neutre, = cela
La raison en esl claire. Les opposilions des senliraenls de la nature aux emportements de la passion, ou à la sévérité du devoir, loiinent de puissantes agitations, qui sont reçues de l'auditeur avec plaisir; et il se porte aisément à plaindre un naalheureux opprimé ou poursuivi par une personne qui devrait s'intéresser à sa conservation, et qui quelquefois ne poursuit sa perte qu'avec déplaisir, ou du moins avec répugnance.
C'est donc un grand avantage pour exciter la commisération que la proximité du sang, et les liaisons d'amour ou d'amiiié entre le persécutant et le poursuivi... mais il y a quelque apparence que cette condition n'est pas d'une nécessité plus absolue que celles dont je viens de parler. CoHNEiLi.E, Deuxième Discours.
Ce n'est pas une nécessité de ne mettre que les infortunes des rois sur le théâtre, celles des autres hommes y trouveroient place, s'il leur en arrivoit d'assez illustres, et d'assez extraordinaires pour la mériter, et que l'histoire prit assez de soin d'eux pour nous les apprendre. Corneille, Deuxième Discours.
IV. — L'observation exacte de la règ-le des « trois unités » est §:ènante et bannit du théâtre beaucoup de « belles choses » Ces règles, donc, le poète a le droit de «« les apprivoiser adroitement » et de les « élarg-ir » .
Que si j'ai renfermé cette pièce dans la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point mis Mélite, ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant. Aujourd'hui, quelques-uns ad )rent cette règle ; beaucoup la méprisent : pour moi, j'ai voulu seulement montrer que si je m'en éloigne, ce n'est pas faute de la connoitre.
Corneille, CUtandre, préface.
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Savoir les règles, et entendre le secret de les apprivoiser adroitement avec notre théâtre, ce sont deux sciences bien différentes ; et peut-être que pour faire maintenant réussir une pièce, ce n'est pas assez d'avoir t. L:Jié dans les livres d'Aristote et d Horace.
Corneille, La Suivante^ fïpitre.
Il est constant qu'il y a des préceptes, puisqu'il y a un ai't ; mais il n'est pas constant quels ils sont. On convient du nom sans convenir de la chose, et on s'accorde sur les paroles pour contester sur leur signification. Il faut observer l'unité d'action, de lieu et de jour, personne n'en doute ; mais ce n'est pas une petite difficulté de savoir ce que c'est que cette unité d'action, et jusqu'où peut s'étendre cette unité de jour et de lieu.
Corneille, Premier Discours.
Il est si malaisé qu'il se rencontre dans l'histoire ni dans l'imagination des hommes quantité de ces événements illustres et dignes de la tragédie, dont les déiibér;ilions et leurs effets puissent arriver en un même lieu et en un même jour, sans faire un peu de violence à l'ordre commun des choses, que je ne puis croire celte sorte de violence tout-à-fait condamnable, pourvu qu'elle n'aille pas jusqu'à l'impossible...
Dans la tragédie, les affaires publiques sont mêlées d'ordinaire avec les intérêts particuliers des personnes illustres qu'on y fait paraître; il y entre des batailles,, des prises de villes, de grands périls, des révolutions d'états ; et tout cela va malaisément avec la promptitude que la règle nous oblige de donner avec ce qui se passe sur la scène.
Corneille, Deuxième Discours.
Il est facile aux spéculatifs d'être sévères; mais s'ils vouloient donner dix ou donze poëmes de cette nature au public, ils élargiroient peut-être les règles encore
130 IDÉES ET DOCTUIN'ES LITlEKAinES
plus que je ne fais, sitôt qu'ils auroient reconnu par l'expérience quelle contrainte apporte leur exactitude, et combien de belles choses elle bannit de notre théâtre. Corneille, Troisième Discours.
Il faut placer les actions où il est plus facile et mieux séant qu'elles arrivent, et les faire arriver dans un loisir raisonnable, sans les presser extraordinaireraent. si la nécessité de les renfermer dans un lieu et dans un jour ne nous y oblige. J'ai déjà fait voir en l'autre discours que, pour conserver l'unité de lieu, nous faisons parler souvent des personnes dans une place publique, qui vraisemblablement s'entretiendroient dans une chambre ; et je m'assure que si on racoiiloit dans un roman ce que je fais arriver dans le Cid, dans Polyeucte^ dans Pomée., ou dans le Menteur ^ on lui donne roit un peu plus d'un jour pour l'étendue de sa durée. L'obéissance que nous devons aux règles de l'unité de jour et de lieu nous dispense alors du vraisemblable, bien quelle ne nous permette pas l'impossible...
GoR.NEiLLE, Deuxième Discours.
La règle de l'unité de jour a son fondement sur ce mot d'Aristoie, « que la tragédie doit renfermer la durée de son action dans un tour du soleil, ou tâcher de ne le passer pas de beaucoup. » Ces paroles donnent lieu à cette dispute fameuse, si elles doivent être entendues d'un jour naturel de vingt-quatre heures, ou d'un jour artificiel de douze ; ce sont deux opinions dont chacune a des partisans considérables; et, pour moi, je trouve qu'il y a des sujets si malaisés à renfermer en si peu de temps, que non-seulement je leur accorderois les vingt-quatre heures entières, mais je me servirois même de la licence que donne ce philosophe de les excéder un peu, et les pousserois sans scrupule jusqu'à trente. Nous avons une maxime en droit qu'il faut élargir la faveur, et restreindre les rigueurs, odia restnn^cnda^ /a\ores a/upîiandi; et je
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trouve q»run auteur est assez gêné par celte contrainh', qtii a forcé quelques-uns de nos anciens d'aller jusqu à l'impossible '.
Beaucoup déclament contre c^tte règle qu'ils nomment tvrannique, et auroient raison, si elle n'étoil fondée que sur l'autorité d'Arislote ; mais ce qui la doit faire accepter, c'est la raison naturelle qui lui sert d'appui. Le poëme dramatique est une imitation, ou, pour mieux parler, un portrait des actions des hommes, et il est hors de doute que les portraits sont d'autant plus excellents qu'ils ressemblent mieux à l'original. La représentatioti dure deux heures, et ressembleroit parfaitement, si lactiun qu'elle représente n'en deraandoit pas davantage pour sa réalité. Ainsi ne nous arrêtons point ni aux douze, ni aux vingt-quatre heures, mais resserrons l'action du poëme dcius la moindre durée qu'il nous sera possible, afin que sa représentation ressemble mieux et soit plus parfaite. Ne donnons, s'il se peut, à l'une que les deux heures que l'autre remplit : et je ne crois pas que R do^an- en demande guère davantage, et peut-être qu'el es suffir'oient pour Cinna. Si nous ne pouvons la renferme! dans ces deux heures, prenons-en quatre, six, dix; mais ne passons pas de beaucoup les vingt-quatre heures; de peur de tomber dans le dérèglement, et de réduire tellement le portrait en petit, qu'il n'ait plus ses dimensions proportionnées, et ne soit qu'imperfection.
Surtout je voudrois laisser cette durée à limaginatioii des auditeurs, et ne déterminer jamais le temps qu'elle emporte, si le sujet n'en avoit besoin, principalement quand la vraisemblance y est un peu forcée...
Je répète ce que j'ai dit ailleurs, que quand nous prenons un temps plus long, comme de dix heures, je voudrois que les huit qu'il faut perdre se consumassent dans les intervalles des actes, et que chacun d'eux n'eut eu son particulier que ce que la représentation en consume,
l. Ex. Les Suppliant<is d'Euripide.
principalement lorsqu'il y, a liaison de scène perpétuelle; car cette liaison ne souffre point de vide entre deux scènes.
CoRNEiLLi:, Troisième Discours.
Quant à l'unité de lieu, je n'en trouve aucun précepte ni dans Arislole, ni dans Horace : c'est ce qui porte quelques-uns à croire que la règle ne s'en est étahliequ'en conséquence de 1 unité de jour, et à se persuader ensuite qu'on le peut étendre jusques où un homme peut aller et revenir en vingt-quatre heures. Cette opinion est un peu licencieuse, et si l'on faisoit aller un acteur en poste, les deux côtés du théâtre pourroient représenter Paris et Rouen. Je souhaiterois, pour ne point gêner du tout le spectateur, que ce qu'on fait représenter devant lui en deux heures se pût passer en effet en deux heures, et que ce qu'on lui fait voir sur un théâtre qui ne change point pût s'arrêter dans une chambre ou dans une salle suivant le choix qu'on en auroit fait: mais souvent cela est si malaisé, pour ne pas dire impossible, qu'il faut de nécessité trouver quelque élargissement pour le lieu, comme pour le temps.
Corneille, Troisième Discours.
Je tiens donc qu'il faut chercher cette unité* exacte autant qu'il est possible; mais comme elle ne s'accommode pas avec toute sorte de sujets,j'accorderois très volontiers que ce qu'on feroit passer en une seule ville auroit l'unité de lieu. Ce n'est pas que je voulusse que le Théâtre représentât cette ville tout entière, cela seroit un peu trop vaste, mais seulement deux ou trois lieux particuliers enfermés dans l'enclos de ses murailles. Ainsi la scène de Cinna ne sort point de Rome, et est tantôt l'appartement d'Auguste dans son palais, et tantôt la maison d'Emilie. Le Menteur aies Tuileries et la Place-Royale
L L'iinilé de lieu.
dans Paris... Le Cid multiplie encore davantage les lieux particuliers sans quitter Séville ; et, comme la liaison de scène n'y est pas gardée, le théâti'e, dès le premier acte, est la maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais du roi, et la place publique; le second y ajoute la chambre du roi; et sans doute il y a quelque excès dans cette licence. Pour rectifier en quelque façon celte duplicité de lieu, quand elle est inévitable, je voudrois qu'on fît deux choses : Tune, que jamais on n'en changeât dans le même acte, mais seulement de l'un à l'autre, comme il se fait dans les trois premiers de Cinna ; l'autre, que ces deux lieux n'eussent point de diverses décorations, et qu'aucun des deux ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux sont compris, comme Paris, Rome, Lyon, Gonstantinople, etc. Cela aideroit à tromper l'auditeur, qui, ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux, ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion malicieuse et critique, dont il y en a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient représenter...
Mais comme les personnes qui ont désintérêts opposés ne peuvent pas vraisemblablement expliquer leurs secrets en même place, et qu'ils sont quelquefois inti^oduits dans le même acte avec liaison de scène qui emporte nécessairement cette unité, il faut trouver un moyen qui la rende compatible avec cette contradiction qu'y forme la vraisemblance rigoureuse... Les jurisconsultes admettent des fictions de droit; et je voudrois, à leur exemple, introduire des fictions de théâtre pour établir un lieu théâtral qui ne seroit ni 1 appartement de Cléopâtre, ni celui de P».odogune dans la pièce qui porte ce titre, ni celui de Phocas, de Léontine, ou de Pulchérie dans Héraclius^ mais une salle sur laquelle ouvrent ces divers appartements.
Corneille, Troisième Discours,
134 II)Ki:S KT DOCiniNES LU IKHAIRES
V. — Ce iiVst pas rainoiir, niais des passions plus niàles et capables (l'exeiter l'admiration, qui doivent soutenir la trag-édîe.
Sa dignité^ demande quelque grand intérêt d'état, ou quelque passion plus noble et plus mâle que l'amour, telles que sont l'ambition ou la vengeance, et veut donner à craindre des malheurs plus grands que la pert-.- d'une maîtresse. Il est à propos d'y mêler Tamour, parce qu'il a toujours beaucoup d'agrément, et peut servir de londeraent à ces intérêts, et à ces autres passions dont je parle; mais il faut qu'il se contente du second rang dans le poëme, et l&ur laisse le premier.
Corn MILLE, Premier Discours.
J'aime mieux qu'on me reproche d'avoir fait mes femmes trop héroïnes, par une ignorante et basse affectation de les faire ressembler aux originaux qui en sont venu*^ jusqu'à nous, que de m'entendre louer d'avoir efféminé mes héros par une docte et sublime complaisance au goût de nos délicats, qui veulent de l'amour partout, et ne permettent qu'à lui de faire auprès d'eux la bonne ou mauvaise fortune de nos ouvrasses.
Corneille, Sophonisbe. Au le teiir.
Que vous flattez agréablement mes sentiments, quand TOUS confirmez ce que j'ai avancé touchant la part que l'amour doit avoir dans les belles tragédies, el la iidélité avec laquelle nous devons conserver à ces vieux illustres ces cai-actères de leur temps, de leur nation et de leur humeur ! J'ai crujusques ici que l'amour était une passion trop chargée de faiblesse pour être la dominante dans une pièce héroïque; j'aime qu'elle y serve d'ornement, et non pas de corps ; et que les grandes âmes
1 De la iraoédie.
DU XVll^ SIÈCLE 135
ne la laissent agir qu'autant qu'elle est compatible avec de plus nobles impressions. Nos doucereux et nos enjoués sont de contraire avis.
Corneille, Lettre à Saint- E^remond à propos de V Alexandre de Racine.
Voici une pièce d'une constitution assez extraordinaire... La tendresse et les passions, qui doivent être l'àme des tragédies, n'ont aucune place en celle-ci; la grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d'un œil si dédaigneux, qu'il n'en sauroit arracher une plainte...
Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragédie, en ce qu'il ne cherche pas à faire pitié par l'excès de ses infortunes : mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'àme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art nous ordonne d'y produire par la représentation de leurs malheurs. Corneille, Examen de « Nicomède ».
VI. — Le héros cornélien, tout bon ou tout mauvais. Les rois doivent être peints au théâtre, moins dans les particularités de leur condition que dans leur « humanité d.
Il* ne veut point qu'un homme tout-à-fait innocent tombe dans l'infortune, parce que cela étant abominable, il excite plus d'indignation contre celui qui le persécute, que de pitié pour son malheur; il ne veut pas non plus qu'un très méchant y tombe, parce qu'il ne peut donner de pitié par un malheur qu'il mérite, ni en faire craindre un pareil à des spectateurs qui ne lui ressemblent pas ; mais quand ces deux raisons cessent, en sorte