‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 27 sur 106 · MEPRIS DE LA POESIE · texte numérisé non relu

MEPRIS DE LA POESIE

I. — La poésie a été jusqu'à présent une « harmonieuse extravag-ance », une sorte de délire- Qu'elle se rapproche du bon sens, de la vérité, en traitant des sujets philosophiques (p. 93).

II. — La mesure, la rime, toutes les règles de la versification ne font pas l'essentiel de la poésie ; on peut être poète en écrivant en prose. La versification n'est qu une contrainte inutile ; le plaisir qu'elle procure au lecteur est artificiel, de même nature que celui que donne un « danseur de corde ». Eile est la cause des nombreuses impropriétés, des affectations, dont les meilleurs vers ne sont pas exempts. La prose est très supérieure aux vers, parce quelle « dit blanc dès qu'elle le veut » (p. 100).

TEXTES CITES

FoNTENELLE : Histoire des Oracles, 1687.

— Réponse à Mgr l'és'êque de Luçon [Bussy-Ra-

JjutiuJ, 6 mars 1732 {Œuvres, nouv, éd., 17i2, t. III).

— Réflexions sur la poétique. (Ibid., t. III.)

— Préface générale de la tragédie et c?e< six

comédies. [OEuvres, uouv. éd., t. VII, 1751.)

IDEES ET DOCTRINES LITTÉnAIRES DU XVIH= SlÈCl.E 93

FoNTENELLE : Discouis lu daus l'Assemblée publique de

l'Académie, du 25 août 1749. ilbid., t. YIII,

— Sur la poésie en général. (Ibid., t. VIII, 1752.)

La Motte : Discow s sur la poésie en général et sur l'ode en

particulier. (^Les Odes, 1707.)

— Quatrième Discours à l'occasion de la tragédie

d' « Œdipe ». [OEuvies de théâtre, t. I'='", , 1730.)

— Comparaison de la première scène de « M thri~

date » ai'ec la même scène réduite en /rose, d'oie naissent quelques réflexions sur les vers, (Ibid )

— La libre Éloquence, ode en prose. (Ibid.)

— L'Ode de M. de La Faille (sic) mise en prose.

[OEuvres de théâtre, t. II, 1730.)

— Suite des Réflexions sur la tragédie, où l'on ré~

pond à M. de Voluiire. 1730.

Féxf.lon : Lettre sur les occufations de l'Académie française,

Abbé DuBos : Réflexions sur la poésie et sur la peinture,

Mo>'TESQUiEu : I^ettres persanes, 1721.

Abbé DE Po>'s : Dissertation sur le poème épique. {OEuvres,

1738'.) Abbé Tkublet : Essais sur divers sujets de littérature et de

morale, t. I", 1735 ; t. III, 1754 (5e éd.) ;

t. IV, 1760.

— Mémoire -i pour servir à l'histoire de M. de

Fontenelle, 1759.

Marmontel : Art. Epopée. [Encyclopédie, t. V, 1755.) D'Alembert : Réflexions sur la poésie, 1760.

. — La Poésie a été jusqu'à présent « une harmonieuse extravag-ance », une sorte de délire Qu'elle se rapj)roche du bon sens, de la vérité, en traitant des sujets philosophiques.

J. L'acte de Pons est mort en 1732.

94 IDÉES ET DOCTRINKS LITTÉRAIHES

Il me semble qu'il ne faudrait donner dans le sublime qu'à son corps défendant. Il est si peu naturel! J'avoue que le style bas est encore quelque chose de pis; mais il y a un milieu, et même plusieurs, c'est ce qui fait l'embarras : on a bien de la peine à prendre juste le ton que l'on veut et à n'en point sortir.

FoNTENELLE, Histoire des Oracles, préface.

Aux images fabuleuses sont opposées les images purement réelles d'une tempête, d'une bataille, etc., sans l'intervention d'aucune divinité. Il s'agit maintenant de savoir lesquelles conviennent le mieux à la Poésie, ou si elles lui conviennent également les unes et les autres. J'entends tous les poètes, et même, je crois, tous les gens de lettres, s'écrier d'une commune voix qu'il n'y a pas là de question. Les images fabuleuses L' emportent infiniment sur vos réelles. J'avoue cependant que j'en doute. Examinons, supposé néanmoins qu'il nous soit permis d'examiner.

Je lis une tempête décrite en très beaux vers ; il n'y manque rien de tout ce qu'ont pu voir, de tout ce qu'ont pu ressentir ceux qui l'ont essuyée; mais il y manque Neptune en courroux avec son trident. En bonne foi, m'aviserai-je de le regretter, ou aurai-je tort de ne pas m'en aviser ? Qu'eût-il fait là de plus que ce que j'ai vu ? Je le défie de lever les eaux plus haut qu'elles ne l'ont été, de répandre plus d'horreur dans ce malheureux vaisseau, et ainsi de tout le reste ; la réalité seule a tout épuisé.

FoNTENELLE, Sur la poésie en général.

Cette âme,' qu'on veut que les divinités répandent partout, y sera également répandue, si l'on sait personnifier par une figure reçue de tout le monde des Etres inanimés, et même ceux qui n'existent que dans l'esprit, mais qui ont un fondement bien réel. Les ruines de Garthage peuvent parler à Marins exilé, et le consoler de ses mal-

ou XVIll^ SIÎXLE 05

heurs. La Patrie peut faire ses reproches à César qui va la délriiire. Cet art de personuilier ouvr-; un champ bien moins borné et plus fertile que l'ancienne Mytliologie. ^

J[?id.

Au-dessus des images, ou les plus nobles, ou les plus vives qui puissent représenter les sentiments et les passions, sont encore d'autres images plus spirituelles, placées dans une région où l'esprit humain ne s'élance qu'avec peine ; ce sont les images de l'ordre général de l'Univers, de l'Espace, du Temps, des Esprits, de la Divinité ; elles sont métaphysiques, et leur nom seul fait entendre le haut rang qu'elles tiennent ; on pourrait les appeler Intellectuelles... Il s'agit maintenant de savoir si elles conviennent à la Poésie,

Les productions de cette poésie purement philosophique seraient telles que peu d'auteurs en seraient capables... peu de lecteurs capables de les goûter... mais cela est étranger à la poésie, qui par elle-même a droit de s'élever aux images intellectuelles, si elle peut. La grande difJiculté est que ces images ont une langue barbare dont la poésie ne pourrait se servir sans offenser trop l'oreille, sa maîtresse souveraine, et maîtresse délicate : mais il peut se trouver un accommodement ; la Poésie fera un effort pour ne parler des sujets les plus philosophiques qu'en sa langue ordinaire; les figures bien maniées peuvent aller loin ; les images, même fabuleuses, rajeuniront par l'usage nouveau qu'on en fera...

Si le fond de l'agrément de la Poésie est, comme nous l'avons dit, la difficulté vaincue, certainement traiter ces sortes de matières en vers, c'est entreprendre de vaincre les plus grandes difficultés ; rien ne devrait être plus conforme au génie audacieux de la Poésie... mais elle veut être plus modeste, et s'abstenir de toucher aux épines de la philosophie; soit, elle doit au moins être assez hardie pour ne pas s'effaroucher des grands et nobles sujets philosophiqufs, quoique peu familiers à la

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plupart des hommes. La Poésie s'est souvent alliée heureusement à la plus haute philosophie...

Le poète philosophe n'est donc pas à blâmer, au contraire ; il est très estimable d'avoir réuni en lui deux qualités contraires tt rarement jointes : il sera bien plus aisé de trouver des fous de la façon du feu divin.

Ibid.

Il n'est pas douteux que la Philosophie n'ait acquis aujourd'hui quelques nouveaux degrés de perfection. De là, se répand une lumière qui... s étend enfin sur tout l'empire des Lettres. L'ordre, la clarté, la justesse, qui n'étaient pas autrefois des qualités trop communes chez les meilleurs auteurs, le sont aujourd'hui beaucoup davantage, et même chez les médiocres. Le changement en bien jusqu'à un certain point est assez sensible partout. La Poésie se piquera-t-elle du glorieux privilège d'en être exempte ?

Les Philosophes anciens étaient plus poètes que philosophes ; ils raisonnaient peu et enseignaient avec une entière liberté tout ce qu'ils voulaient. Quand les poètes modernes seraient plus philosophes que poètes, on pourrait dire que chacun a son tour ; et à parler sérieusement, si ces changements de scène doivent arriver, ils se trouveront arrangés comme l'ordre naturel des choses le demande.

Peut-être viendra-t-il un temps où les poètes se piqueront d'être plus philosophes que poètes, d'avoir plus d'esprit que détalent...

Tout est mouvement dans l'univers... et il paraît bien avéré que le genre humain... a fait quelques pas vers la raison...

Ibid.

On sait que entliousiasme ne signiae autre chose que

DU XVIH* SIÈCLE 97

inspiration; et c'est un terme qu'on applique aux poètes, par comparaison de leur imagination échauffée avec la fureur des prêtres lorsque le dieu les agitait et qu'ils pronotiijaient les oracles... Mais c'est le plus souvent un beau nom »[u'on donne à ce qui est le moins raisonnable... Enlliousiasnie tant qu'on voudra, il faut qu'il soit toujours guidé parla raison, et que le poète le plus échauffe se rappelle souvent à soi, pour juger sainement de ce que son imagination lui ofire.

Pour moi, je crois... qu'il faut de la méthode, dans toutes sortes d'ouvrages; et l'art doit régler le désordre même de l'ode.

La Motte, Discours sur la poésie en général et sur Code en particulier.

Je sais ce qui a le plus nui à M. de la Motte. 11 prenait assez souvent ses idées dans des sources assez éloignées de celle de l'Hippocrène, dans un fond peu connu de ré. flexions fines et délicates, quoique solides; en un mot. car je ne veux rien dissiraulei-, dans la métaphysique même dans la philosophie. Quantité de gens ne se trouvaient plus en pays de connaissance, parce qu'ils ne voyaient plus Flore et les Zéphirs, Mars et Minei've, et tous ces autres agréables et faciles riens de la poésie ordinaire. Un poète si peu frivole, si fort de choses, ne pouvait pas être un poète : accusation plus injurieuse à la poésie qu'à lui.

FoNTENELLE, Réponse à Mgr révêque de Luron.

Malgré tout cela, M. de la flotte n'était pas poète, ont dit quelques-uns, et mille échos l'ont répété. Ce n'était pas un enthousiasme involontaire qui le saisît, une fureur divine qui l'agitât, c'était seulement une volonté de faire des vers, qu'il exécutait, parce qu'il avait beaucoup d'esprit. Quoi î ce qu'il y aura de plus eslimalde en nous, serace donc ce qui dépendra le mo ns de nous, ce qui agira le plus en nous sans nous-mêmes, ce qui aura le plus de

98 IDÉES ET DOCTniXKS LITTÉliAIUES

conformité avec l'instinct des animaux? Car cet enthousiasme et cette fureur bien expliqués, se réduiront à de véritables instincts. Les abeilles font un ouvrage bien entendu, à la vérité, mais admirable seulement en ce qu'elles le font sans l'avoir médité et sans le connaître. Est-ce là le modèle que nous devons nous proposer, et serons-nous d'autant plus parfaits que nous en approcherons davantage?

Ihid.

Ce sont les poètes, me dit-il, c'est-à-dire ces auteurs dont le métier est de mettre des entraves au bon sens, et d'accabler la raison sous les agréments, comme on ensevelissait autrefois les femmes sous leurs ornements et leurs parures... Voici les lyriques, que je méprise... et qui font de leur art une harmonieuse extravagance.

Montesquieu, Lettres persanes^ lettre cxxxvii.

On n'est point méprisable pour manquer de bel esprit ou de génie; on l'est pour manquer de jugement et de goût, parce qu'ils sont indispensables. Le génie est plutôt admirable qu'estimable. Quelqu'un disait d'un homme de beaucoup de génie, mais de peu de jugement ou de goût : « Je t^ admire et le méprise ».

Abbé Trublet, Suite sur V Esprit, V.

(Essais, t. IIL)

Qu'est-ce que la rime, dira-t-on? N'est-ce pas une pure bagatelle? J'en conviens, à parler selon la pure raison ; mais le nombre réglé des syllabes, un repos fixé au milieu de nos grands vers, ou la Césure, ne sont-ce pas aussi des bagatelles précisément de la même espèce? Traitez-les comme vous voulez traiter la Rime, négligezles autant, les proportions gardées, et vous n'aurez plus de poésie française, rien qui la distingue de la prose...

Ne sont-ce pas les diflicultés vaincues qui font la gloire

DU XVIII^ SlkCLE 99

des poètes? N'est-ce pas sur cet unique fondement, par cette seule considération, qu'on leur a permis une espèce de langage particulier, des tours plus hardis, plus imprévus ; eniin ce qu'ils appellent eux-mêmes, en se vantant, un beau, un noble, un heureux délire, c'est-à-dire en un mot, ce que la droite raison n'adopterait pas ?

FoNTENELLE, Discours lu dans rassemblée publique {de l\4.cadémie) du 25 août i749.

De tous les ouvrages d'esprit, il n'y en a peut-être point d'un genre plus bizarre que l'Elégie française, tombée aujourd'hui, à la vérité, mais très en vogue dans le siècle précédent. Que l'amour heureux et tranquille emprunte le langage de la poésie; à la bonne heure. Mais qu'un homme crève de jalousie, ou meure de douleur, et que là-dessus il se mette à faire cent vers, quoi de moins naturel?

Abbé Trublet, De la poésie et des poètes ^ VIII. (Essais, t. IV.)

Pas de jugement, beaucoup d'orgueil, des passions vives, voilà de quoi donner lieu à bien des écarts. De là les folies des gens à talents, des poètes, par exemple.

Abbé Thublet, Suite sur l'Esprit, XII.

(Essais, t. III.)

M'Sl. d'Alembert et Diderot ayant paru désirer d'avoir quelque chose de M. de Fonlenelle pour V Encyclo;^édie, je fis remettre au second des fragments sur les Poètes dramatiques grecs, le seul manuscrit que j'eusse alors de M. de Fontenelle ; il vivait encore. Quelque temps après, je demandai à M. Diderot s'il en ferait usage. Il me répondit avec vivacité qu'il se garderait bien de mettre dans Y Encyclopédie, un écrit où Eschyle était traité de fou; et il est vrai que M. de Fontenelle le disait à peu près, quoique moins crûment. Voici le passage :

« On ne sait ce que c'est que le Promét/tée d'Es-

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chyle. Il n'y a ni sujet, ni dessein, mais des emportements fort poétiques et fort liardis. Je crois qu'Eschyle était une manière de fou qui avait l'imagination très vive et pas trop réglée. »

Abbé Trublet, Mémoires pour servir à l'Histoire de M. de Fontenelle.

II. — La mesure, la rime, toutes les règ-les de la versification ne font pas l'essentiel de la poésie^ on peut être poète en écrivant en prose. La versification n'est qu'une contrainte inutile; le plaisir qu'elle procure au lecteur est artificiel, de même nature que celui que donne un « danseur de corde » . Elle est la cause des nombreuses impropriétés des aîTcctations, dont les meilleurs vers ne sont pas exempts. La prose est très supérieure aux vers, parce qu'elle « dit blanc, dès qu'elle le veut ».

Me sera-t-il permis de représenter ici mi peine sur ce que la perfection de la versification française me paraît presque impossible? Ce qui me confirme dans cette pensée, est de voir que nos plus grands poètes ont fait beaucoup de vers faibles. Personne n'en a fait de plus beaux que Malherbe;- combien en a-t-il fait qui ne sont guère dignes de lui! Ceux même d'entre nos poètes les plus estimables qui ont eu le moins d'inégalité, en ont fait assez souvent de raboteux, d'obscurs et de languissants : ils ont voulu donner à leur pensée un tour délicat, et il la faut chercher; ils sont pleins d'épithètes forcées pour attraper la rime. En retranchant oertans vers, on ne retrancherait aucune beauté : c'est ce qu'on remarquerait sans peine, si on examinait chacun de leurs vers en toute rigueur.

Notre versification perd plus, si je ne me trompe.

DU XVIIl* SIÈCLE 101

qu'elle ne gagne par les rimes : elle perd beaucoup de variété, de facililé et dharmonie. Souvent la rime, qu'un poète va chercher bien loin, le réduit à allonger et à faire languir son discours; il lui faut deux ou trois vers postiches pour en amener un dont il a besoin. On est scrupuleux pour n'employer que des rimes riches, et on ne Test ni sur le fond des pensées et des sentiments, ni sur la clarté des termes, ni sur les tours naturels, ni sur la noblesse des expressions. La rime ne nous donne que l'uniformité des finales, qui est souvent ennuyeuse, et qu'on évite dans la prose, tant elle est loin de flatter l'oreille. Cette répétition des syllabes finales lasse même dans les grands vers héroïques, oîi deux masculins sont toujours suivis de deux féminins.

11 est vrai qu'on trouve plus d'harmonie dans les odes et dans les stances, où les rimes entrelacées ont plus de cadence et de variété. Mais les grands vers héroïques, qui demanderaient le son le plus doux, le plus A'arié et le plus majestueux, sont souvent ceux qui ont le moins celte perfection.

Les vers irréguliers ont le même entrelacement de rimes que les odes; de plus, leur inégalité, sans règle uniforme, donne la liberté de varier leur mesure et leur cadence, suivant qu'on veut s'élever ou se rabaisser. M. de La Fontaine en a fait un très bon usage.

Je n'ai garde néanmoins de vouloir abolir les rimes ; sans elles, notre versification tomberait. Nous n'avons point dans notre langue cette diversité de brèves et de longues qui faisait, dans le grec et dans le latin, la règle des pieds et la mesure des vers. Mais je croirais qu'il serait à propos de mettre nos poètes un peu plus au large sur les rimes, pour leur donner le lïvOyen d'être plus exacts sur le sens et sur l'harmonie. En relâchant un peu sur la rime, on rendrait la raison plus parfaite ; on viserait avec plus de facilité au beau, au grand, au simple, au facile; on épargnerait aux plus grands poètes des tours forcés, des épithètes cousues, des pensées qui ne

se présentent pas d'abord assez clairement à l'esprit. L'exemple de- Grecs et des Latins peut nous encourager à prendre cette liberté : leur versification était, sans comparaison, moins gênante que la nôtre ; la rime est plus difficile, elle seule, que toutes leurs règles ensemble. Les Grecs avaient néanmoins recours aux divers dialectes : de plus, les uns et les autres avaient des pvUabes superflues qu'ils ajoutaient librement pour remplir leurs vers. Horace se donne de grandes commodités pour la versification dans ses Satires, dans ses Epîtres, et même en quelques Odes : pourquoi ne chercherions-nous pas de semblables soulagements, nous dont la versification est si gênante et si capable d'amortir le feu d'un bon poète?

Fénelox, Lettre sur les occupations de V Académie. V. Projet de poétique.

La seule idée de l'adresse de l'art ou du manque d'art embellit ou gâte les mêmes choses, qui n'ont d'ellesmêmes ni beauté ni désagrément. Peu de gens font réflexion, par exemple, pourquoi les rimes qui font une partie de l'agrément des vers, sont insupportables dans la prose ; pourquoi la plus belle période du monde est défigurée par la chute de deux membres qui riment. Avons-nous d'autres oreilles pour la prose que pour les vers ? D'où peut venir cette différence? La raison en est que les rimes sont dans les vers une difficulté qu'il a fallu surmonter avec art, et ■ ians la prose ce n'est qu'une négligence qu'on n'a pas pris la peine d'éviter. Elles plaisent sous l'une de ces formes et déplaisent sous l'autre. Il est donc vrai que la seule idée de la difficulté donne de l'agrément aux rimes qui naturellement n'en ont aucun, et qu'on aime à voir que l'art tienne le poêle en contrainte. D'un autre côté, ce qui paraît un effet de la contrainte de l'art est désagréable, un vers supportable en lui-même, que la prose aurait pu recevoir, mais do t on voit que la principale fonction est de rimer, ne manque point de

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s'attirer des railleries. Tout cela semble assez bizarre; on aime les rimes pour leur difficulté, on n'aime point ce que produit la difû ulté des rimes. Il faut que l'art se montre; car si on ignorait que la rime est affectée, elle ne ferait nul plaisir, et peut-être même choquerait-elle par son uniformité. Il faut que l'art se cache ; et dès qu'on s'aperçoit de ce qui est affecté pour la rime, on en est dégoûté. Voilà une belle matière pour une de ces questions oîi le pour et le contre paraissent également vrais, faute d'être entendus.

FoxTEXELLE, Réflex. sur la poétique, LXX.

On sait assez ce qui fait la beauté naturelle du discours, c'est la justesse et la vivacité des pensées, l'heureux chois des expressions, etc A tout cela l'Art de la poésie ajoute, sans aucune nécessité, sans aucun besoin pris dans la chose, les rimes et les mesures. Les voilà devenues une beauté par ce seul caprice de l'art, et par la seule raison qu'elles gêneront le poète, et que l'on sera bien aise de voir comment il s'en tirera. Si cette nouvelle sujétion fait dire au poète des choses forcées ou inutiles, comme elles sont contraires à la beauté naturelle du discours, on en est plus choqué que l'on n'est touché de ce qu'il a satisfait à la contrainte de la rime. Mais si malgré cette contrainte, il pense et s'exprime aussi bien que s'il eût été entièrement libre, alors au plaisir naturel que (ait la beauté du discours, se joint le plaisir artificiel de voir que la contrainte n'a rien gâté. L'art est un tyran qui se plaît à gêner ses sujets, et qui ne veut pas qu'ils paraissent gênés; et je me souviens sur cela des Maldives, où les rois avaient poussé le raffinement de la tyrannie, jusqu'à établir que c'était un crime d'Etat de paraître triste. Il faut que ceux qui ne sauraient pas que le poète a été obligé de rimer, ne s'en aperçoivent pas, et que ceux qui le savent, soient surpris de ne pas s'en apercevoir.

Jôid,, LXXi.

Est-il bien vrai que les vers donnent plus de grandeur et de majesté aux poèmes ? Leur fournissent-ils en effet plus de ressource que la prose? Examinons un peu les avantages réels de l'un et de l'autre langage; et voyons si la prose vaincue doit céder aux vers ses droits sur quelque genre.

Les vers sont distingués de la prose par la singularité des nombres auxquels l'art arbitraire les a assujettis, et par la terminaison uniforme qui constitue la rime. Ces nombres et cette rime donnent à la diction un air contraint et bizarre, qui loin de plaire à qui n'y serait pas habitué, lui causerait au contraire un sentiment désagréable qu'il trouverait moyen de justifier. A quoi bon, s'écrierait-il, à quoi bon cet art pénible, qui fait perdre aux pensées leur vérité et leurs grâces naturelles ? Depuis quand s'esl-on avisé de faire plier la raison sous le joug d'un langage follement mesuré ? ce qu'on peut me dire avec élégance dans l'idiome ordinaire, sans se donner beaucoup de peine, pourquoi me le présenter dans un langage effrayant, qui porte avec lui l'appareil du travail et de l'affectation ? Le retour importun de la rime, la répétition des mêmes nombres dans chacune de vos phrases me fatiguent et m'ennuient. Que pourrions-nous répondre à ces reproches ?

Vous n'êtes point accoutumé, Monsieur, à ce langage que vous nommez bizarre; lorsque vous vous serez familiarisé avec lui par la lecture des bons Poètes, ce qu'il a de contraint et d'affecté disparaîtra pour vous. Un jour vous vous plairez à marquer cette folle mesure des vers, en les prononçant sur des tons plus soutenus que la prose; vous tiendrez grand compte au Poète d'avoir surmonté les difficultés de cet art même, pour lequel vous marquez tant d'aversion et de mépris.

Les vers ne plaisent point par eux-mêmes : il nous a fallu un long commerce avec eux, pour n'être guères choqué de leur démarche affectée et de leur air contraint. Quelque variées que soient les choses qu'ils nous pré-

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sentent, nous sommes toujours un peu blessés de les voir paraître sous des signes si uniformes; la répétition obstinée des mêmes nombres et des mêmes terminaisons est encore pour nous aujourd'hui une source d'ennui. Pourquoi néanmoins les aimons-nous, ces vers, avec tant de défauts que nous leur reconnaissons ? Préparons notre réponse par un exemple.

Un danseur de corde ne danse pas, à beaucoup près, sur la corde, avec des mouvements aussi variés qu'il pourrait le faire sur un vaste théâtre. Il est renfermé dans les bornes étroites d'une ligne qu'il parcourt en avant et en arrière, sans pouvoir présenter le front à sa droite et à sa gauche; l'attention qu'il est forcé de donner au péril de son art, lui dérobe les grâces libres et enjouées des bras et du visage : il a l'air inquiet et souffrant; cependant il plaît, il amuse le spectateur. Ce n'est pas précisément le danseur qu'on admire ici ; on n'est occupé que de la difflculté qu'il surmonte, du danger qu'il brave; en sorte que si la corde suspendue cessait de paraître dangereusement distincte du plancher, le spectacle ne serait plus si intéressant : notre homme pourrait encore étonner par son adresse, mais il perdrait le mérite du courage.

Appliquons ceci au poète. Il nous plaît, quoique souvent il nous parle avec moins d'élégance que le prosateur. Nous nous plaisons à le voir lutter contre les difficultés d'un art industrieux et pénible. Il n'y a point ici de péril comme dans l'exemple proposé ; c'est un spectacle de pure industrie ; ce ressort suffit à nous émouvoir. Quand une pensée se trouve, à quelque chose près, aussi bien exprimée en vers, qu'elle pourrait l'être en prose, on applaudit au succès du poète; on lui voue son indulgence, on lui permet de grimacer de temps à autre; les expressions impropres sont chez lui de légères fautes; les constructions inusitées deviennent ses privilèges.

Que les poètes ne tirent point vanité de ce droit interdit à la prose. Ce droit même atteste la misère de leur

art; misère au besoin de laquelle nous avons été forcés de faire plier la règle française, qui veut qu'on soulage l'attention par une construction aisée, qui présente cà quelque chose près les idées dans leur ordre naturel.

S'il était possible que les vers n'usassent jamais de cette liberté, ils n'en seraient que plus parfaits. Quand j'en trouve une suite nombreuse, dont les constructions pourraient être adoptées par la prose, j'applaudis au prodige.

On croit communément que la prose est subordonnée aux vers, qu'il ne lui sied pas de prendre certain essor ; qu'elle doit être humble et retenue, en traitant le même sujet sur lequel les vers parleraient impérieusement. On s'imagine que les fictions ingénieuses, les figures hardies, les images brillantes sont l'apanage des vers ; que la prose n'a pas même droit à ces richesses; préjugé le plus déraisonnable, et peut-être le plus universel qui ait jamais obsédé les gens de lettres...

Pour moi, j'ose penser que la prose et les vers n'ont par eux-mêmes aucun ton déterminé, et qu'ils le reçoivent des sujets différents, sur lesquels ils s'exercent. Si vous voulez traiter un sujet galant, demandez à votre génie les grâces badines propres à ce genre, des images simples, des idées naïves. Voulez-vous chanter une action héroïque? Montez votre génie au ton que demande votre sujet. Vous nous parlerez avec majesté ; vos fictions seront nobles et hardies ; vos images somptueuses, vos figures éclatantes. Ce n'est point de l'art des vers que vous empruntez le droit de me parler ici avec tant de faste ; c'est de la grandeur de l'action que vous célébrez.

Feu M. de Fénelon nous a donné en prose les aventures de Télémaque. Ce poème devrait avoir fait soupçonner aux gens de lettres que les vers n'ont aucunes richesses qui n'appartiennent à la prose, et dont elle ne sache user avec succès.

Lorsque j'ai cilé au préjugé l'exemple du Télémaque

DU XVin'^ SUCCLE 107

Français, il m'a répondu que ce poème était écrit en vers, à la mesure et à la rime près. Que me veut-on dire par là, sinon que la prose est en droit de parler du même ton que les vers et qu'elle n'est distinguée que par la mesure et par la rime? On voit, par tout ce que je viens de dire, combien je suis éloigné de penser, avec madame Dacier, que la prose doive faire aux vers les honneurs du poème épique.

Je soutiens qu'elle a droit sur tous genres d'ouvrages indistinctement; qu'elle a seule l'usage libre de toutes les richesses de l'esprit; que n'étant assei'vie à aucun joug, elle ne trouve jamais d'obstacles à exprimer ce que le génie lui présente, elle n'est jamais forcée de rejeter les expressions propres et les tours uniques que demandent les idées successives et les sentiments variés que les sujets embrassent.

Il n'en est pas de même des vers. Leur asservissement à la mesure et à la rime les force souvent de substituer aux expressions et aux tours propres, de faux équivalents : une pensée fine, un sentiment vif, qui n'échapperait pas au prosateur maître de sa diction, échappe souvent au versificateur impuissant à les exprimer.

Je crois donc que l'art des vers est un art frivole ; que si les hommes étaient convenus de les proscrire, non seulement nous ne perdrions rien, mais que nous gagnerions beaucoup. Forcés de parler le langage dicté par la nature, nous traiterions tous les genres en prose, avec d'autant plus de convenance et de vérité, que la variété de nos signes répondrait mieux à la variété de nos sentiments et de nos pensées, avec d'autant plus d'élégance que nous ne serions jamais impuissants à exprimer ce que le génie nous offrirait d'heureux ; avec d'autant plus de clarté que, maîtres de nos constructions, nous présenterions toujours les idées dans leur ordre naturel.

AbdÉ de Po^'s, Dissertation sur le poème épique, contre la doctrine de M. D... [Dacier].

108 IDÉES ET DOCTRINES LITTÉUAinES

La rime n'est pas l'iraitation d'aucune beauté qui soit dans la nature.

Abbé Dubos, lîé/hwions sur Iti poésie et sur 1(1 pcinlurc^ 1, xi.

La rime, ainsi que les fiefs et les duels, doit .. son origine à la barbarie de nos ancêtres.

Ibid., sect. xxxvi.

La nécessité de rimer est la règle de la poésie dont l'observation coûte le plus et jette le moins de beautés dans les vers. La rime estropie souvent le sens du discours et elle l'énervé presque toujours.

Ibid., sect. xxxvi, de la Rime.

J'ai donc dit que la rime et la mesure n'étaient point la poésie ; et voilà le blasphème que j'ai proféré contre Apollon. Qu'on me pardonne, si je peisévère au point de dire que l'opinion contraire m'en paraît un contre la raison.

La rime et la mesure peuvent subsister avec les idées les plus triviales et le langage le plus populaire ; et la poésie, qui n'est autre chose que la hardiesse des pensées, la vivacité des images et l'énergie de l'expression, demeurera toujours ce qu'elle est, indépendamment de toute mesure. Le Cocu imaginaire est versification sans poésie, et le Télémaque est poésie sans versification.

Lamotte, V Ode de M. de La Faye.

Quand on veut excuser quelque licence en vers, on dit ordinairement : cela est bon en poésie. C'est comme si l'on disait : cela n'est pas bon en effet, mais songez que ce sont des vers ; et voilà justement de quoi se plaint le philosophe de mauvaise humeur, qu'il y ait un style où il soit permis de ne pas parler juste.

Ibid.

nu XVlIl^ SIÈCLE 100

Non seulement j'ose croire qu'une prose, je ne dis pas hardie, mais proportionnée aux personnages et au ?ujet, suffirait à nous peindre les passions, mais j'ose encore in'étonner qu'on le conteste. Les passions feront toujours d'autant plus d'effet qu'elles seront mieux imitées; et elles seraient toujours d'autant mieux imitées qu'on leur ferait parler leur vraie langue : or les passions originales n'ont jamais parlé en vers. Cela implique contradiction : elles sont naïves, impatientes de s'énoncer, incompatibles avec toute recherche de tours et d'expressions ; et dès qu'on est vivement ému, on a aussitôt parlé que senti.

Ibid.

La rime et la mesure sont toujours des entraves pour la justesse; et le meilleur succès qu'on puisse attendre en s'y assujettissant, c'est de paraître n'avoir pas été gêné. Ne vaudrait-il pas autant ne pas l'être en effet et dire aussi bien avec moins de peine ? Nous ressemblons en cela aux enfants qui aiment à courir auprès des précipices, et qui n'en attendent d'autre gloire que de ne s'être pas blessés.

Voici, en un mot, ce qui décide. Le travail est louable, quand il nous met en état de dire toujours les choses de la meilleure manière qu'elles puissent être dites : il est condamnable au contraire quand il nous ôte la liberté de ce choix ; et voilà ce que font la prose et les vers. Rien nerapêche la prose d'atteindre à la perfection, au lieu que les plus grands poètes ne sentent que trop combien leur art s'y refuse. C'est ce qui fait dire à M. Pélisson que les vers ne sont jamais achevés.

Ibid.

Nous estimons beaucoup moins le sens que la versification... Or... je fais quelque honte à des hommes raisonnables d'estimer plus un bruit mesuré que des idées qui les éclairent ou des sentiments qui les touchent ; et je dis que le soin de mesurer ce bruit qu'on appelle

110 IDÉES ET DOCTniXES LÎTTÉRAinES

si mal à propos enthousiasme, n'est en soi qu'un travail aussi pénible que frivole... Combien de fois avez-vous éprouvé, comme Despréaux, que la rime quinteuse disait noir, quand vous vouliez dire blanc ? Prenez-y garde en passant, la prose dit blanc dès qu'elle le veut, et voilà son avantage.

Lamotte, Rcponse à M. de Voltaire.

L'homme est ami de la symétrie, mais il l'est encore plus de la variété. Il faut donc pour le satisfaire, lui présenter des proportions exactes, mais lui en offrir toujours de différentes. Les vers ne satisfont qu'au premier goût. La libre éloquence satisfait à l'un et l'autre. Les vers, surtout dans les longs ouvrages, dégénèrent en une monotonie insupportable. L'oreille en est d'abord flattée par le goût de la sj'métrie ; mais elle en est bientôt fatiguée par le défaut de variété, et il s'en faut bien que le partisan le plus échauffé de la versification en puisse soutenir une suite aussi longue qu'il le ferait d'un ouvrage en prose...

Si la symétrie est d'un grand charme dans les objets qu'on embrasse d'une seule vue, il n'en est pas de même pour les objets successifs, et il y faut alors de la diversité : Or les vers ne se présentent que successivement. Et quel ennui de les voir défiler deux à deux, toujours avec le même nombre de syllabes, leurs hémistiches superstitieusement observés, et s^. répondant toujours comme une espèce d'écho.

Lamotte, VOde de M. de La Paye.

Toutes les tragédies de Racine mises en prose, avec la même exactitude à conserver ses pensées, ses tours et ses expressions, en ne leur retranchant précisément que l'agrément de la rime et de la mesure... ces tragédies feraient la même impression de beauté, et produiraient le même degré d'estime pour l'auteur...

Mais je m'adresse... à ceux qui sentiraient un déchet

DU XVIII* SIKCLE 111

considérable dans ces tragédies; pour qui, parle seul changement du style, elles deviendraient un ouvrage ordinaire, et qui n'auraient plus de l'auteur l'idée de grand génie que le mérite de la versification leur a laissée. Je leur dis donc ce que je me suis dit à moi-même, en me surprenant dans une pareille méprise, que nous n'estimons pas assez ce qui est réellement estimable ; et que nous estimons excessivement ce qui ne l'est guère, pour ne pas dire ce qui ne l'est point du tout.

Qu'est-ce qui constitue la solide bonté d'un ouvrage, si ce n'est la justesse des pensées, liées entre elles par le meilleur arrangement, la convenance des tours qui expriment des sentiments proportionnés à la nature des choses dont on parle, et le choix des expressions les plus propres à faire passer exactement dans l'esprit des autres les idées qu'on veut leur donner. Voilà la raison, voilà l'éloquence, voilà la connaissance parfaite et le seul usage légitime d'une langue.

Après toutes ces conditions, que resterait-il à estimer dans un ouvrage du côté de l'intelligence ? C'est pourtant de ces beautés que les tragédies de Racine ne perdraient rien si on les réduisait en prose, comme je l'ai essayé pour une scène. Pourquoi donc nous paraîtraientelles moins belles ? Pourquoi les estimerions-nous moins ? c'est sans doute que nous ne sentons pas assez leur vrai mérite, et que nous apprécions trop le mérite de 1.1 versification.

Mais qu'est-ce que ce prétendu mérite que nous mettons à si haut prix ?Le vain mérite de la difficulté. Extravagance de la part de ceux qui imposent ce joug; et de la part de ceux qui le reçoivent, travail également frivole et pénible.

Lamotte, Discours à Voccasion cVune scène de « MitJiridate ».

M. Despréaux m'a dit lui-même qu'il avait été vingt ans à corriger une fausse rime. Je rebats ce qu'il faut de

l'hyperbole; mais il en reste toujours assez pour être frappé du ridicule des hommes, d'avoir inventé un art exprès pour se mettre souvent hors d'étal d'exprimer exactement ce qu'ils voudraient dire, ou, ce qui est encore pis, pour avoir à sacrifier ce qui serait dit le plus heureusement à des conditions que la raison n'a point prescrites.

La. Motte, Discours à l'occasion de la tragédie d' « Œdipe ».

Rime aussi bizarre qu'impérieuse, mesure tyrannique, mes pensées seront-elles toujours vos esclaves ? Jusques à quand usurperez-vous sur elles l'empire de la raison ? Dès que le nombre et la cadence l'ordonnent, il faut vous immoler, comme vos victimes, la justesse, la précision, la clarté. Ou, si je m'obstine à les conserver malgré vous, par quelles tortures ne vous vengez-vous pas de ce que je vous résiste ? Je vois le soleil se lever, se coucher, se relever plus d'une fois, avant que j'aie pu vous réconcilier avec une pensée qui valait à peine quelques moments.

La Motte, La libre Éloquence.

Les pensées sont autant au-dessus des images que cï qui apprend et prouve quelque chose est au-dessus de a qui n'apprend et ne prouve rien. Cependant on dit que dans les vers les images valent bien mieux que les pensées. Tant pis pour les vers; car c'est une grande preuve de leur infériorité à la prose. De deux genres, celui dans lequel ce qui est le moins bon est le meilleur dès lors est lui-même le moins bon.

Abbé Trublet, De la poésie et des poètes^ xxviil [lissais, t. IV),

La contrainte du vers est plus souvent une occasioi de fautes que de beautés...

DU XVin' SIÈCLE 113

En prose, il est toujours possible d'éviter les fautes de slyle, non • n vers...

En prose on dit ce qu'on veut, et en vers ce qu'on peut.

Ibid., XVI. [Essais, t. IV.)

Les meilleurs vers mis en prose font de mauvaise prose. Si l'on en demande la raison, quelques gens de lettres croiront vous l'avoir dite en vous disant : c^est que ie style des vers et ceiui de la prose sont fort différents. Mais cela n'est point vrai. Le style de la prose et celui des vers sont les mêmes, aux transpositions près. La poésie qui doit se trouver dans les vers, n'en différencie point essentiellement le style de celui de la prose, puisqu'il y a de la prose poétique... Alors on ne devrait trouver dans la prose faite d'après des vers d'autre défaut que celui d'êlre trop poétique Mais on en trouvera presque toujours un autre bien plus grand, et par lequel elle déplaira, au lieu qu'elle ne déplairait point par le seul poétisme, si je puis hasarder ce mot; celte prose paraîtra dure, contrainte, forcée, en un mot mal écrite, parce qu'en comparaison de la bonne prose, les meilleurs vers sont mal écrits; et voilà la véritable raison pour laquelle les meilleurs vers mis en prose font de mauvaise prose. C'est que les meilleurs vers ne sont guère bons, quant au style, et que, par exemple, un auteur qui n'écrirait pas mieux en prose... que Racine même n'écrit en vers, passerait pour écrire assez mal,

Ibid.

On peut traiter en prose toutes sortes de sujets; or il y en a de poétiques; on peut donc écrire poétiquement en prose. On ne saurait prouver par aucune bonne raison que le discours libre ne puisse être poétique, et qu'il ne soit permis de l'être qu'au discours mesuré et rimé. C'est uniquement le sujet du discours, la matière à traiter, qui admet ou rejette la poésie- Dire une prose poétique,

114 IDÉES ET DOCTRINES LITlÉRAIllES

c'est allier, selon quelques-uns, des idées contradictoires; qu'on définisse les mots et la contradiction s'évanouira.

Abbé Trublet, Rc/Iex. sur la prose et les vers^ x. [Essais, t. IV.)

La prose harmonieuse fait aussi plaisir à l'oreille, plaisir moins vif, mais plus capable de se soutenir longtemps par sa douceur et par sa variété. Il en est des vers et de la prose pour les oreilles, comme d'un jardin très régulier, et d'une belle campagne, d'un beau paysage, pour les yeux; la belle campagne et le beau paysage plaisent plus à la longue que le jardin régulier.

Ibid.

Il y a deux sortes d'harmonie dans le style, l'harmonie contrainte, et l'harmonie libre : l'harmonie contrainte, qui est celle des vers, résulte d'une division symétrique et d'une mesure régulière dans les sons. Bornons-nous au vers héroïque, le seul qui ait rapport à ce que nous voulons prouver.

On sait que l'hexamètre des anciens était composé de six mesures à quatre temps : c'est d'après ce modèle que supposant longues ou de deux temps toutes les syllabes de notre langue, on en a donné douze à noire vers alexandrin. Mais comme notre langue, quoique moins dactylique que le grec et le latin, ne laisse pas d'être mêlée de longues et de brèves, et que le choix en est arbitraire dans les vers, il arrive qu'un vers a deux, trois, quatre, et jusqu'à huit temps de plus qu'un autre vers de la même mesure en apparence...

Ainsi le mélange des syllabes brèves et longues détruit dans nos vers la régularité delà mesure : or point de vers harmonieux sans ce mélange; d'où il suit que l'harmonie et la mesure sont incompatibles dans nos vers. Le choix des sons y est arbitraire : ce n'est donc pas encore ce choix qui rend nos vers préférables à la prose. Enfin

DU XVIIl* SIÈCLE 115

la rime, qui peut causer un moment le plaisir de la surprime, ennuie et fatigue à la longue. Qu'est-ce donc qui peut nous attachera une forme devers qui n'a ni rythme ni mesure, et dont l'irrégulière symétrie prive la pensée, le sentiment et l'expression des grâces nobles de la liberté?

La prose a son harmonie; et celle-ci. que nous appelons libre, se forme, non de tel ou de tel mélange de sons régulièrement divisés, mais d'un mélange varié de syllabes faciles, pleines et sonores, tour à tour lentes et rapides, au gré de l'oreille, et dont les suspensions et les repos ne lui laissent rien à souhaiter. Là tous les nombres que l'oreille s'est choisis par prédilection, dactyle, spondée, iambe, etc., se succèdent et s'allient avec une variété qui l'enchante et ne la fatigue jamais : la mesure précipitée ou soutenue, interrompue ou remplie, suivant les mouvements de l'âme, laisse au sentiment, d'intelligence avec l'oreille, choisir et marquer les divisions : c'est là que le trimètre, le tétramètre, le pentamètre trouvent naturellement leur place; car c'est une affectation puérile que d'éviter dans la prose la mesure d'un vers harmonieux, si ce n'est peut-être celle du vers héroïque, dont le retour continu est trop familier à notre oreille, pour qu'elle ne soit pas étonnée de trouver ce vers isolé au milieu des divisions irrégulières de la prose...

Cependant s'il faut céder à l'habitude où nous sommes de voir des poèmes en vers, il y aurait un moyen d'en rompre la monotonie, et d'en rendre jusqu'à un certain point l'harmonie iraitative : ce serait d'}' employer des vers de différente mesure, non pas mêlés au hasard, comme dans nos poésies libres, mais appliqués aux différents genres auxquels leur cadence est le plus analogue. Par exemple, le vers de dix syllabes, comme le plus simple, aux morceaux pathétiques; le vers de douze aux morceaux tranquilles et majestueux; les vers de huit a»x harangues véhémentes,- les vers de sept, de six et de

116 IDÉES ET DOCrniNES LITTÉRAIRES DU XVIIl'^ SiÈCLB

cinq aux peintures les plus vives et les plus fortes... Mais faudrait-il éviter le retour fatigant de la rime, redoubler, croiser les vers, et varier les repos avec un art d'autant plus difficile, qu'il n'a point de règles.

Marmontel, art. Epopée. [Encyclopédie, t. V.)

Voici, ce me semble, la loi rigoureuse, mais juste, que notre siècle impose aux poètes : il ne reconnaît plus pour bon en vers que ce qu'il trouverait excellent en prose. Ce n'est pas à dire pour cela que des vers prosaïques, fussent-ils d'ailleurs bien pensés, puissent obtenir son suffrage. . Quand on prend la peine de lire des vers, on chercbe et on espère un plaisir de plus que si on lisait de la prose.

D'Alembert, Réflexions sur la poésie.

Un poète est un homme qu'on oblige de marcher avec grâce les fers aux pieds ; il faut bien lui permettre de chanceler quelquefois légèrement.

D Alembert, suite des Réflexions sur la poésie.

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