‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 13 sur 106 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

FÉNELON

Lettre sur les occupations de V Académie (1716).

I. — Il est bon que les modernes désirent surpasser les anciens. Mais cette émulation serait dangereuse, si elle se tournait à les mépriser (p. 24).

II. — Les anciens, même les plus parfaits, ont des imperfections: mais elles tiennent plus à la grossièreté de la religion, de la philosophie, des mœurs païennes, qua un défaut de génie des écrivains (p. 25).

I. — Il est bon que les modernes désirent surpasser les anciens, mais cette émulation serait dangereuse, si « elle se tournait à les mépriser. »

J'avoue que l'émulation des modernes serait dangereuse, si elle se tournait à mépriser les anciens, et à négliger de les étudier. Le vrai moyen de les vaincre est de profiter do tout ce qu'ils ont d'exquis, et de tâcher de suivre encore plus qu'eux leurs idées sur l'imitation de la belle nature. Je crierais volontiers à tous les auteurs de notre temps que j'estime et que j'honore le plus :

IDl'-l-S l-T DOCIKINES LITTÉRAIRKS DU XVUl" SIECLE 25

Vos exemplaria Graeca

Nocturna versate manu, versate diurna^.

Si jamais il vous arrive de vaincre les anciens, c'est à eux-mêmes que vous devrez la gloire de les avoir vaincus. FÉNELON, Lettre sur les occupations de V Académie.

Je suis charmé d'un auteur qui s'efforce de vaincre les anciens. Supposé même qu'il ne parvienne pas à les égaler, le public doit louer ses efforts, l'encourager, espérer qu'il pourra atteindre encore plus haut dans la suite, et admirer ce qu'il a déjà d'approchant des anciens modèles :

Felicitei" audet^.

Je voudrais que tout le Parnasse le comblât d'éloges :

Proxima Phœbi Versibus ille facit^.

Pastores, hedera crescentem ornate poetam^.

11, — Les anciens, même les plus parfaits, ont des imperfections; mais elles tiennent plus à la grossièreté de la religion, de la philosophie, des mœurs païennes, qu'à un défaut de génie des écrivains.

Je ne crains pas de dire que les anciens les plus parfaits ont des im2:>erfections : l'humanité n'a permis en

1. HoRACi-, An poétique, v. 359-360. « Feuilletez jour et nuit les ouvrages des Grecs. »

2. HoRACK, Ep très, I, v. 166. « C'est une heureuse audace. »

3. ViKciLic, Eglog. XII, V. 22-23. « Il ftiit des vers qui approchent de ceux d'Apollon. »

4. ViKOiLE.Cg-iog-, VJlj Y. 25. « BurjjeiS, ornez de lierre le poète naissuut. n

aucun temps d'atteindre à une perfection absolue. Si j'étais réduit à ne juger des anciens que par ma seule critique, je serais timide en ce point. Les anciens ont un grand avantage : faute de connaître'' parfaitement leurs mœurs, leur langue, leur goût, leurs idées^ nous marchons à tâtons en les critiquant; nous aurions été peutêtre plus hardis censeurs contre eux, si nous avions été leurs contemporains. Mais je parle des anciens sur l'autorité des anciens mêmes. Horace, ce critique si. pénétrant et si charmé d'Homère, est mon garant, quand j'ose soutenir que ce grand poète s'assoupit un peu quelquefois dans un long poème :

.... Quandoque bonus dormitat Homerus :

Verum operi longo fas est obrepere somnum K

Veut-on, par une prévention manifeste, donner à l'antiquité plus qu'elle ne demande, et condamner Horace pour soutenir, contre l'évidence du fait, qu'Homère n'a jamais aucune inégalité ?

S'il m'est permis de proposer ma pensée, sans vouloir contredire celle des personnes plus éclairées que moi, j'avouerai qu'il me semble voir divers défauts dans les anciens les plus estimables. Par exemple, je ne puis goûter les chœurs dans les tragédies; ils interrompent la vraie action. Je n'y trouve point une exacte vraisemblance, parce que certaines scènes ne doivent point avoir une troupe de spectateurs. Les discours du chœur sont souvent vagues et insipides. Je soupçonne toujours que ces espèces d'intermèdes avaient été introduits avant que la tragédie eût atteint à une certaine perfection. De plus, je remarque dans les anciens des })laisanteries qui ne sont guère délicates. Cicéron, le grand Gicéron même,

1. HoRACi:, de Arte poet., v. 359-360 : n Parfois le divin Hoincre sommeille ; mais dans ua si long ouvrage le sommeil peut bien se glisser quelquefois, v

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en fait de très froides sur des jeux de mots. Je ne trouve point Horace dans cette petite satire :

Proscripti Régis Rupili pus atque venenum^.

En la lisant on bâillerait, si on ignorait le nom de son auteur. Quand je lis cette merveilleuse ode du même poêle,

Qualem ministrum fulminis alitem, etc. 2.

je suis toujours attristé d'y trouver ces mots : Quibus mos inde deductus, etc. Otez cet endroit, l'ouvrage demeure entier et parfait. Dites qu'Horace a voulu imiter Pindare par cette espèce de parenthèse, qui convient au transport de l'ode. Je ne dispute point; mais je ne suis pas assez touché de l'imitation pour goûter cette espèce de parenthèse, qui paraît si froide et si postiche. J'admets un beau désordre qui vient du transport et qui a son art caché ; mais je ne puis approuver une distraction pour faire une remarque curieuse sur un petit détail ; elle ralentit tout. Les injures de Gicéron contre Marc-Antoine ne paraissent nullement convenir à la noblesse et à lagrandeur de ses discours. Sa fameuse lettre à Lucceius est pleine de la vanité la plus grossière et la plus ridicule. On en trouve à peu près autant dans les lettres de Pline le Jeune. Les anciens ont souvent une affectation qui tient un peu de ce que notre nation nomme pédanterie. Il peut se faire que, faute de certaines connaissances que la vraie religion et la physique nous ont données, ils admiraient un peu trop diverses choses que nous n'admirons guère.

Ihid.

J'avoue que les anciens ont un grand désavantage par le défaut de leur religion et par la grossièreté de leur

1 Horace, I Sat. vil, v. 1. « Le pus et le venin du proscrit Rupilius Rex. » 2. Horace, Ode IV, m. « Tel l'oiseau de Jupiter, dispensateur de la foudre. »

philosophie. Du temps d'Homère, leur religion n'était qu'un tissu monstrueux cle fables aussi ridicules que les contes de fées, leur philosophie n'avait rien que de vain et de superstitieux. Avant Socrate, la morale était très imparfaite, quoique les législateurs eussent donné d'excellentes règles pour le gouvernement des peuples. Il faut même avouer que Platon fait raisonner faiblement Socrate sur l'immortalité de l'âme. Ce bel endroit de Virgile,

Félix qui potuit rerum cogaoscere causas *, etc.,

aboutit à mettre le bonheur des hommes sages à se délivrer de la crainte des pré âges et de V- nfer. Ce poète ne promet point d'autre récompense dans l'autre vie à la vertu la plus pure et la plus héroïque, que le plaisir de jouer sur l'herbe, ou de combattre sur le sable, ou de chanter des vers, ou d'avoir des chevaux, ou de mener des chariots, ou d'avoir des armes. Encore ces hommes et ces spectacles qui les amusaient n'étaient-ils plus que de vaines ombres; encore ces ombres gémissaient par l'impatience de rentrer dans des corps pour recom mencer toutes les misères de cette vie, qui n'est qu'une I maladie par où l'on arrive à la mort ; mortnlibus œgi'is. Voilà ce que l'antiquité proposait de plus consolant au genre humain :

Pars in gramineis exercent membra palaestris, etc., 2 ....Quœ lucis miseris tam dira cupide 3?

Les héros d'Homère ne ressemblent point à d'honnêtes gens, et les dieux de ce poète sont fort au-dessous de ces héros mêmes, si indignes de l'idée que nous avons de 1 honnête homme. Personne ne voudrait avoir un père

1. Géo'g. H, V. 489 : « Heureux qui n pu pénétrer )os secrets de la nature. »

2. TiROiLi;, Enéide, VI, v, 642. n Les uns sur le gazon des pistes exe cent leurs forces, r

3. tbid., v, 721. « Les mnllirureux ! quel ainer regret de l;i vie ! i

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aussi vicieux que Jupiter, ni une femme aussi insupportable que Junon, encore moins aussi infâme que Vénus. Qui voudrait avoir un ami aussi brutal que Mars, ou un domestique aussi larron que Mercure? Ces dieux semblent inventés tout exprès par l'ennemi du genre humain, pour autoriser tous les crimes, et pour tourner en dérision la Divinité. C'est ce qui a fait dire à Longin qu'Homère a fait « des dieux des hommes qui furent au sièo-e de Troie, et qu'au contraire des dieux mêmes il en a fait des hommes ». II ajoute que « le législateur des Juifs, qui n'était pas un homme ordinaire, ayant fort bien conçu la grandeur et la puissance de Dieu, l'a exprimée dans toute sa dignité, au commencement de ses lois, par ces paroles : Dieu dit : Que la lumière se fasse; et la lumière se fit. Que la terre se fasse ; et la terre fut faite. »

Ibid.

La grossièreté difforme de la religion des anciens, et le défaut de vraie philosophie morale où ils étaient avant Socrate, doivent, en un certain sens, faire un grand honneur à l'antiquité. Homère a dû, sans doute, peindre ces dieux comme la religion les enseignait au monde idolâtre en son temps : il devait représenter les hommes selon les mœurs qui régnaient alors dans la Grèce et dans l'Asie Mineure. Blâmer Homère d'avoir peint fidèlement d'après nature, c'est reprocher à M. Mignard, à M. de Troy, à M. Rigaud, d'avoir fait des portraits ressemblants. Voudrait-on qu'on peignît Momus comme Jupiter, Silène comme Apollon, Alecto comme Vénus, Thersite comme Achille ? Voudrait-on qu'on peignît la cour de notre temps avec les fraises et les barbes des règnes passés ? Ainsi, Homère ayant dû peindre avec vérité, ne faut-il pas admirer l'ordre, la proportion, la grâce, la force, la vie, l'action et le sentiment qu'il a donnés à toutes ses peintures ? Plus la religion était monstrueuse et ridicule, plus il faut l'admirer de l'avoir relevée par tant de raagnifiquesimages; plus les mœurs étaientgrossières,

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plus il faut être touché de voir qu'il ait donné tant de force à ce qui est en soi si irrégulier, si absurde et si choquant. Que n'aurait-il point fait si on lui eût donné à peindre Jin Socrate, un Aristide, un Timoléon, un Agis, un Gléoniène, un Nuraa, un Camille, un Brutus, un Marc- Aurèle I

Ibid.

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