CHAPITRE V
LA CnUYERE
I. — La matière de l'œuvre littéraire est cette beauté simple et absolue, fondée sur la vérité, qui est admirée par tous les esprits de tous les temps. Celui qui sent cette beauté a le goût bon. (p. 201 )
II. — L'observation des règles ne suffit pas pour faire une œuvre belle, (p 202.)
III. — L'écrivain doit se proposer de corriger les hommes, (p. 202)
IV. — Il faut imiter les anciens, mais non les copier, (p. 203.)
V. — Il faut peindrenonles individus, mais l'homme général, (p. 204.)
VI. — Le style : la netteté et la clarté ne suffisent plus, il faut l'esprit, (p. 205).
TEXTES CITES
L.\ r>i!uyi:RK : Les Caractères, 1688. (Les références se rapportent au numéiolage de l'édition i'cUissier).
— Discours prononcé à l Académie, 1693.
— Préface du discours prononcé à l'Académie, 169 i.
I. — La matière de l'œuvre littéraire est cette beauté siuiple et absolue, fondée sur la vérité, qui est admirée par tous les esprits de tous les temps. Celui qui sent cette beauté a le goût bon.
Celui qui n'a égard en écrivant qu'au goût de son siècle songe plus à sa personne qu'à ses écrits : il faut toujours tendre à la perfection, et alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre.
Des Ouvrages de V esprit ^ 67.
Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre. Moïse, Homère, Platon, Virgile, Horace ne sont au-dessus des autres écrivains que par leurs expressions et par leurs images : il faut exprimer le vrai pour écrire naturellement, fortement, délicatement.
Des Ouvrages^ de l'esprit^ 14.
Les personnes d'esprit ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments, rien ne leur est nouveau; ils admirent peu, ils approuvent.
Des Ouvrages de l'esprit, 36.
Tout écrivain, pour écrire nettement, doit se mettre à la place de ses lecteurs, examiner son propre ouvrage comme quelque chose qui lui est nouveau, qu'il lit pour la première fois, où il n'a nulle part, et que l'auteur aurait soumis à sa critique ; et se persuader ensuite qu'on n'est pas entendu à cause que Ton s'entend soi-même, mais parce qu'on est en effet intelligible.
Des Ouvrages de l'esprit, 56.
Il y a dans l'art un point de perfection, comme de bonté ou de maturité dans la nature. Celui qui le sent et
qui l'aime a le goût parfait ; celui qui ne le sent pas, et qui aime en deçà ou au delà, a le goût défectueux. Il y a donc un bon et un mauvais goût, et l'on dispute des goûts avec fondement.
Des Om rages de C esprit, 10.
II. — L'observation des rcg-les ne suffit pas pour l'aire une belle oeuvre.
Quelle prodigieuse distance entre un bel ouvrage et un ouvrage parfait ou régulier ! Je ne sais s'il s'en est encore trouvé de ce dernier genre. 11 est peut-être ujoins difficile aux rares génies de rencontrer le grand et le sublime, que d'éviter toute sorte de fautes. Le Cid n'a eu qu'une voix pour lui à sa naissance, qui a été celle de l'admiration ; il s'est vu plus fort que l'autorité et la politique, qui ont tenté vainement de le détruire. Il a réuni en sa faveur des esprits toujours partagés d'opinions et de sentiments, les grands et le peuple : ils s'accordent tous à le savoir de mémoire et à prévenir au théâtre les acteurs qui le récitent. Le Cid, enfin, est l'un des plus beaux poèmes que l'on puisse faire, et l'une des meilleures critiques qui ait été faite sur aucun sujet est celle du Cid. Des Ou\'rages de l'esprit, 30.
Quand une lecture vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage ; il est bon, et fait de main d'ouvrier.
Des OuK-rages de l'esprit, 31.