute l'Antiquité, Et qu'enfin dans nos jours, sans trop de confiance. On luy peut disputer le prix de la science.
Perhault, Siècle de Louis le Grand.
LA FONTAINE
EpiLre à Hiiet (1687).
1° Les œuvres des Anciens sont les pins pnrfaîtes que l'on puisse se proposer comme modèles.
... Qui de nous aujourd'liui S'égale aux anciens tant estimés de lui* ? Tel est mon sentiment, tel doit être le vôtre. Mais si votre suffrage en entraîne quelque autre, Il ne fait pas la foule; et je vois des auteurs Qui, plus savants que moi, sont moins admirateurs. Si vous les en croyez, on ne peut sans foiblt^sse Rendre hommage aux esprits de Rome et de la Giùcc : « Craindre ces écrivains ! on écrit tant chez nous ! La France excelle aux arts, ils y fleurissent tous;
Dieu n'airaei oit-il plus à former des talents ? Les Romains et les Grecs sont-ils seuls excellents ? » Ces discours sont fort beaux, mais fort souvent frivoles : Je ne vois point l'effet repondre à ces paroles;
i. De Qulntilien.
IDÉES ET DOCTRINES LITTÉRAIRES DU XVIl^ SIECLE 20^
Et, faute d'admirer les Grecs et les Romains, On s'égare en voulant tenir d'autres chemins.
Je vois avec douleur ces routes méprisées :
Art et guides, tout est dans les Champs Elysées.
J'ai beau les évoquer, j'ai beau vanter leurs traits,
On me laisse tout seul admirer leurs attraits.
Terence est dans mes mains ; je m'instruis dans Horace
Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse.
Je le dis aux rochers ; on veut d'autres discours,
La Fontaine, Epître à Huet.
2° Il est des modernes estimables; maïs mieme dans lenrs écrits les meilleurs, un choix est nécessaire.
Ne pas louer son siècle est parler à des sourds. Je le loue, et je sais qu'il n'est pas sans mérite; Mais près de ces grands noms notre gloire est petite.
On me dit là-dessus : « De quoi vous plaignez-vous ? » De quoi? Voilà mes gens aussitôt en courroux; Hs se moquent de moi, qui, plein de ma lecture, Vais partout prêchant l'art de la simple nature. Ennemi de ma gloire et de mon propre bien, ^lalheureux, je m'attache à ce goût ancien, a Qu'a-t'il sur nous, dit-on, soit en vers, soit en prose ? L'antiquité des noms ne fait rien à la chose, L'aulorilé non plus, ni tout Quintilien. » Confus à ces propos, j'écoute, et ne dis rien. J'avouerai cependant qu'entre ceux qui les tiennent J'en vois dont les écrits sont beaux et se soutiennent : Je les prise...
Tout peuple peut avoir du goût et du bon sens.
2G6 IDéES ET DOCTRINES LITTERAIRES DU XVII« SIECLE
Je chéris l'Arioste et j'estime le Tasse ;
J'en lis qui sont du Nord, et qui sont du Midi.
Non qu'il ne faille un choix dans leurs plus beaux ouvrages
La Fontaine, Ibid,
FONTEXELLE
Digression sur les anciens et les modernes (1688).
1'' La nature étant toujours la même, les hommes sont les mêmes à travers Its siècles.
Si les Anciens avoient plus d'esprit que nous, c'est donc que les cerveaux de ce tems-là étoient mieux disposés, formés de fibres plus fermes et plus délicates, remplis de plus d'esprits animaux; mais en vertu de quoi les cerveaux de ce tems-là auroient-ils été mieux disposés ? Les arbres auroient donc été aussi plus grands et plus beaux ; car si la nature étoit alors plus jeune et plus vigoureuse, les arbres aussi bien que les cerveaux des bommes auroient dû se sentir de cette vigueur et de cette jeunesse... La nature a entre les mains une certaine pâte qui est toujours la même, qu'elle tourne et retourne sans cesse en mille façons, et dont elle forme les hommes, les animaux et les plantes ; et certainement elle n'a point formé Platon, Déraosthène, ni Homère d'une argile plus fine ni mieux préparée que nos philosophes, nos orateurs et nos poètes d'aujourd'hui.
FoNTENELLE, Digression sur les anciens et les modernes.
268 IDÉES ET DOCTniXES LITTERAIRES
2° L'înniioncc des climats peut produire des dilTéreiiees entre les esprits, elle ne peut déterminer la supériorité des uns sur les autres.
Mais si les arbres de tous les siècles sont également grands, les arbres de tous les pays ne le sont pas. Voilà des différences aussi pour les esprits. Les différentes idées sont comme des plantes ou des fleurs qui ne viennent pas également bien en toutes sortes de climats... Peut-être les orangers qui ne viennent pas aussi facilement ici qu'en Italie, marquent-ils qu'on a en Italie un tour d'esprit que Ton n'a pas tout à-fait semblable en France ?... Les difTérences de climats qui se font sentir dans les plantes doivent s'étendre jusqu'aux cerveaux et y faire quelque effet.
Cet effet cependant y est moins grand et moins sensible, parce que l'art et la culture peuvent beaucoup plus sur les cerveaux que sur la terre, qui est d'une matière plus dure et plus intraitable. Ainsi les pensées d'un pays se transportent plus aisément dans un autre que ses plantes...
La facilité qu'ont les esprits à se former les uns sur les autres, fait que les peuples ne conservent pas l'esprit original qu'ils liieroient de leur climat. La lecture des livres grecs produit en nous le même effet à proportion que si nous n'épousions que des Grecques. Il est certain que par des alliances si fréquentes le sang de Grèce, et celui de France, s'altereroient, et que l'air de visage particulier aux deux nations changeroit un peu.
De plus, comme on ne peut pas juger quels climats sont les plus favorables pour l'Esprit, qu'ils ont apparemment des avantages et des désavantages qui se compensent, et que ceux qui donneroient par eux-mêmes plus de vivacité, donneroient aussi moins de justesse, et ainsi du reste, il s'ensuit que la différence des climats ne
doit être contée pour rien, pourvu que les esprits soient d'ailleurs également cultivés.
FoNTEXELLE, Digression sur les anciens et les modernes.
Les siècles ne mettent aucune différence naturelle entre les hommes; le climat de la Grèce ou de l'Italie, et celui de la France, sont trop voisins pour mettre quelque différence sensible entre les Grecs ou les Latins et nous ; quand ils y en mettroient quelqu'une, elle seroit fort aisée à effacer ; et enfin elle ne seroit pas plus à leur avantage qu'au nôtre. Nous voilà donc tous parfaitement égaux, anciens et modernes, Grecs, Latins et François.
FoNTENELLE, Digression sur les anciens et les modernes.
3° L'humanîté peut être comparée à un homme, qui est plus habile et savant dans son àg-e mûr que dans sa jeunesse.
La comparaison que nous venons de faire des hommes de tous les siècles à un seul homme, peut s'étendre sur toute notre question des anciens et des modernes. Un bon esprit cultivé est, pour ainsi dire, composé de tous les esprits des siècles précédens, ce n'est qu'un même esprit qui s'est cultivé pendant tout ce tems-la. Ainsi cet homme qui a vécu depuis le commencement du monde jusqu'à présent, a eu son enfance, où il ne s'est occupé que des besoins les plus pressans de la vie, sa jeunesse où il a assés bien réussi aux choses d'imagination, telles que la Poésie et TEloquence, et où même il a commencé à raisonner, mais avec moins de solidité que de feu. Il est maintenant dans l'âge de virilité, où il raisonne avec plus de force, et a plus de lumières que jamais...
11 est fâcheux de ne pouvoir pas pousser jusqu'au bout une comparaison qui est en si beau train, mais je suis oblio-é d'avouer que cet hommo-là n'aura point de vieillesse ; il sera toujours également capable des choses auxquelles sa jeunesse étoit propre, et il le sera toujours de plus en plus de celles qui conviennent à l'âge de virilité, c'est-à-dire, pour quitter l'Allégorie, que les hommes ne dégénéreront jamais, et que les vues saines de tous les bons esprits qui se succéderont, s'ajouteront toujours les unes aux autres.
FoNTENELLE, Digression sur les anciens et les modernes.
A° Distinction à faire, en se plaçant à ee point de vue, entre les arts d'imag-ination et les sciences d'expérience. Supériorité des modernes sur les anciens en matière de sciences.
Cependant afin que les modernes puissent toujours enchérir sur les anciens, il faut que les choses soient d'une espèce à le permettre. L'Eloquence et la Poésie ne demandent qu'un certain nombre de vues assés borné, par rapport à d'autres arts, et elles dépendent principalement de la vivacité de l'imagination. Orles hommes peuvent avoir amassé en peu de siècles un petit nombre de viies, et la vivacité de l'imagination n'a pas besoin d'une longue suite d'expériences, ni d'une grande quantité de règles pour avoir toute la perfection dont elle est capable. Mais la Physique, la Médecine, les Mathématiques, sont composées d'un nombre infini de vues, et dépendent de la justesse du raisonnement qui se perfectionne avec une extrême lenteur, et se perfectionne toujours ; il faut même souvent qu'elles soient aidées par des expériences que le hazard seul fait naître, et qu'il n'amené pas à point nommé. 11 est évident que tout cela n'a point
DU XVll® SIÈCLE 271
de fin, et que les derniers physiciens ou mathématiciens devront naturellement être les plus habiles *.
FoN'TENELLE, Digression sur les anciens et les modernes.
Un sçavant de ce siécle-ci contient dix fois un sçavant du siècle d'Auguste.
FoNTEXELLE, Digression sur les anciens
et les modernes. *i
o*^ Les modernes ont encore pour eux la supériorité du raisonnement.
Ce qu'il y a de principal dans la Philosophie, je veux dire la manière de raisonner s'est extrêmement perfectionné dans ce siècle... Sur quelque matière que ce soit, les Anciens sont assés sujets à ne pas raisonner dans la dernière perfection. Souvent de foibles convenances, de petites similitudes, des jeux d'esprit peu solides, des discours vagues et confus passent chés eux pour des preuves, aussi rien ne leur coûte à prouver ; mais ce qu'un Ancien démontreroit en se joiiant, donneroit à l'heure qu'il est bien de la peine à un pauvre Moderne, car de quelle rigueur n'est-on pas sur les raisonnemens ? On veut qu'ils soient intelligibles, on veut qu'ils soient justes, on veut qu'ils concluent... Avant M. Descartes on raisonnoit plus commodément; les siècles passés sont bien heureux de n'avoir pas eu cet homme-là.
FoNTEXELLE, Digression sur les anciens et les modernes.