VAUVENARGUES
Discours sur le caractère des différents siècL s (vers 1745).
I. — La science en progressant peut bien instruire le jugement; elle ne saurait perfection..er le bon sens ni le goût, qui dépendent non de l'esprit, mais de l'âme (p. 54)
II. — Les modernes ont plus d'art que les anciens ; mais trop, dans les œuvres littéraires, nuit à la beauté ; les oeuvres où se peint naïvement la nature sont plus près de la beauté que celles où brille l'artifice. A ce point de vue, les anciens >ont souvent supérieurs aux modernes (p. 56).
1. — La science, en progressant, pent bien instruire ïe jug-ement, elle ne saurait perfectionner le bon sens ni le g"OÙt, qui dépendent non de l'esprit, mais de l'àme.
Quelque limitées que soient nos lumières sur les sciences, je crois qu'on ne saurait nous disputer de les avoir poussées au-delà des liornes anciennes. Héritiers des siècles qui nous précèdent, nous devons être plus
riches des biens de l'esprit ; cela ne peut guère nous être contesté sans injustice ; mais nous aurions tort nousmêmes de confondre cette richesse empruntée avec le génie qui la donne. Combien de ces connaissances, que nous prisons tant, sont stériles pour nous ! Etrangères dans notre esprit où elles n'ont pas pris naissance, il arrive souvent qu'elles confondent notre jugement beaucoup plus qu'elles ne l'éclairent. Nous plions sous le poids de tant d'idées, comme ces états qui succombent par trop de conquêtes, où la prospérité et les richesses corrompent les mœurs, et où la vertu s'ensevelit sous sa propre gloire.
Parlerai-je comme je pense ? Très peu de gens sont capables de faire un bon usage de l'esprit d'autrui ; les connaissances se multiplient, mais le bon sens est toujours rare.
Quelques lumières qu'on acquière encore, et en quelque .-iècle que ce p lisse être, je suis vivement persuadé que dans le monde intelligent, comme dans le monde p litique, le plus grand nombre des hommes sera toujours peuple.
Vauvenargues, Discours sur le caractère des différents siècles.
Pourquoi dissimulerais-je ce que je pense ? Je sais que nous avons des connaissances que les anciens n'avaient pa> : nous sommes meilleurs philosophes à bien des égards ; mais pour ce qui est des sentiments, j'avoue que je ne connais guère d'ancien peuple qui nous cède. C'est de ce côté-là, je crois, qu'on peut bien dire qu'il est difficile aux hommes de s'élever au-dessus de l'instinct de la nature Elle a fait nos âmes aussi grandes qu'elles peuvent le devenir, et la hauteur qu'elles empruntent de la réRexion, est ordinairement d'autant plus fausse qu'elle est plus guindée. Tout ce qui ne dépend que de l'âne ne reçoit nul accroissement par les lumières de l'esprit, et, parce que le goût y tient essentiellement, je vois qu'on
perfectionne en vain nos connaissances ; on instruit noire jugement^ on n élève point notre goût.
Ibid.
ÎI, — Les modernes ont plus d'arl que les anciens i maïs trop, dans les ceavres littéraires, nuit à la beauté ; les œuvres où se p 'int naïvement la nature sont plus près de la beauté que celles où brille l'artifice. A ce point de vue, les anciens sont souvent supérieurs aux modernes.
Le reproche le plus souvent renouvelé contre l'ignorance des anciens, est l'extravagance de leurs religions : j'ose dire qu'il n en est aucun de plus injuste; il n'y a point de superstition qui ne porte avec elle son excuse. Les grands sujets sont pour les hommes le charap des grandes erreurs ; il n'appartenait pas à l'esprit liuraain d'imaginer sagement une si haute malière que la religion ; c'était une assez fîère démarche pour -la raison d'avoir conçu un pouvoir invisible et hors de l'atteinte des sens ; le premier homme qui s'est fait des dieux, avait l'imagination plus grande et plus hardie que ceux qui les ont rejetés.
Ibid.
Nous attribuons trop à l'art : ni nos biens, ni nos maux essentiels n'ont reçu leur être de lui... Serait-il plus parfait que la nature dont il tient ses règles ? L'elf'et vaut-il mieux que la cause? La nature, qui est l'inventrice et la législatrice de tous les arts, aurait-elle attendu des arts sa maturité et sa gloire ?
Ce n'est pas la pure nature qui est barbare, c'est tout ce qui s'éloigne trop de la belle nature et de la rais'Mi. Les ciibanes des premiers hommes ne prouvent pas qu'ils inancpius^eul de goût ; elles témoignent seulement qu'ils
manquaient des règles de l'architecture. Mais quand on eut connu ces belles règles dont je parle, et qu'au lieu de les suivre exactement, on voulut renchérir suc leur no!)lesse, charger d'ornements superflus les bâtiments, er, à force d'art, faire disparaître la simplicité, alors ce fut, à mon sens, une véritable barbarie et la preuve du mauvais goût. Suivant ces principes, les dieux et les 1 éro- d'Homère, peints naïvement par le poète d'après les idées de son siècle, ne font pas que V Iliade soit un poème barbare, car elle es't un tableau très passionné, sinon de la belle nature, du moins de la nature ; mais un ouvrage véritablement barbare, c'est un poème où l'on n'aperçoit que l'art, où le vrai ne règne jamais dans les eApressions et les images, où les sentiments sont guindés, où les ornements sont superflus et hors de leur place.
Ibid.