‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 14 sur 106 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L ABIiE TERnASSON

Dissertation critique sur V « Iliade » {1115). La Philosophie applicable à tous les objets de Vesprit ^t de la raison. (Publié en 1754 *.)

I. — Il faut apporter dans l'appréciation des œuvres littéraires le même esprit rationaliste que dans les études philosophiques et scientifiques. Cest la raison, non l'autorité de la tradition, ni celle du consentement universel, qui est l'arbitre naturel des ouvrages de l'esprit (p. 31).

II. — La morale n'est pas parfaite du premier coup; elle se perfectionne, comme les autres sciences, avec le tem.ps ; et même elle est, de toutes les sciences, celle qui se perfectionne le plus lentement. C'est pourquoi les ouvrages des modernes sont supérieurs à ceux des anciens (p. 34).

III. — Théorie du progrès indéfini de l'esprit humain (p. 36).

I. — Il faut apporter dans Tappréciation dos œuvres littéraires le même esprit rationaliste que dans les études philosophiques et scientifiques. C'est la raison, non Tautorité

l. Terrassoa est mori en 1750.

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de la tradition, ni celle du consentement universel, qui est l'arbitre naturel des ouvrag-es de l'esprit.

M. Despréaux... en ses Réflexions sur Longin^ dit : « L'antique et constante admiration qu'on a eue pour un ouvrage de belles-lettres, est une preuve sûre et infaillible qu'on doit l'admirer » : on a anciennement et constamment admiré les poèmes d'Homère; on doit donc les admirer encore aujourd'hui : voilà de la logique. Mais, le principe propre et naturel par lequel on doit juger d'un ouvrage de belles-lettres, n'est pas l'antique et constante admiration qu'on a eue pour cet ouvrage, c'est la conformité réelle qu'il doit avoir avec la droite raison et la belle nature : voilà de la philosophie.

L'abbé Terrasson, Diss. crit. sur r « Iliade », t. l, préface.

Ma vue principale est de faire passer jusqu'aux belleslettres cet esprit de philosophie qui depuis un siècle a fait faire tant de progrès aux sciences naturelles. J'entends par philosophie une supériorité de raison qui nous fait rapporter chaque chose à ses principes propres et naturels, indépendamment de l'opinion qu'en ont eue les autres hommes.

Ibid.

Depuis que M. Perrault a rappelé la question à son vrai principe, qui est la. préférence de la raison au pré' jugé ; depuis que M. de la Motte a employé contre Homère cette justesse de raisonnement qui est le caractère de notre siècle, et le sien propre; en un mot depuis que cette philosophie déjà victorieuse d'Aristote a porté sa lumière sur Homère ; les yeux se sont ouverts, chacun a

1. Réflexions 7. — Voir Idées et Doctrines litt. dni xvii' siècle, p. 280.

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voulu jouir des privilèges de sa raison et la prévenlion a perdu ses droits.

Ibid.

Le véritable creuset des auteurs et des ouvrages est donc cet esprit d'examen et de discussion, en un mot cette philosophie, dont on voit sans doute des traces dans quelques anciens... mais dont on n'a fait un principe constant et général que dans ce siècle. C'est là qu'est venu échouer Aristote après deux raille ans, et qu'Homère va échouer après trois raille...

Ibid.

Le sentiment, dit-on, est l'arbitre naturel de la poésie... Il n'y a... d'infaillible pourles choses humaines que la raison seule, et c'est à elle qu'il faut soumettre le sentiment même.

Il faut avouer encore que le goût de la géométrie qui a manqué à la plupart des admirateurs outrés de l'antiquité, et qui a été extrêmement cultivé dans ces derniers temps, a fort accoutumé les esprits à pénétrer le fond des choses et à n'admettre que l'évidence.

Ibid.

La philosophie est aussi contraire aux idoles de l'admiration, qu'à celles de la superstition.

La Philosophie applicable à tous les objets, Introd.

Il est honteux en quelque sorte à l'esprit humain d'avoir eu besoin de Descartes pour apprendre à préférer l'Examen à la Prévention, et la Raison à l'Autorité, dans ce qui est du ressort de la raison. Mais quelle honte n'estce pas de résister à cet avis après qu'il est donné?

Ibid,

oi IDEES ET DOCTRINES LlTTIvRAlHES

Le raisonnement humain en matière littéraire n*est, pour ainsi dire, sorti de l'enfance que depuis Descartes.

Ibid.

Tout homme qui ne pense pas sur toute matière littéraire comme Descaries prescrit de penser sur les matières physiques, n'est pas digne du siècle présent.

Ibid.

II. — La morale n'est pas parfaite du premier coup; elle se perfectionne, comme les autres sciences, avec le temps-, et même elle est, de toutes les sciences, celle qui se perfectionne le plus lentement. C'est pourquoi les ouvrages des modernes sont supérieurs à ceux des anciens.

Il est certain que la morale est l'âme des grands poèmes, et qu'ils ne sont arrivés à leur perfection chez tous les peuples, que quand on a su les amener à peindre, à corriger et à former les mœurs.

Abbé Terrasson, Diss. crit. sur V « Iliade », t. I, partie III, section i, chapitre i*^', art. m.

Une preuve de l'antériorité d'Homère sur Hésiode... c'est que, bien qu'Homère eût beaucoup plus de génie et de talent qu'Hésiode, la morale d'Hésiode est plus saine, et ses pensées sont plus régulières, effet naturel du développement de l'esprit humain par la suite des temps.

Ibid.

En général il ne faut point chercher une morale bien profonde dans les premiers auteurs de l'Antiquité profane. La morale est une des sciences qui doit le plus au progrès des temps, non par rapport à ses premiers principes que le Créateur a gravés dans le cœur de

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riiomme en le formant, mais par rapport à son détail et à sa finesse. Ainsi on ne doit point être surpris de trouver dans les plus anciens Grecs une morale si nue et si bornée. 11 fallait poser alors ces fondements qui ne nous paraissent aujourd'hui que des lieux communs ; et ils sulfisaient d'ailleurs pour des hommes aussi simples dans leurs vertus que grossiers dans leurs vices. Mais d'un autre côté nos écrivains ne doivent pas s'en tenir aux seuls principes des anciens. La différence des temps demande que les écrivains modernes fournissent des conseils plus fins pour des cas plus difficiles. C'est un des endroits par lesquels notre tragédie s'est infiniment élevée au-dessus de la Grecque, surtout dans les tragédies de Corneille.

Ibid.^ t. II, partie IV, chap. iv.

Il ne faut pas espérer que ceux qui n'ont aucune teinture de la Phj'sique et de la haute Géométrie (aux progrès desquelles la nouvelle philosophie a eu part directement) s'aperçoivent des progrès plus indirects et plus insensibles qu'elle a procurés à d'autres sciences, même à l'Eloquence et à la Poésie, dans tout ce qui regarde la justesse et la raison.

La Philosophie applicable a tous les objets^ Introd., ii.

Le raisonnement et la morale civile avaient encore besoin d'un plus long temps, pour se former, que les sciences exactes ou que la Physique : proposition diamétralement contraire à celle des hommes sans philosophie, qui prétendent que les talents naturels étaient supérieurs dans les Anciens, et que le temps n'a perfectionné que les sciences ou les connaissances qui ne peuvent croître que par l'expérience. Je soutiens au contraire que ce qui concerne le bon sens et les bonnes mœurs est moins avancé dans Homère que l'Astronomie même; en voici la raison. Dans les sciences géométriques, on passe parle faible, mais on ne passe jamais par le faux; au

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lieu qu'en matière de raisonnement et de morale, non seulement on a eu à traverser l'inconnu et le faible, mais il a fallu encore essuyer tout le gauche et tout le vicieux.

Ibid.

Séparer la vue générale des progrès de l'esprit humain à I égard des sciences naturelles et à Tégard des Belles-Lettres, pourrait être un expédient convenable pour celui qui aurait deux âmes; mais il ne peut servir de rien à celui q i n'en a qu'une. Quelques-uns de ceux qui font cette séparation conviennent que nous surpassons les Anciens dans les sciences naturelles, en soutenant toujours que nous leur demeurons inférieurs dans la partie des Belles-Lettres. Or, j'ai prouvé que les Anciens connaissaient beaucoup mieux la Géométi'ie et l'Astronomie (quoiqu'ils y fussent très inférieurs à nous) qu'ils ne connaissaient les vrais principes de la Raison et de l'Humanité, unique source du véritable emploi des Belles-Lettres en prose et en Poésie.

Ibid.

On a avoué, dans les disputes sur les Anciens et sur les Modernes, que les hommes peuvent croître sur les matières d'expérience; mais on a soutenu que sur les choses qui ne dépendent que de l'esprit, on pouvait tout d'un coup atteindre à la perfection. A cela je réponds : 1° Que tout est expérience jour l'homme, Politique, Morale, etc. 2° Je soutiens (et je l'ai prouvé) que de toutes les choses où l'homme a eu plus besoin de temps pour se former, c'est la morale.

Ibid.., II.

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