‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 23 sur 106 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

VOLTAIRE

Lettres écrites en 1719.

Essai sur la poésie épique, 1728.

Les Anciens et les modernes, ou la toiU tte de madame de

Ponipadour (1765).

Nous sommes pins savants que les anciens, mais le g-oût et le g-énie ne dépendent pas de l'étendue des connaissances; il ne leur faut quun milieu favorable ; c'est pourquoi on voit des époques de barbarie succéder à des époques brillantes ; c'est pourquoi aussi nous sommes supérieurs aux anciens en certains g-enres (théâtre), inférieurs en d'autres (éloquence).

Les derniers siècles sont toujours plus instruits que les premiers, à moins qu'il n'y ait eu quelque révolution générale qui ait absolument détruit tous les mouvements de l'antiquité. Nous avons eu des révolutions horribles, mais passagères ; et dans ces orages on a été assez heureux pour conserver les ouvrages de votre père', et ceux de quelques autres grands hommes ; ainsi le feu sacré n'a jamais été totalement éteint, et il a produit à la fin

1, L'in'eilocutciir s'adresse à TuUin, lillc do Cicdron.

une lumière presqu'unive rselle. Nous sifflons les scolastiques barbares qui ont régné longtemps parmi nous ; mais nous respectons Gicéron et tous les anciens qui nous ont appris à penser. Si nous avons d'autres lois de physique que celles de votre temps, nous n'avons point d'autre règle d'éloquence; et voila peut-être de quoi terminer la querelle entre les anciens et les modernes.

VoLTAiRii, Les Anciens et les Modernes, ou la Toilette de madame de Pompadour.

Consolez-vous, madame; nul homme n'approche parmi nous de votre illustre père..., nul homme n'approche de César, avec qui vous avez vécu, ni de vos Scipions qui l'ont précédé. Il se peut que la nature forme aujourd'hui, comme autrefois, de ces âmes sublimes; mais ce sont de beaux germes qui ne viennent point à maturité dans un mauvais terrain.

Il n'en est pas de même des arts et des sciences : le temps et d'heureux hasards les ont perfecliounés. Il nous est plus aisé, par exemple, d'avoir des Sophocles et des Euripides que des personnages semblables à monsieur votre père, parce que nous avons des théâtres, et que nous ne pouvons avoir de tribune aux harangues... Quand vous verrez jouer Phèdre^\ous < onviendrez peutêtre que le rôle de Phèdre dans Racine, est prodigieusement supérieur au modèle que vous connaissez dans Euripide. J'espère que vous conviendrez que notre Molière l'emporte sur votre Térence.

Ibid.

Nous sommes aussi touchés de l'ébauche la plus grossière dans les premières découvertes d'un art, que des beautés les plus achevées lorsque la perfection nous est une fois connue. Ainsi Sophocle et Euripide, tout imparfaits qu'ils sont, ont auta..t réussi chez les Athéniens que Corneille et Racine parmi nous Nou- devons nousmêmes, en blâmant les tragédies des Grecs, respecter le

78 IDÉRS ET DOCTUIXLS LITTERAinES DU XVIIl" SIKCLE

génie de leurs auteurs : leurs fautes sont sur le corapte de leur siècle, leurs beautés n'appartiennent qu'à eux; et il est à croire que, s'ils étaient nés de nos jours, ils auraient perfectionné l'art qu'ils ont inventé de leur temps.

11 e=t vrai qu'ils sont bien déchus de cette haute estime oîi ils étaient autrefois : leurs ouvrages sont aujourd'hui ou ignorés ou méprisés ; mais je crois que cet oubli et ce mépris sont au nombre des injustices dont on peut accuser notre siècle. Leurs ouvrages méritent d'être lus, sans doute; et, s'ils sont trop défectueux pour qu'on les approuve, ils sont trop pleins de beautés pour qu'on les méprise entièrement. Voltaire, Lettres écrites en 1719 (lettre lll contenant la critique de V Œdipe de Sophocle!.

Nous devons admirer ce qui est universellement beau chez les anciens; nous devons nous prêter à ce qui était beau dans leur langue et dans leurs mœurs; mais ce serait s'égarer éti'angement que de les vouloir suivre en tout à la piste... Il faut peindre avec des couleurs vraies, comme les anciens, mais il ne faut pas peindre les mêmes choses... En un mot, admirons les anciens, mais que notre admiration ne soit pas une superstition aveugle : et ne faisons pas cette injustice à la nature humaine et à nous-mêmes, de fermer nos yeux aux beautés qu'elle répand autour de nous, pour ne regarder et n'aimer que ses anciennes productions, dont nous ne pouvons pas juger avec autant de sûreté.

Voltaire, Essai sur le, poésie épique, ch. i.

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