‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 11 sur 106 · LA MOTTE · texte numérisé non relu

LA MOTTE

Discours sur la poésie (1707).

Réflexions sur la critique (1715).

I. — Les anciens sont nos maîtres, et il faut les admirer : mais cette admiration ne doit pas nous rendre injustes pour les modernes (p. 18).

II. — Tous les écrivains, anciens ou modernes, sont justiciables du droit d'examen (p. 19).

III. — Les modernes doivent se piquer d'émulation et tâcher de surpasser les anciens; qu'ils cherchent la nouveauté ; tout n'est pas dit, et l'on ne vient pas trop tard (p. 21).

I. — Les anciens sont nos maîtres, et il faut les admirer : mais cette admiration ne doit pas nous rendre injustes pour les modernes.

Les Grecs et les Latins ont eu de grands hommes dans tous les genres, et nous avons en eux, à les comprendre tous ensemble, des modèles de toutes les beautés ; c'està-dire que l'un excelle par un endroit, et l'autre par un autre; mais je crois aussi que nous avons en eux des exemples de toutes les fautes; et c'est même par cette

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double leçon que l'élude des bons écrivains de l'antiquité peut être pour nous une éducation complète.

Nous serions encore dans la barbarie si nous ne les avions retrouvés. Il eût fallu de nouveau défricher tout, passer par les comraencemens les plus faibles; acquérir, pour ainsi dire, les arts pièce à pièce, et perfectionner nos vues par l'expérience de nos propres fautes ; au lieu que les Anciens ont fait tout ce chemin pour nous. Ils ont été nos guides et nos maîtres ; il faut les estimer et les étudier; mais non pas comme des maîtres tyranniques, sur la parole de qui nous devions jurer toujours, et qu'il ne soit jamais permis d'examiner.

La question n'est donc pas... s'il faut mépriser ou estimer les Anciens, les abandonner ouïes conserver. Il est hors de doute qu'il faut les estimer et les lire; il s'agit seulement de savoir s'il ne les faut pas peser au même poids que les modernes; si, quand les idées du beau dans tous les genres sont une fois connues, il ne faut pas mesurer tout indistinctement à cette règle, et effacer des ouvrages, pour ainsi dire, le nom de leurs auteurs, pour ne les juger qu'en eux-mêmes.

La Motte, Réflexions sur la critique.

(De l'estime des anciens).

II. — Tous les écrivains, anciens ou modernes, sont justiciables du droit d'examen.

Cette prévention (en faveur des Anciens) tient le jugement en servitude; on n'ose sentir ce qu'on sent; on se passionne de commande pour ce qui ne mérite qu'une approbation tranquille; on résiste aux premières impressions du défectueux, et à force d'y résister, on parvient enfin à le voir avec d'autres yeux; on le souffre d'abord; ensuite on le justifie; bientôt on l'admire, et quelquefois on l'imite sans remords.

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Ces sortes de savants* reprochent à cinq ou six ignorants de notre siècle d'avoir niéprisé les Anciens; mais ces cinq ou six ignorants n'ont point méprisé les Anciens ; ils ont seulement condamné l'estime outrée et l'espèce d'idolâtrie où l'on tombe à leur égard ; ils ont voulu qu'on rendît justice à tous les temps, que l'on sentît le beau partout où il est, sans acception de siècles, et qu'on ne fit pas les modernes d'une autre espèce que les Anciens.

Ibid.

C'est ce partage de sentiments (sur Homère) qui, selon moi, nous fait rentrer dans tous les droits de l'examen. Madame Dacier prétend qu'il n'en est pas ainsi, « que l'affaire est vidée, et qu'il n'y a plus qu'à soumettre son jugement à l'approbation de tous les siècles. » iMais en supposant même cette approbation universelle aussi vraie qu'elle est fausse, je demande à madame Dacier quelle est sa pensée. Veut-elle que nous admirions aveuglément Homère sur la foi de nos ancêtres ? et que sans aucun égard aux répugnances de notre raison, nous nous refusions jusqu'à la liberté d'y sentir quelques fautes?... Qu'on nous marque donc au juste combien il faut de siècles pour ôter aux hommes la liberté déjuger d'un ouvrage d'esprit.

Mais j'aime mieux croire que les anciens ont examiné ; et je prétends seulement que ce droit n'est pas éteint pour nous. Nous pouvons prononcer sur les ouvrages d'esprit de tous les temps...

Nous ne devons le sacrifice de notre jugement qu'à l'autorité divine; et c'est une espèce d'idolâtrie, que d'accorder à des décisions humaines ce sacrifice que Dieu s'est réservé pour lui seul. Du reste, rotre jugement est libre; et, si la raison ne nous a pas été donnée en vain, elle doit nous servir à chercher le vrai en toutes

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