‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 15 sur 106 · III. — Théorie du progrès indéfini de l'espèce humaine · texte numérisé non relu

III. — Théorie du progrès indéfini de l'espèce humaine

Il aurait fallu que le P. Le Bossu eût abandonné le vieux système qui fait regarder l'antiqui'é non seulement connue le modèle, mais comme le terme du beau : il

devait prendre au contraire celui qui fait regarder le raonde en général comme un homme en particuliei- qui a son enfance, son adolescence, sa maturité, et à qui, dans sa maturité même, le temps donne tous les jours de l'expérience. Le sens commun fait comprendre que cela doit être, et l'examen fera voir que cela est. Car enfin depuis la naissance des belles-lettres dans la Grèce jusqu'à leur plus haut degré dans l'ancienne Rome, pour ne pas aller maintenant plus loin, l'esprit humain a visiblement suivi ce progrès. Je place son enfance au temps d'Homère, son adolescence au temps de la florissante Athènes, et sa maturité au temps de César et d'Auguste. Dissert. crit. sur Homère, i, préf.

Messieurs Perrault, de Fontenelle et La Motte ont bien senti que les Modernes étaient supérieurs aux Anciens; mais ils n'ont pas assez établi que cette supériorité est un effet naturel et nécessaire de la constitution de l'e';prit humain.

La Philosophie applicable à tous les objets, Introd., n.

Les progrès de l'esprit humain dans le cours des siècles qui ne sont pas sounjis à la barbarie, ou qui n'en sont pas les restes, sont au nombre des choses aussi nécessaires que la croissance des arbres et des plantes. Cependant M. de Fontenelle n'a pas assez dit, lorsqu'il a comparé les esprits des différents siècles aux arbres qui, quoiqu'ils se succèdent les uns aux autres, restent toujours les mêmes quant à l'espèce. Cela ne prouverait que notre égalité avec les Anciens. Mais les arbres ne s'embellissent pas par une communication successive des uns aux autres; au lieu que les hommes laissent leurs connaissances et leurs conseils à ceux qui viennent après eux.

Ibid

Les progrès de l'esprit humain dans le cours des siècles sont une suite d'une loi naturelle exactement sera-

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blable à celle qui fait croître un homme particulier en expérience et en sagesse depuis son enfance jusqu'à sa vieillesse; et qui fera reprendre à une nation entière ce fil qui aurait été interrompu par des incursions de Barbares, comme elle le ferait reprendre à un particulier dans lequel il aurait été interrompu par des maladies ou par d'autres accidents. Voilà pourquoi je donne à ce système le nom de philosophie, pendant que le système contraire, c'est-à-dire la supériorité naturelle des anciens sur les modernes, ne mérite que le nom d'impossibilité ou absurdité; tel que serait le système qui donnerait à des hommes d'un âge mûr, des enfants pour précepteurs et pour modèles.

Ibid.

L'hypothèse des progrès de l'esprit humain par le secours du temps et des exemples est une hypothèse de raison, de nécessité, de mouvement local, qui peut être suspendue, mais qui reviendra toujours.

Ibid.

L'homme pris en particulier ne peut croître en un sens qu'il ne décroisse en un autre : en acquérant la force du jugement, il perd du feu de l'imagination. Il n'en est pas ainsi de l'homme pris en général, ou du public; parce qu'étant composé de tous les âges, il acquerra toujours au lieu de perdre. Rien ne peut lui nuire que les événements qui ramèneraient la barbarie.

Ibid.

Ce ne sont pas nos ancêtres, ce sont nos neveux, du moins en fait de connaissances, que nous devons respecter. Quelles lumières n'auront-ils pas en comparaison de nous, s'ils profitent des ouvertures que nous leur aurons données ? Tout ce que nous pouvons exiger d'eux, est qu'ils nous sachent gré d'avoir défriché le terroir dont ils recueilleront les fruits.

Ibid.

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