‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 25 sur 106 · RELATIVITÉ DU BEAU · texte numérisé non relu

RELATIVITÉ DU BEAU

I — Ce sont les causes physiques, principalement le climat, qui déterminent la qualité du sang et du cerveau, et, par elle, la nature de notre esprit et de nos humeurs. De là, la prodigieuse variété des goûts et des inclinations des hommes suivant les pays (p. 84).

II. — Ce sont les variations du milieu physique qui, dans un même pays, produisent les périodes de progrès et celles de décadence (p. 86).

lil. — Les causes morales, par lesquelles on prétend expliquer les variations des idées et du goût, ou bien n'exercent pas d'action réelle, ou n'agissent que mises en mouvement par les causes physiques. Théorie de la « mutation brusque » (p. 88).

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TEXTES CITÉS

Abbé Dubos, Réflexions sur la poésie et sur la peinture, 1719.

I. — Ce sont les causes physiques, principalement le climat, qui déterminent la qualité du sang: et du cerveau, et, par elle, la nature de notre esprit et de nos humeurs. De là la prodig-ieuse variété des g-oûtsetdes inclinations des hommes, suivant les pays.

Ne peut-on pas soutenir... qu'il est des pays où les hommes n'ai^portent point en naissant des dispositions nécessaires pour exceller en certaines professions, ainsi qu'il est des pays où certaines plantes ne peuvent réussir? Ne pourrait-on pas soutenir ensuite que, comme les graines qu'on sème et les arbres qui sont dans leur force ne donnent pas toutes les années un fruit également parfait dans les pays où ils se plaisent davantage, de même les enfants élevés sous les climats les plus heureux ne deviennent pas dans tous les temps des hommes également parfaits ? Certaines années ne peuvent-elles pas être plus favorables à l'éducation physique des enfants que d'autres années, ainsi qu'il est des années plus favorables que d'autres années à la végétation des arbres et des plantes ? En effet la machine humaine n'est guères moins dépendante des qualités de l'air d'un pays, des variations qui surviennent dans ces qualités, en un mot, de tous les changements qui peuvent embarrasser ou favoriser ce qu'on appelle les opérations de la nature, que le sont les fruits eux-mêmes.

Abbé Dubos, Réflexions sur la poésie et sur la peinture^

II, xiv.

Durant la vie de l'homme et tant que 1 âme spirituelle

DU XVI ll« SIECLE 85

demeure unie avec le corps, le caractère de notre esprit et nus inclinations dépendent beaucoup des qualités de notre sang qui nourrit encore nos organes et qui leur fournit la matière de leur accroissement durant l'enfance et durant la jeunesse. Or les qualités de ce sang dépendent beaucoup de l'air que nous respirons. Elles dépendent encore beaucoup des qualités de l'air où nous avons été élevés, parce qu'il a décidé des qualités de notre sang durant notre enfance. Ces qualités ont contribué alors à la formation de nos organes qui, par un enchaînement nécessaire, contribuent ensuite dans l'âge viril aux qualités de notre sang. Voilà pourquoi les nations qui habitent sous des climats différents sont si différentes par l'esprit comme par les inclinations.

Ibid,, II, XIV.

Rien n'est plus propre à nous donner une juste idée du pouvoir que doivent avoir sur tous les hommes, et principalement sur les enfants, les qualités qui sont propres à l'air d'un certain pays en vertu de sa composition, lesquelles on pourrait appeler ses qualités permanentes, que de rappeler la connaissance que nous avons du pouvoir que les simples vicissitudes, ou les altérations passagères de Tairont même sur les hommes dont les organes ont acquis la consistance de laquelle ils sont capables. Les qualités de l'air résultantes de sa composition sont bien plus durables que ces vicissitudes.

Cependant l'humeur, et même l'esprit des hommes faits dépendent beaucoup des vicissitudes de l'air. Suivant que l'air est sec ou humide, suivant qu'il est chaud, froid ou tempéré, nous sommes contents ou chagrins sans sujet : nous trouvons enfin plus de facilité à faire de notre esprit l'usage que nous en voulons faire.

Ibid., II, XIV.

Pourquoi toutes les nations sont-t-Ues si différentes entre elles de corsage, de stature, d'inclinations et d'es-

86 IDÉES ET DOCTniNES LITTÉlîAIRES

prit, quoiqu'elles descendent d'un même père? Pourquoi les nouveaux habitants d'un pays deviennent-ils semblables au bout de quelque temps à ceux qui habitai ni le même paj'^s avant eux, mais dont ils ne descendent pas ? Pourquoi des peuples qui demeurent à une même distance de Id ligne sont-ils si différents l'un de l'autre ?... Le corps des paysans Andalous est-il conformé naturellement comme le corps des paysans de la Vieille Castille ? Les voisins des Basques sont-ils aussi agiles qu'eux ? Les belles voix sont-elles aussi communes en Auvergne qu'en Languedoc ?... La différence devient encore plus sensible en examinant la nature dans des pays fort éloignés l'utl de l'auire. Elle est prodigieuse entre un Nègre et un Moscovite. Cependant la différence ne peut venir que de la différence de l'air dans les pays oîi les ancêtres des Nègres et des Moscovites d'aujourd'hui, lesquels descendaient tous d'Adam, sont allés s'habituer...

Or si la diversité des climats peut mettre tant de variété et tant de différence dans le teint, dans la stature, dans le corsage des hommes, et même dans le son de leur voix, elle doit mettre une différence encore plus grande entre le génie, les inclinations et les mœurs des nations. Les organes du cerveau ou les parties du corps humain qui décident en parlant physiquement, de l'esprit et des inclinations d^s hommes sont, sans comparaison^ plus composées et plus délicates que les os et les autres parties qui décident de leur stature et de leur force.

Ibid., II, XV.

lî. — Ce sont les variations du milieu physique qui, dans un même pays, produisent les périodes de progrrès et celles de décadence.

De tous temps certaines plantes sont venues plus parfaites en une contrée que dans une autre, et dans le

même pays les arbres et les plantes n'y donnent pas toutes les années des fruits également bons.

Non oninis fert oninia tellus.

La cause de cet effet montre une activité à laquelle nous pouvons bien attribuer la différence qui se remarque entre l'esprit et le génie des nations et des peuples.

ÎN'agit-elle pas déjà sensiblement sur l'esprit des hommes en rendant la température des climats aussi différente qu'on la voit en différents pays comme en différentes années ? La température du climat ne nuit-elle pas beaucoup à l'éducation physique des enfants, ou ne la favorise-t'elle pas beaucoup ? Pourquoi ne veut-on pas que les enfants élevés eii France en certaines années, dont la température aura été heureuse, aient le cerveau mieux disposé que ceux qui auront été élevés durant une suite d'années dont la température aura été mauvaise? Tout le monde n'attribue-t-il pas l'esprit des Florentins et la grossièreté des Bergamasques à la différence qui est entre lair de Florence et celui de Bergame ?

Mais, objeclera-t'on, si ces changements que vous supposez arriver successivement dans la terre, dans l'air et dans les esprits étaient réels, on remarquerait dans le même pays quelque changement dans la conliguration du corps des hommes. Le changement que vous croyez arriver dans leur intérieur serait accompagné d'un changement sensible dans leur extérieur.

Je réponds en premier lieu, fondé sur tout ce que j'ai dit précédemment, que la cause qui est assez puissante pour agir sur les cerveaux de toute espèce, peut bien n'être pas assez efQcace pouraltérer la stature des corps. En second lieu je réponds que, si l'on faisait en France, par exemple, une attention exacte et suivie sur la stature des corps et sur leurs forces, peut-être trouverait-on qu'il y paraît en certains temps des générations d'hommes plus grands et plus robustes que dans d'autres. Peut-être

88 IDKES ET DOCTIilNES I-ITTÉnAlHES

trouverait-on qu'il y a des âges où l'eppèce des horaraes va en se perfectionnant, comme il y en a d'autres où elle déchoit. Lorsqu'on voit que nos guerriers trouvent le poids d'une cuirasse et d'un casque un fardeau insupportable, au lieu que leurs ancêtres ne trouvaient pas l'habillement entier du gendarme un poids trop lourd ; quand on compare les fatigues des guerres des croisades avec la mollesse de nos camps, n'est-on pas tenté de dire que la chose arrive ainsi ?

Il ne faut point alléguer que c'est la mollesse de l'éducation qui énerve les corps. Est-ce d'aujourd'hui que les pères et les mères choient trop leurs enfants...? Ne seraitce point parce que les enfants naissent plus délicats que l'expérience fait prendre des précautions plus scrupuleuses pour les conserver ?...

Enfin notre mollesse vient-elle de notre genre de vie, ou bien est-ce parce que nous naissons plus faibles par l'estomac et par les viscères que nos aïeux, que chacun dans sa condition cherche de nouvelles préparations d'aliments, des nourritures plus aisées, et que les abstinences que ces aïeux observaient sans peine sont aujourd'hui réellement insupportables au tiers du monde ? Pourquoi ne pas croire que c'est le physique qui donne la loi au moral ?

Ibid.^ II, XIX.

III. — Les causes morales, par lesquelles on prétend expliquer les variations des idées et du g-ofit, ou bien n'exercent pas d'action réelle, ou n'agfissent que mises en mouvement par les causes physiques.

Il serait inutile de prouver fort au long qu'il est des pays où l'on ne vit jamais de grands peintres ni de grands poètes. Par exemple, tout le monde sait qu'il n'est sorti des extrémités du Nord que des poètes sauvages, des versificateurs grossiers et de froids coloristes.

La peinlure et la poésie ne se sont point approchées du pôle plus près que la hauteur de la Hollande. On n'a guères vu même dans cette province qu'une peinture morfondue. Les poètes Hollandais ont montré plus de vigueur et plus de feu d'esprit que les peintres leurs compatriotes. Il semble que la poésie ne craigne pas le froid autant que la peinture.

Ibid., H, xiir, !■■« réflexion.

On ne saurait douter que les causes morales ne contribuent aux progrès surprenants que la poésie et la peinture font en certains siècles. Mais les causes physiques n'auraient-elles pas aussi leur influence dans ces progrès ? Ne contribuent-elles pas à la différence prodigieuse qui se remarque entre l'état des arts et des lettres dans deux siècles voisins ? Ne sont-ce pas les causes physiques qui mettent les causes morales en mouvement ?

Ibid.

Non seulement il est des pays où les causes morales n'ont jamais fait éclore de grands peintres ni de grands poètes, mais ce qui prouve encore davantage, il y a eu des temps où les causes morales n'ont pu former de grands artisans, même dans les pays qui en d'autres temps en ont produits avec facilité, et pour parler ainsi, gratuitement. La nature capricieuse, à ce qu'il semble, n'y fait naître ces grands artisans que lorsqu'il lui plaît.

Avant Jules H, l'Italie avait eu des papes libéraux envers les peintres et les gens de lettres, sans que leur magnificence eût fait prendre l'essor à aucun artisan et l'eût fait atteindre au point de perfection où sont parvenus les hommes de sa profession qui se manifestèrent en si grand nombre sous le pontificat de ce pape.

Ibid.

Le feu roi' a fait des établissements aussi judicieux

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