CHAPITRE VIII
l'abbé dubos Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture [17 19).
I. — Nous ne devons qu'au temps notre supériorité dsns les sciences : « nous savons plus de faits. » Mais si les anciens avaient connu ces faits, ils auraient raisonné sur eux avec autant de justesse que nous (p. 40.)
II. — Les systèmes philosophiques ou scientifiques peuvent être révisés et rejetés, parce qu'ils s'établissent par « voie d'autorité » et sont soumis à l'épreuve des nouvelles découvertes. La réputation des œuvres d'art s'établit par « voie de sentiment » et est fondée sur « l'expérience n générale du plaisir qu'elles donnent. L'admiration unanime des hommes pour les œuvres dea anciens est donc la preuve de leur beauté (p 42.)
III. — Tout n'est pas dit, et on ne vientpas trop tard. La nature, qui est le modèle qu'imitent les grands écrivains, est inépuisable en « sujets » (p. 46.)
IV. — L'harmonie et la poésie du style font presque entièrement la beauté dun poème. Or, dans une traduction, l'arrangement des mots, leurs sonorités ne sont plus les mêmes. Donc on ne peut juger du mérite d'un poème par sa traduction ; et il est légitime de s'en rapporter au sentiment de ceux qui l'entendent dans sa languo (p. 50)
I. — Nous ne devons qu'au temps notre supériorité dans les scienoes : « nous savons plus de faits ». Mais si les anciens avaient connu ces faits, ils auraient raisonné sur eux avec autant de justesse que nous.
Notre siècle peut être plus savant i{ue les siècles illustres qui l'ont précédé ; mais je nie que les esprits aient aujourd'hui, généralement parlant, plus de pénétration, plus de droiture et plus de justesse qu'ils n'en avaient dans ces siècles-là. Comme les hommes les plus doctes ne sont pas toujours ceux qui ont le plus de sens, de même le siècle qui est plus savant que les autres n'est point toujours le siècle le plus raisonnable. Or c'est du sens qu'il s'agit ici, puisqu'il s'agit de juger de la valeur des écrits. Dans toutes les questions oîilesfaits sont généralement connus, un homme ne juge pas mieux qu'un autre parce qu'il est plus savant que lui, mais parce qu'il a plus de sens ou plus de justesse d'esprit. Abbé Dubos, Réflexions, II, xxxiii.
Il est vrai... que les sciences naturelles dont on ne saurait faire un trop grand cas, et dont on ne saurait trop honorer les dépositaires, sont plus parfaites aujourd'hui qu'elles ne Tétaient au temps d'Auguste et de Léon X, mais cela ne vient point de ce que nous ayons plus de justesse dans l'esprit, ni de ce que nous sachions mieux raisonner que les hommes qui vivaient alors... L'unique cause de la perfection des sciences naturelles, ou, pourpailer avec précision, l'unique cause qui fait que ces sciences sont moins imparfaites aujourd'hui qu'elles ne Tétaient dans les temps antérieurs, c'est que nous savons plus de faits qu'on n'en savait alors. Le temps et Je hasard nous ont fait faire depu s quelques siècles une infinité de découvertes où... le raisonnement
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a eu très peu de part, et ces découvertes ont ruis en évidence la fausseté de plusieurs dogmes philosophiques que nos prédécesseurs substituaient à la vérité que les hommes n'étaient point capables de connaître avant ces découvertes...
Nous devons au temps tout l'avantage que nous pouvons avoir sur les anciens dans les sciences naturelles. Il a rais en évidence plusieurs faits que \ei anciens ignoraient... Le même avantage que le temps nous a d )nné sur les anciens, il le donnera sur nous à nos arrièreneveux. Il suffît qu'un siècle vienne après un autre pour raisonn r mieux que lui dans les sciences naturelles, à moins qu il ne soit arrivé dans la société un bouleversement assez grand pour dérober aux petits-ûls les lumières qu'avaient leurs ancêtres...
Je ne nie point que nous ne rais' nnions avec justesse. Je tiie seulement que nous raisonnions avec plus de justesse que les Grecs et les Romains, et Je me contente de soutenir qu'ils auraient fait un aussi bon usage que nous des vérités capitales que le hasard nous a révélées pour ainsi dire, s'il lui avait plu de leur découvrir ces vérités. Je fonde ma supposition sur ce qu'ils ont raisonné aussi bien que nous sur toutes les choses dont ils ont pu avoir autant de connaissance que nous, et sur ce que nous ne raisonnons mieux qu'ils ne raisonnaient que dans les choses oij nous sommes plus instruits qu'eux, soit par l'expérience, soit par la révélation, c'est-à-dire dans les sciences naturelles et dans les différentes parties de la théologie...
De bonne foi conclure que notre raison soit d'une autre trempe que celle des anciens, assurer qu'elle est supérieure à la leur, parce que nous sommes plus savants qu'eux dans ies sciences naturelles, c'est inférer que nous avons plus d'esprit qu'eux de ce que nous savons guérir les fièvres intermitt ntes avec le quinquina, et de ce qu'ils ne le pouvaient pas faire, quand on sait que notre mériie dans cette cure vient d'avoir appris des In-
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diens du Pérou la propriété de cette écorce qui croît dans leur pays...
On peut appliquer à l'état présent des sciences naturelles l'emblème du temps qui découvre toujours, mais peu à peu, la vérité. Si nous voyons une plus grande part de vérité que les anciens, ce n'est donc pas que nous ayons la vue meilleure qu'eux, c'est que le temps nous en a laissé voir davantage qu'il ne leur en a montré.
Ibid., II, XXXIII.
îî. — Les systèmes philosophiques ou seîentàfiques peuv<i>îit être révisés et rejetês, pari*e qu'ils s'étahlissent par « voie d'autorité » et sont soumis à l'épreuve des nouvelles découvertes. La réputation des ceuvres d'art s'établit par « voie de sentiment » et est fondée sur « l'expérience » générale du plaisir qu'elles donnent. L'admiration unanime des hommes pour les oeuvres des anciens est donc la preuve de leur beauté.
Il ne faut pas entendre de tous les écrivains de l'antiquité ce que je dis ici des poètes, des historiens et des orateurs excellents. Par exemple, ceux des livres des anciens qui Si)nt écrits sur des sciences dont le mérite consiste dans la multitude des connaissances ne l'emportent pas sur ceux que les modernes ont écrits touchant ces mêmes sciences. Je serai même aussi peu surpris qu'un homme qui aurait pris son idée du mérite des anciens sur leurs ouvrages de physique, de botanique, de géographie et d'astronomie, n'admire point l'étendue de leurs connaissances, que je suis peu surpris de voir l'homme qui a formé son idée du mérite des anciens sur leurs ouvrages d'histoire, d'éloquence et de poésie, reui li de vénéiation pour eux. Les anciens ignoraient dans les sciences que j'ai citées bien des choses que nous
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savons, et par la démangeaison naturelle aux hommes de ])ort r leurs décisions plus loin que leurs lumières distinctes, ils sont tombés... en une iniinité d'erreurs...
Mais il est d'autres professions où les demi rs venus n'ont pas le même avantage sur leurs prédécesseurs, parce que le progrès qu'on peut faire en ces sortes de professions dépend plus du talent d'inventer et du génie naturel de celui qui les exerce que de l'état de perfection où ces professions se trouvent lorsque l'homme qui les exerce fournit sa carrière. Ainsi 1 homme qui est né avec le ^énie le plus heureux est celui qui va plus loin que les autres dans ces professions, indépendamment du degré de perfection où elles se trouvent lorsqu'il les exi-rce. Il lui suffît que la profession qu'il embrasse soit déjà réduite en art, et que la pratique de cet art ait une uiéihode. Il pourrait lui-même inventer l'art et disposer la méthode. La force de son génie, qui lui fait deviner un nombre infini de choses, lesquelles ne sont pas à portée des esprits ordinaires, lui donne plus d'avantage sur les esprits ordinaires qui pr ifesseront un jour le même art que lui, après qu'il a été perfectionné, queces esprits n'en pourraient avoir sur lui parla connaissance qu'ils auront des nouvelles découvertes et des nouvelles lumières dont l'art se trouvera enrichi lorsqu'ils viendront à le professer à leur tour. Le secours que donne la perfection où l'art est arrivé ne saurait mener les esprits ordinaires aussi loin que la supériorité de lumières et de vues naturelles peut porter un homme de génie. Telles sont les professions du peintre, du poète, du général d'armée, du musicien, de l'orateur, et même celle du médecin.
Réflexions y W, xxxix.
Il ne s'ensuit pas qu'il soit possible de dégrader Homère et Virgile de ce qu'on a dégradé la physique de l'Ecole et le système de Ptolémée. Les opinions dont l'étendue et la durée sont fondées sur le sentiment
propre et pour ainsi dire sur Texpérience intérieure de ceux qui les ont adoptées dans tous les temps, ne sont pas sujeltes à être détruites comme ces opinions depliilosopliie dont l'étendue et la durée viennent de la facilité que les hommes ont eue à les recevoir sur la foi d'autres hommes, et qu'ils n'ont épousées que par confiance aux luraièies d'autrui. Comme les premiers auteurs d'une opinion de philosophie ont pu se tromper, ils ont pu successivement abuser de génération en génération tous leurs sectateurs. Il peut donc arriver que les enfants rejettent enfin comme une erreur des dogmes philosophiques que leurs ancêtres auront regardés longtemps comme la vérilé et qu'eux mêmes ils avaient crus tels sur la parole de leurs maîtres...
Le grand nombre de ceux qui ont suivi et défendu une opinion sur la physique, laquelle avait été établie par voie d'autorité ou de confiance aux lumières d'autrui, ni le nombre des siècles durant lesquels cette opinion a régné ne prouvent donc rien eu sa faveur. Ceux qui l'ont adoptée l'ont reçue sans l'examiner, ou s'ils l'ont examinée, leurs efforts n'auront peut-être pas été aussi heureux que pourront l'être un ]Our les eiîorts de ceux qui feront le même examen dans la suite, et qui profiteront des nouvell s découvertes, et même, des fautes des premiers.
Il s'ensuit donc que dans les questions de phvsique et des autres sciences naturelles, les neveux font bien de ne s'en pas tenir aux sentiments de leurs ancêlres. Ainsi un honame sage peut très bien so soulever contre des propositions de chiini ■, d; botanique, de physique, de médecine et d'astronomie, qui durant plusieurs siècles auront été regardées comme des vérités incontestables. Il peut les combattre avec aussi peu de pudeur que s'il attaquait un système de quatre jours... Un homme ne saurait éla dir si bien une ojjinion par voie de laisonn- ment ei de con.ecture qu'un autre horamti plus pénétrant ou plus heureu\ ne puir>se la renverser. Voilà
pourquoi la prévention du genre humain en faveur d'un système de philosophie ne prouve pas même qu'il doive continuer d'avoir cours durant les trente années ^u\vanles. Les hommes peuvent être désabusés par la vérité, comme ils peuvent passer d'une ancienne erreur dans une nouvelle erreur plus capable de les décevoir que la première.
Rien ne serait donc plus déraisonnable que de s'appuyer du suffrage des siècles etdesnations po'ir prouver la solidité d'un système de philosophie, et pour soutenir que la vogue où il est durera toujours, mais il est sensé de s'appuyer du suffrage des siècles et des nations pour prouver l'excellence d'un poème et pour soutenir qu'il sera toujours admiré. Un système faux peut surprendre le monde, il peut avoir cours durant plusieurs siècles. Il n'en est pas ainsi d'un mauvais poème.
La réputation d'un poème s'établit par le plaisir qu'il fait à tous ceux qui le lisent. Elle s'établit par voie de sentiment. Ainsi comme l'opinion que ce poème est un ouvrage excellent ne saurait prendre racine ni s'étendre qu'à l'aide de la conviction intérieure et émanée de la propre expérience de ceux qui la reçoivent, on peut alléguer le temps qu'elle a duré pour une preuve de sa bonté. On est même bien fondé à soutenir que les générations à venir seront touchées par un poème, lequel a touché toutes les générations passées qui ont pu e lire en sa langue originale. Il n'entre qu'une supposition dans ce raisonnement, c'est que les hommes de tous les temps et de tous les pays soient à peu près semblables par le cœur et par le sentiment...
Ceux qui parlent d'un poème disent ce qu'ils ont euxmênes senti en le lisant. Chacun porte un suffrage qu'il a formé sur sa propre expérience. Il l'a formé sur ce qu'il a senti en lisant, et l'on ne s'abuse point sur les vériiés qui tombent sous le sentiment, comme on se trompe sur le?vérités où l'on ne saurait aller que par voie de méd tation, et en appuyant une conclusion sur une autre conclusion.
Non seulement nous ne nous égarons pas en décidant des choses dont on peut juger par sentiment, mais il n'est pas encore possible que les autres nous fassent égarer dans ces matières. Le sentiment se soulève contre celui qui voudrait nous faire croire qu'un poème que nous avons trouvé insipide nous aurait intéressé ; mais le sentiment ne dit mot, pour user de cette expression, contre celui qui nous donne un mauvais raisonnement de métaphysique pour bon... Nous savons sans méditer, nous sentons le contraire de tout ce que nous dit celui qui veut nous persuader qu'un ouvrage qui nous plaît infiniment choque toute les règles rédigées pour rendre un ouvrage capable de plaire... Les hommes naissent convaincus que tout argument qui tend à leur persuader par voie de raisonnement le contraire de ce qu'ils sentent, ne saurait être qu'un sophisme.
Ainsi le poème qui a plu à tous les siècles et à tous les peuples passés est réellement digne de plaire, nonobstant les défauts q l'on y peut remarquer, et par conséquent il doit plaire toujours à ceux qui l'entendront dans sa langue...
Enfin dans les choses qui sont du ressort du sentiment, comme le mérite d'un poème, l'émotion de tous les hommes qui l'ont lu et qui le lisent, leur vénération pour l'ouvrage, sont ce qu'est une démonstration en géométrie. Or c'est sur la foi de cette démonstration que les peuples se sont entêtés de Virgile et de quelques autres poètes. Ainsi les hommes ne changeront point d'opinion sur ce point-là que la machine humaine ne soit changée...
Le public est en possession de laisser discuter aux savants les raisonnements qui concluent contre son expérience, et de s'en tenir à ce qu'il sait certainement par voie de sentiment.
Ibid. II, xxxiv.