‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 22 sur 106 · L ENCYCLOPEDIE · texte numérisé non relu

L ENCYCLOPEDIE

I. — L'admiration superstitieuse des anciens risque de faire adopter comme règles fondamentales de l'art ce qui n'est que formes accidentelles et arbitraires du beau (p. 69).

II. — Pourjugersainement des ouvrages des anciens, il faut d'abord se placer au point de vue de leurs mœurs, de leurs lois, de leurs institutions, ensuite se débarrasser de toute prévention favorable ou défavorable. Si on les considère avec impartialité, on reconnaîtra quils ont des qualités admirables, quils sont plus près que nous de la nature, que, si nous sommes plus savants, ils ont autant et peutêtre plus de goût et de génie (p. 71).

I. — L'admiration superstitieuse des anciens risque de faire adopter comme règles fondamentales de l'art ce qui n'est que formes accidentelles et arbitraires du beau.

Un des avantages de la philosophie appliquée aux matières de goût, est de nous guérir ou de nous garantir de la superstition littéraire; elle justifie notre estime pour les anciens en la rendant raisonnable; elle nous

empêche d'encenser leurs fautes; elle nous fait voir leurs égaux dans plusieurs de nos bons écrivains modernes, qui pour s'être formés sur eux, se croyaient par une inconséquence modeste fort inférieurs à leurs maîtres.

Encyclopédii:, art. Goût. (Réflexions sur l'usage et l'abus de la philosophie dans les matières de goût, par d'Alembert), t. VII (1757).

C'est sans doute sur les ouvrages qui ont réussi en chaque genre, que les règles doivent être faites; mais ce n'est point d'après le résultat général du plaisir que ces ouvrages nous ont donné : c'est d'après une discussion réfléchie qui nous fasse discerner les endroits dont nous avons été vraiment affectés, d'avec ceux qui n'étaient destinés qu'à servir d'ombre ou de repos, d'avec ceux même où l'auteur s'est négligé sans le vouloir. Faute de suivre cette méthode, l'imagination échauffée par quelques beaulés de premier ordre dans un ouvrage monstrueux d'ailleurs, fermera bientôt les yeux sur les endroits faibles, transformera les défauts mêmes en beautés, et nous conduira par degrés à cet enthousiasme froid et stupide qui ne sent rien à force d'admirer tout; espèce de paralysie de l'esprit, qui nous rend indignes et incapables de goûter les beaulés réelles. Ainsi sur une impression conluse et machinale, ou bien on établira de faux principes de goût, ou, ce qui n'est pas moins dangereux, on érigera en principe ce qui est en soi purement arbitraire ; on rétrécira les bornes de l'art, et on prescrira des limites à nos plaisirs, parce qu'on n'en voudra que d'une seule espèce et dans un seul genre, on tracera autour du talent un cercle étroit dont on ne lui permettra pas de sortir.

Ibid.

Mais d'un autrecôtéc'estpousser la vénération pour eux [les ancii ns] au-delà des justes bornes, que de croire que la forme même qu'ils donnaient à leurs ouvrages doive

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être nutre unique modèle. Ce serait s'arrêter à Técorce. Ces formes sont adaptées à leurs mœurs et à leur siècle. L'épopée, le drame, l'ode des anciens, nous montrent non dans leur antique forme, mais dans l'esprit même et dans le contenu de l'ouvrage, des hommes dignes d'être nos maîtres. Homère et Ossian sont, quant à l'essentiel, des chantres d'un même genre, mais ils diffèrent totalement entre eux, quant aux accessoires et principalement dans la forme. Lequel des deux sera donc notre guide à ce dernier égard .^ Cène sera ni Tun ni l'autre. La forme est accidentelle; on l'abandonne à notre choix; il suffît qu'elle ne répugne pas au sujet, et que ce sujet soit grand. 11 y a des auteurs modernes si prévenus en faveur des formes de l'antiquité, que peut s'en faut qu'ils n'établissent pour règle que l'épopée ait vingt-quatre chants. Heureusement que lEnéïde n'en a que douze, sans cela la règle aurait été vraisemblablement introduite.

Encyclopédie, art. Anciens (beaux-arts), Sulzer. Suppl. t. 1, (1776).

II. — Pour jug-er sainement des ouvrag-es des anciens, il faut d'abord se placer au point de vue de leurs mœurs, de leurs lois, de leurs institutions, ensuite se débarrasser de toute prévention favorable ou défavorable. Si on les considère avec impartialité, on reconnaîtra qu'ils ont des qualités admirables, qu'ils sont plus près que nous de la nature, que, si nous sommes plus savants, ils ont autant et peut-être plus de g-oût et de génie.

S'il restait encore des Daciers, ils ne manqueraient pas de dire qu'on risque tout à s'écarter de la route qu'Homère a tracée et que Virgile a suivie; qu'il en est de la poésie comme de la médecine, et ils nous citeraienî

llippocrate pour prouver qu'il est dangereux d'innover dans l'épopée. Mais pourquoi ne ferait-on pas à l'égard d'Homère et ue Virgile, ce qu'on a fait à l'égard de Sophocle et d'Euripide? On a distingué leurs beautés de leurs défauts; on a pris l'art où ils l'ont laissé; on a essayé de faire toujours coname ils avaient fait quelquefois, et c'est surtout dans la partie de l'intrigue que Corneille et Racine se sont élevés au-dessus d'eux. Supposons que tout le poème de l'Enéide fût lissu comme le quatrième livre; que les incidens naissant les uns des autres pussent produire et entretenir jusqu'à la fin cette variété de sentiments et d'images, ce mélange d'épique et de dramatique, cette alternative pressante d'inquiétude et de surprise, de terreur et de pitié; l'Enéide n'en serait-elle pas supérieure à ce qu'elle est?

Encyclopédie, art. Épopée (Marmontel), t. V (1755).

Les règles fondamentales du goût, sont les mêmes dans tous les siècles, puisqu'elles découlent des attributs invariables de l'esprit humain. Il y a néanmoins beaucoup de variétés dans les formes accidentelles sous les- (|uelles le beau se peut présenter. C'est à ce qu'il y a d'accidentel qu'on doit nécessairement faire attention, lorsqu'il s'agit de juger des anciens. Un morceau d'élaquence ou de poésie peut être parfaitement beau, et s'écarter néanmoins beaucoup de ce qui chez les modernes passe pour être la plus grande beaulé. Si l'on néglige de faire cette réflexion, on risque de porter à tout moment des jugements faux. On ne doit pas juger de la beaulé d'un habillement persan d'après la mode des Européens; il faut nécessairement avoir sous les yeux la forme persane; c'est elle seule qui peut servir de règle dans le jugement qu'on voudra porter.

11 ne suffît pas, en lisant les ouvrages de goût des anciens, de ne jamais perdre de vue le but auquel ils étaient obligés de subordonner tout le reste (la religion

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et la politique); il faut encore avoir constamment sous les yeux leurs mœurs, leurs lois et leurs usages; sans cela il n'est pas possible d'en juger sainement.

Dès qu'on ne perdra pas de vue ces considérations, qui sont indispensables pour juger sainement des ouvrages de l'antiquité, on rendra certainement justice aux anciens. Nous n'entreprenons, à la vérité, point de soutenir que tous leurs ouvrages soient sans défaut; mais ce qui nous semble décidé, c'est qu'en général leur goijt était plus naturel et plus mâle que celui de la plupart des modernes ; qu'à cet égard leurs ouvrages sont de beaucoup préférables aux nôtres; qu'ils ont été d'une utilité plus essentielle; qu'ils ont servi plus efficacement à former des esprits mâles; qu'ils ont moins obscurci la belle solidité par des ornements accessoires; et que comme la littérature ancienne s'attachait moins à la coratemplation, et davantage à la pratique que la littérature moderne, les ouvrages des anciens semblent aussi beaucoup plus propres que ceux des derniers siècles à former des hommes d'Etat, de bons citoyens et de braves soldats. Chez les anciens tout était pratique, dans leur manière de vivre et dans leurs arts. Chez nous la morale et les devoirs même sont un objet de spéculation. Ils agissaient, ni. us nous bornons à penser. Ils étaient tout sentiment, nous tout esprit.

C'est donc avec grande raison qu'on recommande la lecture assidue des anciens. Il est impossible qu'en se familiarisant bien avec eux, le goiit et la manière n'en reçoivent pas une touche plus belle et plus mâle. Les anciens travaillaient incomparablement plus pour la perfection prati((ue de l'entendement, que pour l'amusement de l'esprit . ils ne poussaient pas les sentiments au-delà du point où ils sont utiles. Ces sentiments outrés, au moyen desquels des auteurs modernes ont cherché à se faire une réputation, leur étaient inconnus...

Si les meilleurs génies ne produisent souvent que du médiocre, c'est que l'élévation manque à leurs senti-

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inents; c'est en grandeur de sentiment, et non en force de génie que les anciens l'emportent sur nous, comme Quintilien l'observait déjà de son temps...

A peine pouvons-nous nous faire une idée assez relevée de la grande manière de penser des anciens, et de la vigueur mâle de leur esprit; ils méritent notre admiration, et l'on ne peut que leur envier la noble liberté de penser.

Encyclopédie, art. Anciens (Beaux-Arts) Sulzer. Suppl., t. I (1776).

Dans les dialogues de Perrault, inlitulés : a Parallèle des anciens et des modernes », l'un des interlocuteurs prétend que c'est nous qui sommes les anciens...

Ce sophisme ingénieux d'après lequel on a dit plaisamment, le monde est si vieux quil radote, a été pris trop à la lettre par l'auteur du Parallèle. Il peut s'appliquer avec quelque justesse aux connaissances humaines, au progrès des sciences et des arts, à tout ce qui ne reçoit son accroissement et sa maturité que du temps. Mais qu'il en soit de même du goût et du génie, c'est ce que Perrault n'a pu sérieusement penser et dire. Ici les caprices de la nature, les circonstances combinées des lieux, des hommes et des choses, ont tout fait, sans aucune règle de succession et de progrès. Où les causes ne sont pas constantes, les effets doivent être bizarrement divers.

L'avantage que Fontenelle attribue aux modernes, d'être montés sur les épau'es des anciens^ est donc bien réel du côté des connaissances progressives, comme la physique, l'astronomie, les mécaniques : la mémoire et l'expérience du passé, les vérités qu'on aura saisies, les erreurs où l'on sera tombé, les faits qu'on aura recueillis, les secrets qu'on aura surpris et dérobés à la nature, les soupçons môme qu'aura fait naître l'induction ou l'analogie, seront des richesses acquises; et quoique pour passer d'un siècle à l'autre, il leur ait fallu franchir

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d'immenses déserts d'ignorance, il s'est encore échappé, à travers la nuit des temps, assez de rayons de liimiore, pour que les observations, les découvertes, les travaux des anciens aient aidé les modernes à pénétrer plus avant qu'eux dans l'élude de la nature et dans l'invention des arts.

Mais en fait de talents, de génie et de goût, la succession n'est pas la même. La raison et la vérité se transmettent, l'industrie peut s'imiter; mais le génie ne s'imite point, l'imagination et le sentiment ne passent point en héritage.

Encyclopédie, art. Anciens (Marmontel).

Supplément, t. I (1770).

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