‹ Idées et doctrines littéraires du 17e siècle (extraits des préfaces, traités et autres ecrits théoriques)Chapitre 62 sur 125 · Dorante · texte numérisé non relu

Dorante

122 IDKRS FT DOCTIMNKS LITTKriAI P. FS

faut suivre les préceptes de l'ai't, et leur plaire selon scî rèo^les ^

CoKNFiLLi-:, Premier Discours.

II. — La moraîîf é de la tra^rdie résiillo nioiiis de remploi de « sentoiiees », du choix de personnages vertueux, de la réeonip<^nse d<'s lions <'t de la punition des niéeh:»!its au déiioûnient, que de la « naïve peinture des manirs ». Corneille peintre, non du devoir, mais de la volonté.

La peinture et la poésie ont cela de commun entre beaucoup d'autres choses, que Tune fait souvent de heaux portraits d'une fernme laide, et l'autre de belles imitations d'une action qu'il ne faut pas imiter. Dans la portraiture, il n'est pas question si un visage est beau, mais s'il ressemble : et dans la poésie il ne laui pas considérer si les mœurs sont vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne qu'elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les bonnes et les mauvaises actions, sans nous ])roposer les dernières pour exemple ; et si elle nous en veut faire quelqu'horreur, ce n'est point par leur punition, qu'elle n'affecte pas de nous laire voir, mais par leur laideur, qu'elle s'efloice de nous représenter au naturel.

Corneille, Médée, épître.

1. « Il y a des l)cniitez parfaites qui sont effaci-cs pnr d'antres bc uilez qui cr.i ])lus d"iigr('c!iK;nt et lUDins de perfection : Et i)arce que l'acquis ii'e>t ]>as si noble que le naturel, ni le travail tles lioinmes si cstinialrli! cpie les (Ions (lu Ciel, on vous pourroit encore dire, que sçavoir 1 art de plaire, ne vaut pas tant que sçavoir plaire sans art... Or s'il est vray qui; la satislaction des spectateurs soit la lin que j-e pro|)Osent les spectacles... le < id (lu pocie françois ayant plù... ne seroit-il point vray qu il a obtenu l;i fin de la represenlatiou. et qu'il est arrivé à ^on but, encore i\nr ce ne soit pas par les chemins d'.\ristote, ni par les adresses de sa Poctiquo ?» (Balzac, Lettre àScudéry, 2 7 août 1637, liv. XII, lelt. xx.)

DU XVll® SIECLE 123

Je viens à la seconde partie du poème [dramatique], qui sont les mœurs.

Arislote leur prescrit quatre conditions, quelles .-oient bonnes, comenab es, semblables et égales. Ce sont des termes si peu expliqués qu'il nous laisse grand lieu de douter de ce qu'il veut dire.

Je ne puis comprendre comment on a voulu entendre parce moi de bonnes, qu'il faut qu'elles soient vertueuses. La plupart des poëmes, tant anciens que modernes, demeureroient en un pitoyable état, si Ton en retranchoit tout ce qui s'y rencontre de personnages méchants, ou vicieux, on tachés de quelque foiblesse qui s'accorde mal avec la vertu... 11 faut donc trouver une bonté compatible avec ces sortes de mœurs; et s'il m'est permis de dire mes conjectures sur ce qu'Aristote nous demande par là, je crois que c'est le caractère brillant et élevé d'une habitude vertueuse ou criminelle, selon qu'elle est propre et convenable à la personne qu'on introduit. Gléopâlre, dans Rodogune, est très-méchante; il n'y a point de parricide qui lui fasse horreur, pourvu qu'il la puisse conserver sur un trône qu'elle préfère à toutes choses, tant son attachement à la domination est violent ; mais tous ses crimes sont accompagnés d'une grandeur dame, qui a quelque chose de si haut, qu'en même temps qu'on déteste ses actions, on admire la source dont elles parlent.

Corneille, Premier Discturs.

La première (utilité du poème dramatique) consiste aux sentences et instructions morales qu'on y peut semer presque partout : mais il en faut user sobrement, les mettre rarement en discours généraux, ou ne les pousser guère loin, surtout quand on fait parler un homme passionné, ou quon lui fait repondre par un autre, car il ne doit avoir non plus de patience pour les entendre, que de quiétude d'esprit pour les concevoir et les dire... J'aime mieux faire dire à un acteur, l'amour nous donne beau-

12'è idi:f.s F/r docthinks litteo aires

coup fi'' inquiétude, que, f n mour donne beaucoup d*inqulc~ ind ■ aux esprits qui possède. Ce n'est pas que je vou- Insse enlierement bannir cette dernière façon de s'énoncer sur les maximes de la morale et de la politique. Tous mes poëmes demeurero ent bien estropiés, si on en retranchoit ce que j'y en ai mêlé; mais encore un coup il ne les faut pas pousser bien loin sans les appliquer au particulier; autrement c'est un lieu commun qui ne manque jamais d'ennuyer l'auditeur, parce qu'il fait languir l'action... J'avouerai toutefois que les discours généraux ont souvent bonne grâce, quand celui qui les prononce, et celui qui les écoute, ont tous deux l'esprit assez tranquille pour se donner raisonnablement cette patience.

Corneille, Premier Discours.

La seconde utilité du poëme dramatique se rencontre en la naïve peinture des vices et des vertus, qui ne manque jamais à faire bon effet, quand elle est bien achevée, et que les traits en sont si reconnoissables, qu'on ne les peut confondre l'un dans l'autre, ni prendre le vice pour la vertu. Celle-ci se fait toujours aimer, quoique malheureuse ; et celui-là se fait toujours haïr, bien que triomphant. Les anciens se sont fort souvent contentés de cette peinture, sans se mettre en peine de faire récompenser les bonnes actions, et punir les mauvaises. Clytemnestre et son adultère tuent Againemnon inpunément; Médée en fait autant de ses enfants, et Atrée de ceux de son frère Thyeste, qu'il lui fait manger.,.

C'est cet intérêt qu'on aime à prendre pour les vertueux, qui a obligé d'en venir à cette autre manière de finir le poëme dramatique parla punition des mauvaises actions et par la récompense des bonnes, qui n'est pas un précepte de l'art, mais un usage que nous avons embrassé, dont chacun peut se départir à ses périls. Il étoit dès le temps d'Aristote, et peut-être qu'il ne plaisoit pas trop à ce philosophe, puisqu'il dit ; « qu'il n'a eu vogue

que par rimbécillité du jugement des spectateurs; et que ceux qui le pratiquent s'accommodent au goût du peuple, et écrivent selon les souhaits de leur auditoire ». En effet il est certain que nous ne saurions voir un honnête homme sur notre théâtre, sans lui souhaiter de la prospérité, et nous tacher de ses infortunes... Le succès heureux de la vertu, en dépit des traverses et des périls, nous excite à l'embrasser, et le succès funeste du crime ou de l'injustice est capable de nous en augmenter l'horreur naturelle, par l'appréhension d'un pareil malheur. C'est en cela que consiste la troisième utilité du théâtre. Corneille, Premier Discours.

Vous me demanderez donc en quoi consiste cette utilité de la poésie, qui en doit être un des grands ornements et qui relève si haut le mérite du poëte quand il en enrichit son ouvrage. J'en trouve deux à mon sens : l'une empruntée de la morale, l'autre qui lui est particulière : celle-là se rencontre aux sentences et réflexions que l'on peut adroitement semer presque partout ; celle-ci en la naïve peinture des vices et des vertus. Pourvu qu'on les sache mettre en leur jour, et les faire connoître par leurs véritables caractères, celles-ci se feront aimer, quoique malheureuses, et ceux-là se feront détester, quoique triomphants. Et comme le portrait d'une laide femme ne laisse pas d'être beau, et qu'il n'est pas besoin d'avertir que l'original n'en est pas aimable pour empêcher qu'on l'aime, il en est de même de notre peinture pari mte ; quand le crime est bien peint de ses couleurs, quand les imperfections sont bien figurées, il n'est pas besoin d'en faire voir un mauvais succès à la fin pour avertir qu'il ne les faut pas imiter.

Corneille, La Suite nu Menteur^ épitre.

III. — La trag:cdîe ne peut c plaire » au spectateur qu'en « remuant fortement ses pas-

sions » . Kii conséquence elle devra choîv;îr pour siijcl «il « lait illiisire », « învraiseinblal>le •> Ce lait sera liislorique. sans quoi le spectateur n'y pourrait donner créance.

Les grands sujets qui remuent fortement les passions, et en opposent rimpéluosilé aux lois du devoir ou aux tendresses du sang, doivent toujours aller au-delà du vraisemblable, et ne trouveroient aucune croyance parmi les auditeurs, s'ils n'étoient soutenus, ou par l'autorité de l'histoire qui persuade avec empire, ou par la préoccupation de l'ojiinion commune, qui nous donne ces mûmes auditeurs déjà tout persuadés.

CoHNEiLLE, Premier Discours.

On m'a fait quelque scrupule de ce qu'il n'est pas vraisemblable qu'une mère expose son fils à la mort pour en préserver un autre : à quoi j'ai deux réponses à faire ; la première, que notre unique docteur Aristote nous permet de mettre quelquefois des choses qui même soient contre la raison et l'apparence, pourvu que ce soit hors de l'action, ou, pour me servir des termes latins de ses interprètes, extra fabulant, comme est ici cette supposition d'enfant, et nous donne pour exemple Œdipe qui, ayant tué un roi de Thèbes, l'ignore encore vingt ans après ; r autre, que faction étant vraie du côté de la mère... il ne faut plus s'informer si elle est vraisemblable, étant certain que toutes les vérités sont recevables dans la poésie^ quoiqu'elle ne soit pas obligée à les suivre. La liberté quelle a de s'en écarter nest pas une nécessité, et la vraisemblance n est quune condition nécessaire à la disposition, et non pas au choix du sujet, ni des incidents qui sont appuyés de l'his'oire. Tout ce qui entre dans le poëme doit être croyable; et il l'est, selon Aristote, par l'un de ces trois moyens, la vérité, la vraisemblance, ou l'opinion commune. J'irai plus outre ; et, quoique peut-être on voudra prendre cette proposition pour un paradoxe, je ne crain-

DU XVIl^ SIÈCLE 127

drai point d'avancer que le sujet d'une belle tragédie doit n'èlre pas vraisemblable. La preuve en est aisée par le môme Aristote, qui ne veut pas qu'on en compose une d'un ennemi qui tue son ennemi, parce que, bien que cela soit tort vraisemblable, il n'excite dans l'âme des spectateurs ni pitié ni crainte, qui sont les deux passions de la tragédie ; mais il nous renvoie la choisir dans les événements extraordinaires qui se passent entre personnes proches, comme d'un père qui tue son fils, une femme son mari, un frère sa sœur; ce qui n'étant jamais vraisemblable, doit avoir l'autorité de l'histoire ou de l'opinion commune pour être cru.

Corneille, Héraclius, préface,

La supi^osition que fait Léontine d'un de ses fils pour mourir au lieu d'Héraclius n'est point vraisemblable, mais elle est historique, et n'a point besoin de vraisemblance, puisqu'elle a l'appui de la vérité qui la rend croyable, quelque répugnance qu'yveuillent apporter les difficiles.

Corneille, Examen cV Héraclius.

« Toute action, dit-il \ se passe, ou entre des amis, ou « entre des ennemis, ou entre des gens indifférents l'un « pour l'autre. Qu'un ennemi tue ou veuille tuer son « ennemi, cela ne produit aucune commisération, sinon « en tant qu'on s'émeut d'apprendre ou de voir la mort (( d'un homme, quel qu'il soit. Qu'un indifférent tue « un indifférent cela ne touche guère davantage, d'autant « qu'il 2 n'excite aucun combat dans l'âme de celui qui fait « l'action ; mais quand les choses arrivent entre des gens « que la naissance ou l'affection attache aux intérêts l'un « de l'autre, comme alors qu'un mari tue ou est prêt de « tuer sa femme, une mère ses enfants, un frère sa sœur ; « c'est ce qui convient merveilleusement à la tragédie. »

Page 1