‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 20 sur 106 · MARIVAUX · texte numérisé non relu

MARIVAUX

Le Miroir (175.3).

I. — Il entre dans le culte que l'on rend aux anciens plus de jalousie centre les écrivains modernes que d'admiration pour le génie incontestable de quelques écrivains du passé ip. 60 .

II. — Il y a en tous temps des génies: mais ils ne se développent et ne produisent de belles œuvres que s'ils sont encouragés et vivent dans des èpo ques délicates et policées (p. 63).

m. — Distinction entre les idées, qui, toujours plus nombreuses et plus fines, sont en progrès constant, indéfini, et le goût, qui est susceptible d altérations et de décadences p. 65).

I. — 11 entre dans le culte que l'on rend aux anciens plus de jalousie contre les écrivains modernes que dadniiration pour le g-énie Incontestable de quelques écrivains du passé.

Quoi! nous aui'ions parmi nous des hommes qu'il serait raisonnable d'honorer autant et plus que d'anciens Giecs ou d'anciens Romains ?

IDÉES ET DOCTRINES LITTlilîAIRKS DU XVIIl" SlîîCLE 61

Eh mais! que ferait-on d'eux dans la société? Et quel scandale ne serait-ce point là?

Comment! des hommes à qui on ne pourrait plus faire que do très humbles représentations sur leurs ouvrages, et non pas des critiques de pair à pair, comme en font tant de gens du monde, qui, pour n'être point auteur.s, ne prétendent pas en avoir moins d'esprit que ceux qui le sont, et qui ont peut-être raison.

Des hommes vis-à-vis de qui tant de savants auteurs et traducteurs des anciens ne seraient plus rien, et perdraient leur état: car ils en ont un très distingué, et qu'ils méritent, à l'excès près des privilèges qu'ils se donnent. Un savant est exempt d'admirer les plus grands génies de son temps : il tient leur mérite en échec, il leur fait face, il en a bien vu d'autres.

Des hommes enfin qui rompraient tout équilibre dans la république des lettres; qui laisseraient une distance trop décidée entre eux et leurs confrères : distance qui a toujours plus l'air d'une opinion que d'un fait.

Non, monsieur, jamais il n'y eut de pareils Modernes, et il n'y en aura jamais.

Marivaux, Le Miroir.

La nature elle-même est trop sage pour avoir permis que les grands hommes de chaque siècle assistassent en personne à la plénitude des éloges qu'ils méritent, et qu'on pourra leur donner quelque jour; il serait indécent pour eux et injurieux pour les autres qu'ils en fussent témoins.

Aussi dans tous les âges ont-ils affaire à un public fait exprès pour les tenir en respect, et dont je vais, en deux mots, vous définir le caractère.

Je commence par vous dire que c'est le public de leur temps : voilà déjà la définition bien avancée.

Ce public, tout à la fois juge et partie de ces grands hommes qu'il aime, et qu'il humilie; ce public tout avide qu'il est des plaisirs qu'ils s'efforcent de lui donner, et qu'en effet ils lui donnent, est cependant assez curieux

de leur voir manquer leur coup, et l'on dirait qu'il manque le sien, quand il est content d'eux.

Au surplus, la Glace ^ m'a convaincu d'une chose; c'est que la postérité, si nos grands hommes parviennent jusqu'à elle, ne saura, ni si bien, ni si exactement ce qu'ils valent, que nous le pouvons savoir aujourd'hui. Cette postérité, faite comme toutes les posléi'ités du monde, aura infailliblement le défaut de les troj) louer, elle voudra qu'ils soient incomparables; elle s'imaginera sentir qu'ils le sont, sans se douter que ce ne sera là qu'une malice de sa part, pour mortifier ses illustres Modernes, et pour se dispenser de leur rendre justice. Or, je vous le demande, dans de pareilles dispositions, pourra-t-elle apprécier nos Modernes qui seront ses Anciens? Le mérite imaginaire qu'elle voudra leur trouver, ne l'erapêchera-t-il pas de discerner le mérite réel qu'ils auront! Qui est-ce qui pourra démêler alors à quel degré d'estime on s'arrêterait pour eux, si on n'avait pas envie de les estimer tant? Au lieu qu'aujourd'hui je sais à peu près au juste la véritable opinion qu'on a d'eux ; et je suis sûr que je le sais, car le public me l'a dit.

Je pourrais m'y tromper, si je n'en croyais que la diversité des discours qu'il tient; mais il se hâte d'acheter et de lire leurs ouvrages ; mais il court aux parodies qu'on en fait; mais il est avide de toutes les critiques bien ou mal tournées qu'on répand contre eux, et qu'est-ce que tout cela signifie ? sinon beaucoup d'estime qu'on ne veut pas déclarer franchement.

Eh! ne sommes -nous pas de cette humeur-là? n'aimons-nous pas mieux vanter un étranger qu'un compatriote ? un homme absent qu'un homme présent ? Prenezy garde, avons-nous deux citoyens également illustres :

1. Marivaux imagine îa Nature sous les traits d'une Divinité dont le f.ont esL c.'iut d'un baudeau formé de deux miroirs i-clatants. Dans l'un de ces miroirs se réfléchissent toutes les façons possibles do penser <t lie sentir des hommes, tout ce qui a été r. vé et produit par j'f^piii humain. Ce sont les images apparues dans ce miroir que décrit Marivaux.

celui dont on est le plus voisin est celui qu'on loue le plus sobrement.

Ibid.

Si Euripide et Sophocle, si Virgile et le divin Homère lui-même revenaient au monde, je ne dis pas avec l'esprit de leur temps, car il ne suffirait peut-être pas aujourd'hui pour nous, mais avec la même capacité d'esprit qu'ils avaient, précisément avec le même cerveau qui se remplirait des idées de notre âge : si, sans nous avertir de ce qu'ils ont été, ils devenaient nos contemporains, dans l'espérance de nous ravir et de nous enchanter encore, en s'adonnant au même genre d'ouvrage auquel ils s'adonnèrent autrefois, ils seraient bien étourdis de voir qu'il faudrait qu'ils s'humiliassent devant ce qu'ils furent; qu'ils ne pourraient plus entrer en comparaison avec eux-mêmes, à quelque sublimité d'esprit qu'ils s'élevassent; bien étourdis de se trouver de simples Modernes apparemment bons ou excellents, mais cependant des poètes médiocres, auprès de l'Euripide, du Sophocle, du Virgile et de l'Homère d'autrefois, qui leur paraîtraient, suivant toute apparence, bien inférieurs à ce qu'ils seraient alors. Car comment, diraient-ils, ne serions-nous pas à présent plus habiles que nous l'étions? Ce n'est pas la capacité qui nous manque; on n'a rien changé à la tête excellente que nous avions, et qui fait dire à nos partisans qu'il n'y en a plus de pareilles. L'esprit humain, dont nous avons aujourd'hui notre part, aurait-il baissé ? Au contraire, il doit être plus avancé que jamais : il y a si longtemps qu'il séjourne sur la terre, et qu'il voyage et qu'il s'instruit ; il y a vu tant de choses, et il s'y est fortifié de tant d'expériences, diraient-ils... Vous riez, monsieur, voilà pourtant ce qui leur arriverait et ce qu'ils diraient.

Ibid.

64 IDKF.S ET DOCrniNES LITTÉRAIRES

IL — Il y a en tous temps des grénîes; mais i!s ne se développent et ne produisent de belles oeuvres que s'ils sont encouragées et vivent dans des époques délicates et policées.

Non, monsieur, la Nature n'est pas sur son déclin, du moins ne ressemblons-nous guère à des vieillards; et la force de nos passions, de nos folies, et la médiocrité de nos connaissances, malgré le progrès qu'elles ont faits, devraient nous faire soupçonner que celte nature est encore bien jeune pour nous.

Quoi qu'il en soit, nous ne savons pas l'âge qu'elle a ; peut-être n'en a-t-elle point, et le Miroir ne m'a rien appris là-dessus.

Mais ce que j'y ai remarqué, c'est que depuis les temps si renommés de Rome et d'Athènes, il n'y a pas eu de siècle oîi il n'y ait eu d'aussi grands esprits qu'il en fut iamais, oîi il n'y ait eu d'aussi bonnes têtes que l'étaient celles de Gicéron, de Démosthène, de Virgile, de Sophocle, d'Euripide, d'Homère même, de cet homme divin, que je suis comme effrayé de ne pas voir excepté dans la Glace, mais enfin qui ne l'est point.

Voilà qui est bien fort, m'allez-vous dire ? comment donc votre Glace l'entend-elle?

Oii sont ces grands esprits comparables à ceux de l'antiquité? et depuis les Grecs et les Romains, où prendrez-vous ces Gicéron, ces Démosthène, etc., dont vous parlez ?

Sera-ce dans notre nation, chez qui, pendant je ne sais combien de siècles, et jusqu'à celui de Louis XIV, il n'a paru en fait de belles-lettres, que de mauvais ouvrages, que des ouvrages ridicules.

Oui, monsieur, vous avez raison, très ridicules, et le Miroir lui-même en convient, et n'en fait pas plus de cas que vous; et cependant il assure qu'il y eut alors des génies supérieurs, des hommes de la plus grande capacité.

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Que firent-ils donc? De mauvais ouvrages aussi, tant en vers qu'en prose; mais des ouvrages infiniment moins mauvais (pesez ce que je vous dis là), infiniment moins ridicules, que ceux de leurs contemporains.

Et la capacité qu'il fallut avoir alors, pour n'y laisser que le degré du ridicule dont je parle, aurait suffi dans d'autres temps pour les rendre admirables.

N'imputez point à leurs auteurs ce qu'il y reste de vicieux; prenez-vous-en aux siècles barbares oîi ces grands esprits arrivèrent, et à la détestable éducation qu'ils y reçurent en fait d'ouvrages d'esprit. Ils auraient été les premiers esprits d'un autre siècle, comme ils furent les premiers esprits du leur : il ne fallait pas pour cela qu'ils fussent plus forts ; il fallait seulement qu'ils fussent mieux placés.

Cicéron aussi mal élevé, aussi peu encouragé qu'eux, né comme eux dans un siècle grossier, où il n'aurait trouvé ni cette tribune aux harangues, ni ce Sénat, ni ces assemblées du peuple, devant qui il s'agissait des plus grands intérêts du monde, ni enfin toute cette forme de gouvernement qui soumettait la fortune des nations et des rois au pouvoir et à l'autorité de l'éloquence, et qui déférait les honneurs et les dignités à l'orateur qui savait le mieux parler; Cicéron, privé des ressources que je viens de dire, ne s'en serait pas mieux tiré que ceux dont il est ici question : et quoique infailliblement il eut été l'homme le plus éloquent de son temps, l'homme le plus éloquent de ce temps-là ne serait pas aujourd'hui l'objet de notre admiration : il nous paraîtrait bien étrange que la Glace en fit un homme supérieur : et ce serait pourtant Cicéron, c'est-à-dire un des plus grands hommes du monde, que nous n'estimerions pas plus que ceux dont r.ous parlons, et à qui, comme je l'ai dit, il n'a manqué que d'avoir été mieux placés.

Ibid.

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