‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 21 sur 106 · III. — Distinction entre les idées, qui, toujours · texte numérisé non relu

III. — Distinction entre les idées, qui, toujours

66 IDÉFS ET DOCTRINES LITTÉHAinES

plus nombreuses et plus fines, sont en progrès constant, indéfini^ et le jçoût, qui est susceptible d'altérations et de décadences.

Quand je dis mieux placés, je n'entends pas que l'esprit manquât dans les siècles que j'appelle barbares. Jamais encore il n'y en avait eu autant de répandu ni d'amassé parmi les hommes, comme j'ai remarqué que l'auraient dit Euripide et Sopliocle que j'ai fait parlei" plus bas.

Jamais l'esprit humain n'avait encore été le produit de tant d'esprits ; c'est une vérité que la Glace m'a rendue sensible.

J'y ai va que l'accroissement de l'esprit est une suite infaillible de la durée du monde, et qu'il en avait toujours été la suite, à la vérité plus lente, quand l'écriture d'abord, et ensuite l'imprimerie n'auraient jamais été inventées...

Il serait en effet impossible, monsieur, que tant de générations d'hommes eussent passé sur la terre, sans y verser de nouvelles idées, et sans y en verser beaucoup plus que les révolutions, ou d'autres accidents n'ont pu en anéantir ou en dissiper.

Ajoutez que les idées qui se dissipent ou qui s'éteignent, ne sont pas comme si elles n'avaient jamais été; elles ne disparaissent pas en pure perte; l'impression en reste dans l'Humanité, qui en vaut mieux seulement de les avoir eues, et qui leur doit une infinité d'idées qu'elle n'aurait pas eues sans elles.

Le plus stupide ou le plus borné de tous les peuples d'aujourd'hui, l'est beaucoup moins que ne l'était le plus borné de tous les peuples d'autrefois.

La diseiie d'esprit dans le monde connu, n'est nulle part à présent aussi grande qu'elle l'a été : ce n'est plus la même disette.

La Glace va plus loin. Partout où il y a des hommes bien ou mal assemblés, quelque inconnus qu'ils soient

au reste de la terre, ils se suffisent à eux-mêmes pour acquérir des idées; ils en ont aujourd'hui plus qu'ils n'en avaient il y a deux raille ans; l'esprit n'a pu demeurer chez eux dans le même état.

Comparez, si vous le voulez, cet esprit à un infiniment petit, qui par un accroissement infiniment lent, perd toujours quelque chose de sa petitesse.

Enfin, je le répète encore, l'humanité en général reçoit toujours plus d'idées qu'il ne lui en échappe, et ses malheurs mêmes lui en donnent souvent plus qu'ils ne lui en enlèvent.

La quantité d'idées qui étaient dans le monde avant que les Romains l'eussent soumis, et par conséquent tant agité, était bien au-dessous de la quantité d'idées qui y entra par l'insolente prospérité des vainqueurs, et par le trouble et l'abaissement du monde vaincu.

Chacun de ces états enfanta un nouvel esprit, et fut une expérience de plus pour la terre.

Et de même qu'on n'a pas encore trouvé toutes les formes dont la matière est susceptible, l'âme humaine n'a pas encore montré tout ce qu'elle peut être ; toutes ses façons possibles de penser et de sentir ne sont pas épuisées.

Et de ce que les hommes ont toujours les mêmes passions, les mêmes vices et les mêmes vertus, il ne faut pas en conclure qu'ils ne font plus que se répéter.

Il en est de cela comme des visages; il n'y en a pas un qui n'ait un nez, une bouche, et des yeux; mais aussi pas un qui n'ait tout ce que je dis là avec des difTérences et des singularités qui l'empêchent de ressembler exactement à tout autre visage.

Mais revenons à ces esprits supérieurs de notre nation, qui firent de mauvais ouvrages dans les siècles passés.

J'ai dit, qu'ils y trouvèrent plus d'idées qu'il n'y en avait dans les précédents ; mais malheureusement ils n'y trouvèrent point de goût; de sorte qu'ils n'en eurent que plus d'espace pour s'égarer.

68 IDÉES ET DOCTniXr-S LITTÉBAIRES DU XVIIl*' SIECLE

La quantité d'idées en pareil cas, monsieur, est un inconvénient et non ]ias un secours; elle empêche d'être simple, et fournit abondamment les moyens d'être ridicule.

Mettez beaucoup de richesses entre les mains d'un homme qui ne sait pas s'en servir, toutes ses dépenses ne seront que des folies.

Et les Anciens n'avaient pas de quoi être aussi fous, aussi ridicules qu'il ne tient qu'à nous de l'être.

En revanche, jamais ils n'ont été simples avec autant de magnificence que nous ; il en faut convenir. C'est du moins le sentiment de la Glace, qui, en louant la simplicité des Anciens, dit qu'elle est plus littérale que la nôtre, et que la nôtre est plus riche : c'est simplicité de grand seigneur.

Attendez, me direz-vous encore, vous parlez de siècles où il n'y avait point de goût, quoiqu'il y eût plus d'esprit et plus d'idées que jamais; cela n'implique-t-il pas quelque contradiction ?

Non, monsieur, si j'en crois la Glace : une grande quantité d'idées et une grande disette de goût dans les ouvrages d'esprit, peuvent fort bien se rencontrer ensemble, et ne sont point du tout incompatibles

L'augmentation des idées est une suite infaillible de la durée du monde: la suite de cette augmentation ne tarit point, tant qu'il y a des hommes qui se succèdent, et des aventures qui leur arrivent.

Mais l'art d'employer les idées pour des ouvrages d'esprit peut se perdre : les lettres tombent, la critique et le goût disparaissent, les auteurs d: viennent ridicules ou grossiers, pendant (pie le fond de l'esprit humain va toujours croissant parmi les hommes.

Ibid.

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