III. — Tout n'est pas dit, et on ne vient pas
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trop tard. La nature qui est le motlcle qu'imitent les g-rands écrivains, est inépuisable « en sujets » .
Non seulement un poète né avec du génie ne dira jamais qu'il ne saurait trouver de nouveaux sujets, mais j'ose même avancer qu'il ne trouvera jamais aucun sujet épuisé. La pénétration, compagne inséparable du génie, lui fait découvrir des faces nouvelles dans les sujets qu'on croit vulgairement les plus usés ; car le génie conduit chaque mortel dans ses travaux par une route particulière... Ainsi les poètes guidés chacun par un génie, se rencontrent si rarement qu'on peut dire que généralement parlant ils ne se rencontrent jamais...
Les artisans nés avec du génie ne prennent point pour modèle les ouvrages de leurs devanciers, mais la nature même, et la nature est encore plus féconde en sujets, différents ou variés, que le génie des artisans en manières de l'imiter Or tous les sujets ne sont point à la portée des yeux d'un seul homme. Il ne découvre que ceux qui sont convenables à son talent et auxquels il se sent propre particulièrement. Comme son génie ne lui fournit pas d'idées frappantes sur les autres sujets, ils lui paraissent ingrats. Il ne les regarde point comme des sujets propres à réussir. Un autre poète les trouve des sujets heureux, parce que son gé lie est d'un caractère différent du génie de l'autre. C'est ainsi que Corneille et Racine ont découvert les sujets convenables à leurs talents, et qu'ils les ont traités chacun suivant son caractère. Un poète tragique qui aurait autant de génie qu'eux trouverait des sujets qui leur ont échappé, et il traiterait les sujets qu'il mettrait au théâtre dans un goût aussi différent du goût de Corneille que le goût de Racine, et aussi éloigné du goût de Racine que le goût de Corneille.
Les sujets qui sont encore intacts nous échappent, et nous lisons plusieurs fois l'histoire qui les raconte sans les remarquer, parce que le génie n'ouvre pas nos yeux;
mai^ ces sujets frapperaient, d'abord le poète qui aurait un génie propre à les traiter..,
11 est vrai, me dira-t'on, que les sujets ne sauraient manquer aux poètes tragiques qui peuvent etubellir une action par des personnages auxquels ils donnent des caractères faits à plaisir, et qui peuvent encore l'orner par des incidents extraordinaires inventés à plaisir. Il suffît aux poètes tragiqnes de faire de belles têtes, et ils peuvent, pour les rendre plus admirables, s'écarter à un certain point des proportions que la nature observe ordinairement. Mais il faut que le poète coniique fasse des portraits où nous reconnaissions les hommes avec qui nous vivons. Nous nous moquons des caractères qu'il donne à ses personnages, si nous ne reconnaissons pas ces caractères pour être dans la nature, et Molière, et quelques-uns de ses successeurs se sont saisis de tous les caractères naturels. Le poète tragique peut bien inventer de nouveaux caractères, mais le poète comique ne peut que copier les caractères des hommes. Les sujets de comédie sont épuisés.
Je réponds que Molière et ses imitateurs n'ont pas rais sur la scène la quatrième partie des caractères propres à faire le sujet d'une comédie. Il en est de l'esprit et du caractère des hommes à peu près comme de leur visage. Le visage des hommes est toujours composé des mêmes parties, de deux yeux, d'une bouche. Cependant tous les visages sont différents, parce qu'ils sont composés différemment. Or les caractères des hommes sont non seulement composés différemment, mais ce ne sont pas toujours les mêmes parties, je veux dire les mêmes vices, les mêmes vertus et les mêmes lumières qui entrent dans la composition de leur caractère. Ainsi les caractères des hommes doivent être encore plus difFérents que les visages des hommes.
Qui dit un caractère dit un mélange, dit un composé de piu-ieurs défauts et de plusieurs vertus, dans lequel méla^.ge certain vice domine, si le caractère est vicieux;
c'est une vez'tu laquelle y domine, si le caractère doit être vertueux. Ainsi les caractères des hommes sont tellement variés parce mélange de défauts, de vices, de vertus et de lumières diversement combinés, que deux caractères parfaitement semblables sont encore plus rares dans la nature que deux visages entièrement semblables.
Or tout caractère bien peint fait un bon personnage de comédie II peut jouer avec succès un rôle sur la scèae, véritablement plus ou moins long, et plus ou moins important... C'est donc parce que les faiseurs de coniédie n'ont pas les yeux assez bons pour bien lire dans la nature, pour y démêler distinctement les différents principes des mêmes actions, et pour y voir comment les mêmes principes font agir différemment chaque individu, qu'ils ne sauraient plus mettre au théâtre de nouveaux caractères. Il s'en faut bien que tous les ridicules du genre humain ne soient encore réduits en comédie.
Mais quels sont, me dira-t'on, les caractères neufs qui n'ont point encore été traités? Je réponds que j'entreprendrais d en indiquer quelques-uns, si j'.ivais un génie approchant de celui de Térence ou de Molière, mais je suis de ceux dont Despréaux a parlé dans ces vers :
La nature féconde en bizarres portraits
Dans chaque àme est marquée à de clifTérents traits.
Un geste la découvre, un rien la fait paraître,
Mais tout mortel n'a pas des yeux pour la connaître.
Pour démêler ce qui peut former un caractère, il faut être capable de discerner, entre vingt ou trente choses que dit ou que fait un homme, trois ou quatre traits qui sont propres spécialement à son caractère particulier. Il faut ramasser ces traits et, continuant d'étudier son modèle, extraire, pour ainsi dire, de ses actions et de ses discours les traits les plus propres à faire reconnaître le portrait. Ce sont ces traits qui, séparés des choses indifférentes que tous les hommes disent et font, à peu près les uns comme les autres, ce sont ces traits qui, rapprochés et
réunis ensemble, forment un caractère et lui donnent, pour ainsi dire, sa rondeur théâiï-ale. Tous les hommes paraissent uniformes aux esprits bornés. Les hommes paraissent différents les uns des autres aux esprits plus étendus ; mais les hommes sont tous des originaux particuliers pour le poète né avec le génie de la comédie... Le commun des hommes est bien capable de reconnaître un caractère lorsque ce caractère a reçu sa forme et sa rondeur théâtrale; mais tant que les traits propres à ce caractère, et qui doivent servira le composer demeurent noyés et confondus dans une infinité de discours et d'actions que les bienséances, la mode, la coutume, la profession et l'intérêt font faire à tous les hommes à peu près du même air et d'une manière si uniforme que le caractère ne b'y décèle qu'imperceptiblement, il n'y a que ceux qui sont nés avec le génie de la comédie qui puissent les discerner. Eux seuls peuvent dire quel caractère résulterait de ces traits, si ces traits étaient détachés des actions et des discours indifférents, si ces traits, rapprochés les uns des autres, étaient immédiatement réunis ensemble.
Ibid.^ I, XXVII.
IV. — L'harmonie et la poésie du style font presque entièrement la beauté d'un poème. Or, dans une traduction, l'arrang-ement des mots, leurs sonorités ne sont plus les mêmes. Donc on ne peut jug-er du mérite dun poème par sa traduction; et il est légitime de s'en rapporter au sentiment de ceux qui l'entendent dans sa langue.
Je tombe d'accord que l'Enéide de Virgile" en français tombe, pour ainsi dire, sous le même sens qui aurait jugé du poème original, mais l'Enéide en français n'est plus le même poème que l'Enéide en latin. Une grande partie
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du mérite d'un poème grec ou latin consiste dans \c rythme et dans l'iiarmonie des vers, et ces beautés très sensibles dans les originaux ni' sauraient être, pour ainsi dire, transplantées dans une traduction française. Virgile lui-même ne pourrait pas le faire... En second lieu la poésie du style... qui décide presqu'entièreaient du succès d'un poème, est si défigurée dans la meilleure traduction qu'elle n'y est pre.-5que plus reconnaissable.
Ibid., II, XXXV.
Il en est d'une phrase de Virgile comme d'une figure de Raphaël. Altérez tant soit peu le contour de Raphaël, vous ôtez l'énergie à son expression et la noblesse à sa tête. De même pour peu que l'expression de Virgile soit altérée, sa phrase ne dit plus si bien la même chose.
Ibid,, II, XXXV.
Qu'on interroge ceux qui savent écrire en latin et en français. Ils répondront que l'énergie d'une phrase et l'effet d'une figure tiennent si bien, pour ainsi dire, aux mots de la langue dans laq lelle on a inventé et composé qu'ils ne sauraient eux-mêmes se traduire à l^-ur gré, ni donner le tour original à leurs propres pensées, en les mettant de français en latin, et encore moins quand ils les mettent de latin en français. Les images et les traits perdent toujours quelque chose, quand on les transplante de la langue en laquelle ils sont nés...
S'il est permis de parler ainsi, le mérite des choses est presque toujours identifié avec le mérite de l'expression dans la Poésie.
Ibid., II, xxxv.
Dès qu'on ne retrouve plus dans une traduction les mots choisis par l'auteur, ni l'arrangement où il les avait placés pour plaire à l'oreille et pour émouvoir le cœur, on peut dire que juger d'un poème en général sur sa version, c'est vouloir juger du tableau d'un grand maître,
vanté principalement pour son coloris, sur une estampe où le trait de son dessin serait encore corrompu. Un poème perd dans la traduction l'harmonie et le nombre, ([ue je compare au coloris d'un tableau. Il y perd la poésie du style que je compare au dessin et à l'expression. Une traduction est une estampe où rien ne demeure du tableau original que l'ordonnance et l'attitude des figures. Encore y est-elle altérée.
Juger d'un poème sur la traduction et sur les critiques, c'est donc juger d'une chose destinée à tomber sous un sens, sans la connaître par ce sens. Mais se faire l'idée d'un poème sur ce que les personnes capables de l'entendre en sa langue déposent unanimement de l'impression qu'il fait sur elles, c'est la meilleure manière d'en juger quand nous ne l'entendons pas... En effet le rapport uniforme des sens des autres hommes est, après le rapport de nos propres sens, la voie la plus certaine que nous ayons pour juger du mérite des choses qui tombent sous le sentiment. Les hommes le savent bien, et l'on n'ébranlera jamais la foi humaine, ou l'opinion prise sur le rapport uniforme des sens des autres.
Ibid., II, XXXV.
Quant à ceux qui n'entendent point les langues dans lesquelles les poètes, les orateurs et même les historiens de l'antiquité ont écrit, ils sont incapables de juger par eux-mêmes de leur excellence... Les hommes ne sauraient bien juger d'un objet dès qu'ils ne le connaissent point par le rapport du sens destiné pour le connaître.
Nous ne saurions bien juger de la saveur d'une liqueur qu'après l'avoir goûtée, ni de l'excellence d'un air de violon qu'après l'avoir entendu. Or le poème dont nous n'entendons point la langue ne saurait nous être connu par le rapport du sens destiné pour en juger Nous ne saurions discerner son mérite par la voie du se; liment, qui est ce sixième sens dont nous avons parlé.
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C'est k lui qu'il appartient de connaître si l'objet qu'on nous présente est un objet touchant et capable de nous attacher, comme il appartient à l'oreille de juger si les sons plaisent, et au palais si la saveur est agréable. Rien ne saurait suppléer le rapport du sens destiné à juger de la chose dont il s'agit, et les idées que nous pouvons nous en former sur les discours et sur les raisonnements des autres ressemblent aux idées qu'un aveugle-né peut s'être formées des couleurs.
Ibid., II, XXXV.
Dès que ceux qui n'entendent pas la langue dont un poète s'est servi ne sont point capab es de porter par eux-mêmes un jugement sur son mérite et sur sa classe, n'cst-il pas plus raisonnable ((u ils adoptent le sentiment de ceux qui l'ont entendu et de ceux qui l'entendent encore, que d'épouser le sentiment de deux ou trois critiques qui assurent que le poème ne fait pas sur eux l'impression que tous les autres hommes disent qu'ils sentent en le lisant. Je ne mets ici en ligne de compte que le sentiment des critiques, car on ne doit compter pour rien les an.ilyses et les discussions en une matière qui ne doit pas être décidée par voie de raisonnement. Or ces critiques, .. sont un contre cent mille. 1. En vérité, pour braver un consenteuicnt si général, pour donner le démenti à tant de siècles passés, et même au nôtre, il faut croire que le monde ne fait que sortir de l'enfance et que nous soujmes la première race d'hommes raisonnables que la terre ait encore portée,
Ibid., II, XXXV.