‹ Idées et doctrines littéraires du 17e siècle (extraits des préfaces, traités et autres ecrits théoriques)Chapitre 121 sur 125 · Les Caractères de Théophraste. traduits par La Bruyère · texte numérisé non relu

Les Caractères de Théophraste. traduits par La Bruyère

la postérité la vénalité des charges, c'est à dire le pouvoir de protéger l'innocence, de punir le crime et de faire justice à tout le monde, acheté à deniers comptons comme une métairie: la splendeur des partisans, gens si méprisez chez les Hébreux et chez les Grecs... L'on sçaura que le peuple ne paroissait dans la ville que pour y passer avec précipitation: nul entretien, nulle familiarité... L'on apprendra sans étonnement qu'en pleine paix, et dans une tranquillité publique, des citoyens entroient dans les len.ples, alloient voir des femmes ou visiloient leurs amis avec des armes offensives, et qu'il n'y avoit presque personne qui n'eût à son côté de quoy pouvoir d'un seul coup en tuer un autre. Ou, si ceux qui viendront après nous, rebutez par des mœurs si étranges et si différentes des leurs, se dégoûtent par là de nos mémoires, de nos poésies, de notre comique et de nos satyres, pouvonsnous ne les pas plaindre par avance de se priver euxmêmes, par cette fausse délicatesse, de la lecture de si beaux ouvrages, si travaillez, si réguliers et de la connoissance du plus beau règne dont jamais l'histoire ait été embellie ?

La BruyIîre, Discours sur Thêopltra^te,

2' Lhoiiime étant toujours le iiiênie, les œuvres des anciens sont aussi vraies et belles de notre temps qu'au moment où elles parurent.

Or ceux dont Théophraste nous peint les mœurs dans ses Carac ères étoient Athéniens, et nous sommes Français, et, si nous joignons à la diversité des lieux et du climat le long intervalle des temps, et que nous considérions que ce livre a pu être écrit... trois cens quatorze ans avant l'ère chrétienne, et qu'ainsi il y a deux mille ans accomplis que vivoit ce peuple d'Athènes dont il fait la peinture, nous admirerons de nousy reconnoître nous-

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mêmes, nos amis, nos ennemis, ceux avec qui nous vivons, et que cette ressemblance avec des hommes séparez par tant de siècles soit si entière. En effet les hommes n'ont point changé selon le cœur et selon les passions, ils sont encore tels qu'ils étoient alors et qu'ils sont marquez dans Théopliraste.

La BRUYÎiUE, Discours sur Théophraste,

Ch. PERRAULT

Parallèle des anciens et des modernes (1688-1697).

1 Dans les sciences et dans les arts dont la technique relève des sciences, les modernes l'emportent sur les anciens.

Dans toutes les sciences et dans tous les arts dont les secrets se peuvent mesurer et calculer, nous l'emportoss visiblement sur les Anciens.

Perrault, Parall.^ t. II, préface.

2° Dans les arts où le « g-énie » peut suffire, les siècles n'ont point d'avantagre les uns sur les autres.

Je demeure d'accord que dans les choses où la seule rivacité de l'esprit peut suffire, les siècles n'ont point d'avantage les uns sur les autres, la Nature estant tousjours la mesme... mais seulement dans les ouvrages qui demandent beaucoup d'art et beaucoup de conduite.

Perrault, ParalL, t. Ill, dial iv.

3° Les modernes connaissant mieux les régules de l'art que les anciens, s'il plaît à la nature de produire, en notre temps, un homme de « g-énie » , il sera forcément supérieur aux anciens, de la même manière que Virg-ile est supérieur à Homère.

Suivant ce principe, Virgile a pu faire un poëme épique plus excellent que tous les autres, parce qu'il a eu plus de génie que tous les poètes qui l'ont suivi, et il peut en mesme temps avoir moins sçeu toutes les règles du poëme épique, ce qui me suffit, mon problème consistant uniquement en cette proposition que tous les arts ont esté porté dans nostre siècle à un plus haut degré de perfection que celuy où ils estoient parmi les Anciens, parce que le temps a découvert plusieurs secrets dans tous les arts, qui joints à ceux que les Anciens nous ont laissez, les ont rendus plus accomplis, l'Art n'estant autre chose, selon Aristote mesme, qu'un amas de préceptes pour bien faire l'ouvrage qu'il a pour objet... De sorte que s'il plaisoit au ciel de faire naistre un homme qui eust un génie de la force de celuy de Virgile, il feroit un plus beau poème que l'Eneïde, parce qu'il auroit... autant de génie que Virgile, et qu'il auroit en mesme temps un plus grand amas de préceptes pour se conduire. Cet homme pouvoit naistre en ce siècle, de mesme qu'en celuy d'Auguste, puisque la Nature est tousjours la mesme et qu'elle ne s'est point affoiblie par la suite des temps.

Perrault, Parall., t. Ill, dial. iv.

4° En thèse g-énérale, les modernes sont supérieurs aux anciens :

a) Parce qui/s sont venus après les anciens;

2^0 LES DOCTniNJ:s LITTI^RAinnS

b) Par^c qu'ils ont une psychologie plus profonde et plus exacte;

c) Parce quils ont une meilleure méthode^

d) Parce qu ils possèdent l imprimerie ;

e) Parce que le christianisme a développé merveil' leusement V éloquence.

Je ne puis guère vous rapporter d'autres causes du progrez qu'a fait l'Eloquence de nostre siècle au delà de l'Eloquence des Anciens, que celles que j'ay déjà touchées... je vais vous les redire en peu de paroles. La première, est le temps, dont l'effet ordinaire est de perfectionnerles arts et les sciences... La seconde, la connoissance plus profonde et plus exacte qu'on s'est acquise du cœur de l'homme et de ses sentimens les plus délicats et les plus fins, à force de le pénétrer. Latroisieme, l'usage de la méthode presqu'inconnue aux Anciens, et si familière aujourd'hui àtous ceux qui parlent ou qui écrivent... La quatrième, Tlrapression qui ayant mis tous les livres dans les mains de tout le monde, y a répandu en mesme temps la connoissance de ce qu'il y a de plus beau, de meilleur et de plus curieux dans tous les arts et dans toutes les sciences... La cinquième, le grand nombre d'occasions etde besoins que Ton a d'employer l'Eloquence que n'avoient point les hommes des siècles esloignez, car outre les playdoiers, les harangues et les oraisons funèbres qui nous sont communes avec eux, nous avons les sermons et les panégyriques des Saints, matières qu'ils n'avoient point, et qui donnent lieu sans cesse à la belle Eloquence de déployer ses plus grandes voiles.

Perrault, Parall.^ t. II, dial. m.

a) Parce quils sont venus après les anciens.

L'avantage d'estre venus les derniers est si grand, que plusieurs ouvrages des modernes, quoyque leurs auteurs

soient d'un génie raédiocre, valent mieux que plusieurs ouvrages des plus grands hommes de l'Antiquité.

Perrault, Parall., t. II, diai. m.

L'avantage qu'a nostre siècle d'estre venu le dernier, et d'avoir profité des bons et des mauvais exemples des siècles précédents, Ta rendu le plus sçavant, le plus poli et le plus délicat de tous.

Perrault, ParaU., t. II, dial. m.

Comme la Poésie étoit encore dans son enfance parmi les Anciens, il seroit contre nature qu'un art qui est si beau, et qui demande tant de choses pour être conduit à sa dernière perfection, y fût arrivé lors qu'il ne faisoit que de naître, pendant que les autres arts beaucoup moins difficiles, n'ont pu se tirer de leur première grossièreté que par la suite de plusieurs siècles.

Perrault, ParalL, t. II, dial. m.

b) Parce qu'ils ont une psychologie plus profonde et plus exacte.

Pourquoy voulez-vous... que l'Eloquence et la Poésie n'ayent pas eu besoin d'autant de siècles pour se perfectionner que la Physique et l'Astronomie. Le cœur de 1 homme qu il faut connoistre pour le persuader et pour luy plaire, est-il plus aisé à pénétrer que les secrets de la Nature, et n'a-t-il pas de tout temps esté regardé comme le plus creux de tous les abismes ; où l'on découvre tous les jours quelque chose de nouveau, et dont il n'y a que Dieu seul qui puisse sonder toute la profondeur.

Perrault, P(/rrt//., t. II, dial. m.

c) Parce quils ont une meilleure méthode.

La pluspart des Anciens n'ont guère connu ce que c'estoit que la méthode, puisqu'ils ne se sont pas avisez, en

282 IDÉES ET DOCTRINES LITTERAinES

traitant de la Logique, de la mettre au nombre des operations de l'entendement qu'elle doit diriger.

Perrault, Parall., t. II, dial. m.

d) Parce qu ils possèdent V imprimerie.

Il y a plus de choses à apprendre dans une bibliothèque, aujourd'iiuy que l'impression (ournit une si grande abondance de livres, que Cicéron n'en pouvoit apprendre dans tous ses voyages. Cicéron vit peut-estre cinq ou six philosophes, dontlascience estoit fortbornée, et dans une bibliothèque on en peut voir des milliers, et non seulementde ces Anciensqui ne sçavoient la pluspart ce qu'ils disoient, mais de ceux des derniers temps, dont le moindre en sçait davantage que les plus célèbres de la sçàvante antiquité.

Perrault, Parall.^ t. II, dial. m.

e) Parce que le cJiristianismc a développé merveilleusement l'éloquence.

Croyez-vous que ce que font tous les jours nos excellens prédicateurs ne soit pas préférable à ce qu'on nous raconte des anciens. Ce n'est point une populace inquiète et tumultueuse qui les écoute. C'est une assemblée grave et sage, où il y a un nombre infini d'honnestes gens, dont une grande partie n'ont guère moins de lumière et d'habileté que le prédicateur mesrae, qui assis et tranquilles, examinent jusqu'à ses moindres paroles, et qui sur des matières dont l'Esprit, le Cœur et la Raison ont tant de peines à s'accommoder, parce qu'elles combattent leurs sentimens, leurs inclinations et leurs préjugez, sortent de l'auditoire convaincus des veritez les plus incompréhensibles, desabusez de leurs plus anciennes préventions, et résolus de combattre les inclinations de leur cœur les plus chères et les plus tendres. Faire ces sortes de conquestes est quelque chose de bien plus beau et de

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bien plus difficile que de faire prendre ou quitter les armes à un peuple qui va comme on le pousse, pour peu qu'on le prenne, parce qu'il aime ou parce qu'il

craint.

Perrault, P.irall., t. II, dial. m.

BOILKAU Réflexions sur Longin [7^ réflexion, 1603).

1^ Tous les anciens ne sont pas admirables; il n'est chez eux qu'un petit nombre d'écrivains merveilleux.

Au reste, il ne faut pas s'imaginer que dans ce nombre d'écrivains approuvés de tous les siècles, je veuille ici comprendre ces auteurs, à la vérité anciens, mais qui ne se sont acquis qu'une médiocre estime, comme Lycophron, Nonnus, Silius Italiens... et plusieurs autres, à qui on peut non seulement comparer, mais à qui on peut, à mon avis, justement préférer beaucoup d'écrivains modernes. Je n'admets dans ce haut rang que ce petit nombre d'écrivains merveilleux dont le nom seul fait l'éloge, comme Homère, Platon, Cicéron, Virgile, etc. BoiLEAU, septième réflexion.

2° Les anciens sont admirables, non parce qu'ils sont anciens, mais jiarce qu'ils ont été admirés par toutes les g-énérations successives.

Et je ne règle point l'estime que je fais d'eux par le

temps qu'il y a que leurs ouvrages durent, mais par le temps qu'il y a qu'on les admire. C'est de quoi il est bon d'avertir beaucoup de gens qui pourraient mal à propos croire... qu'on ne loue les Anciens que parce qu'ils sont anciens, et qu'on ne blâme les modernes que parce qu'ils sont modernes ; ce qui n'est point du tout véritable, y ayant beaucoup d'Anciens qu'on n'admire point, et beaucoup de modernes que tout le monde loue. L'Antiquité d'un écrivain n'est pas un titre certain de son mérite ; mais l'antique et constante admiration qu'on a toujours eue pour ses ouvrages est une preuve sûre et infaillible qu'on les doit admirera

BoiLEAU, septième réflexion.

S'' Il ne faut admirer qu'avec prudence les modernes, parce qu'ils n'ont pas encore subi répreuve du jug-ement de la postérité.

Puisque c'est la postérité seule qui met le véritable prix aux ouvrages, il ne faut pas, quelque admirable que vous paraisse un éciivain moderne, le mettre trop aisément en parallèle avec ces écrivains admirés durant un si grand nombre de siècles, puisqu'il n'est pas même sûr que ses ouvrages passent avec gloire au siècle suivant. BoiLEAU, septième réflexion.

\. « Ce n'est point à l'approbation des faux ni des vrais savants que les grands écrivains de l';mtiquité doivent leur oloire, mais à la constante et unanime adiniraiion de ce qu'il y a eu dans tous les siècles d'hommes sensés et délicats ». (Boileac, Lettre à Perrault.)

BOILEAU

Lettre à Perr lult, 1700.

1° Il est des modernes excellents.

Oserois-je, comme votre ami, vous demander ce qiiî a pu depuis si long-temps vous irriter et vous porter à écrire contre tous les plus célèbres écrivains de l'antiquité? Est-ce le peu de cas qu'il vous a paru que l'on faisoit parmi nous des bons auteurs modernes? ^lais où avez-vousvu qu'on les méprisât? Dans quel siècle a-t-on plus volontiers applaudi aux bons livres naissants, que dans le nôtre ? Quels éloges n'y a-t-on point donnés aux ouvrages de JNI. Descartes, de M. Arnauld, de M. Nicole, et de tant d'autres admirables philosophes et théologiens que la France a produits depuis soixante ans, et qui sont en si grand nombre qu'on pourroit faire un petit volume de la seule liste de leurs écrits! Mais pour ne nous arrêter ici qu'aux seuls auteurs qui nous touchent vous et moi de plus près, je veux dire aux poètes, quelle gloire ne s'y sont point acquise les Malherbe, les Racan, les Mainard ! Avec quels battements de mains n'y a-t-on point reçu les ouvrages de Voiture, de Sarrazin, et de La Fontaine ! Quels honneurs n'y a-t-on point, pour ainsi

dire, rendus à M. de Corneille et à M. Racine ! Et qui est-ce qui n'a point admiré les comédies de Molière ?

BoiLEAU, Lettre à Perrault.

2*^ Les excellents d'entre les modernes ont dû leurs qualités à l'imitation des anciens.

Quel est donc le motif qui vous a tant fait crier contre les anciens ? Est-ce la peur qu'on ne se gâtât en les imitant ? Mais pouvez-Yous nier que ce ne soit au contraire à cette imitation-là même que nos plus grands poètes sont redevables du succès de leurst écrits ? Pouvez-vous nier que ce ne soit dans Tite Live, dans Dion Cassius, dans Plutarque, dans Lucain, et dans Séneque, que M. de Corneille a pris ses plus beaux traits, a puisé ces grandes idées qui lui ont fait inventer un nouveau genre de tragédie inconnu à Aristote? Car c'est sur ce pied, à mon avis, qu'on doit regarder quantité de ses plus belles pièces de théâtre, où, se mettant au-dessus des règles de ce philosophe, il n'a point songé, comme les poètes de l'ancienne tragédie, à émouvoir la pitié et la terreur, mais à exciter dans l'ame des spectateurs, par la sublimité des pensées et par la beauté des sentiments, une certaine admiration, dont plusieurs personnes, et les jeunes gens sur-tout, s'accommodent souvent beaucoup mieux que des véritables passions tragiques. Enlin, monsieur, pour finir cette période un peu longue, et pour ne me point écarter de mon sujet, pouvez-vous ne pas convenir que ce sont Sophocle et Euripide qui ont formé M. Racine? pouvez-vous ne pas avouer que c'est dans Plaute et dans Térence que Molière a appris les plus grandes finesses de son art?

BoiLEAU, Lettre à Perrault,

3*" Le sî<^clc de Louis XIV est supérieur à celui d'AujE^uste en certains g-enres, inférieur en d'autres. Tout compte fait, il le dépasse.

Nous ne sommes pas même, vous et moi, si éloignés d'opinion que vous pensez. En effet, qu'est-ce que vous avez voulu établir par tant de poëraes, de dialogues et de dissertations sur les anciens et sur les modernes? Je ne sais si j'ai bien pris votre pensée; mais la voici, ce me semble. Votre dessein est de montrer que pour la connoissance sur-tout des beaux arts, et pour le mérite des belles-lettres, notre siècle, ou, pour mieux parler, le siècle de Louis le Grand, est non seulement comparable, mais supérieur à tous les plus fameux siècles de l'antiquité, et même au siècle d'Auguste. Vous allez donc être bien étonné quand je vous dirai que je suis sur cela entièrement de votre avis, et que même, si mes infirmités et mes emplois m'en laissoient loisir, je m'offrirois volontiers de prouver, comme vous, cette proposition la plume à la main. A la vérité j'emploierois beaucoup d'autres raisons que les vôtres, car chacun a sa manière de raisonner; et je prendrois des précautions et des mesures que vous n'avez point prises.

Je n'opposerois donc pas, comme vous avez fait, notre nation et notre siècle seuls à toutes les autres nations et à tous les autres siècles joints ensemble. L'entreprise, à mon sens, n'est pas soutenable. J'examinerois chaque nation et chaque siècle l'un après l'autre; et après avoir mûrement pesé en quoi ils sont au-dessus de nous, et en quoi nous les surpassons, je suis fort trompé si je ne prouvois invinciblement que l'avantage est de notre côté. Ainsi, quand je viendrois au siècle d'Auguste, je commencerois par avouer sincèrement que nous n'avons point de poètes héroïques ni d'orateurs que

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nous puissions comparer aux Virgile et aux Cicéron : je conviendrois que nos plus habiles historiens sont petits devant les Tite Live et les Salluste : je passerois condamnation sur la satire et sur Télégie, quoiqu'il y ait des satires de Régnier admirables, et des élémes de Volture, de Sarrazin, de la comtesse de la Suze, d'un agrément infini. Mais en même temps je ferois voir que pour la tragédie nous sommes beaucoup supérieurs aux Latins, qui ne sauroient opposer à tant d'excellentes pièces tragiques que nous avons en notre langue, que quelques déclamations plus pompeuses que raisonnables d'un prétendu Séneque, et un peu de bruit qu'ont fait en leurs temps le Thyeste de Varius et la Médée d'Ovide. Je ferois voir que bien loin qu'ils aient eu dans ce sieclelà des poètes comiques meilleurs que les nôtres, ils n'en ont pas eu un seul dont le nom ait mérité qu'on s'en souvînt, les Plante, les Cécilius et les Térence étant morts dans le siècle précédent. Je montrerois que si pour l'ode nous n'avons point d'auteurs si parfaits qu'Horace, qui est leur seul poëte lyrique, nous en avons néanmoins un assez grand nombre qui ne lui sont guère inférieurs en délicatesse de langue et en justesse d'expression, et dont tous les ouvrages mis ensemble ne feroient peut-être pas dans la balance un poids de mérite moins considérable que les cinq livres d'odes qui nous restent de ce grand poëte. Je montrerois qu'il y a des genres de poésies où non seulement les Latins ne nous ont point surpassés, mais qu'ils n'ont pas même connus; comme, par exemple, ces poëmes en prose que nous appelons romans, et dont nous avons chez nous des modèles qu'on ne sauroit trop estimer, à la morale près qui y est fort vicieuse et qui en rend la lecture dangereuse aux jeunes personnes. Je soutiendrois hardiment qu'à prendre le siècle d'Auguste dans sa plus grande étendue, c'est-à-dire depuis Gicéron jusqu'à Corneille Tacite, on ne sauroit pas trouver parmi les Latins un seul philosophe qu'on puisse mettre, pour la physique,

290 IDKHS ET DOCTHINES LITTKHAIRES DU XVII* SllX-LE

en parallèle avec Descartes, ni même avec Gassendi, Je prouN erois que pour le grand savoir et la multiplicité de connoissances, leurs Varron et leurs Pline, qui sont leurs plus doctes écrivains, paroîtroient de médiocres savants devant nos Bignon, nos Scaliger, nos Saumaise, nos père Sirmond, et nos père Pélau. Je triompherois avec vous du peu d'étendue de leurs lumières sur l'astronomie, sur la géographie, et sur la navigation. Je les défierois de me citer, à l'exception du seul Vitruve, qui est même plutôt un bon docteur d'architecture qu'un excellent architecte; je les défirrois, dis-je, de me nommer un seul labile architecte, un seul habile sculpteur, un seul habile peintre latin, ceux qui ont fait du bruit à Rome dans tous ces arts étant des Grecs d'Europe et d'Asie qui venoient pratiquer chez les Latins des arts que les Latins, pour ainsi dire, ne connoissoient point ; au lieu que toute la terre aujourd'hui est pleine de la réputation et des ouvrages de nos Poussin, de nos Lebrun, de nos Girardon, et de nos Mansard. Je pourrois ajouter encore à cela beaucoup d'autres choses ; mais ce que j'ai dit est sulfisant, je crois, pour vous faire entendre comment je me tirerois d'affaire à l'égard du siècle d'Auguste.

BoiLEAU, Lettre à Perrault.

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