‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 28 sur 106 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LE BEAU a SINGULIER »

Ecrire pour tout le monde, c'est se condamner à écrire dune façon commune. Le vrai beau est le beau « singulier n. — Recherche des pensées nouvelles, des tours ingénieux ; dédain pour la simplicité et le naturel. Retour à la préciosité.

TEXTES CITES

Marivaux : Le Cabinet du philosophe, 1734.

Abbé Trublet : Essais sur divers sujets de littérature et de

morale, t. I^"", 1735.

Fo.NTENELLE : Réflexious sur la poétique. {Œuvres, 1742,

t. III.) La Motte : Discours sur VEglogue. [OEuvres, 1754, t. III.)

Il ne faut pas s'imaginer que la simplicité ait par ellemême aucun agrément ; et ceux qui louent par cet endroit-là les pièces grecques, ont bien envie de les louer, et ne se connaissent guère en louanges.

FoxTENELLE, Réflexions sur la poétique, XXVII. Jja simplicité ne plaît point par elle-raèmej elle ne fait

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qu'épargner de la peine à l'esprit. La diversité, au contraire, par elle-même est agréable ; l'esprit aime à changer d'action et d'objet. Une chose ne plaît point précisément par être simple... mais elle plaît par être diversifiée sans cesser d'être simple ; plus elle est diversifiée sans cesser d'être simple, plus elle plaît...

Ibid, XXVIII.

On fait souvent à certains ouvrages célèbres le reproche de trop d'esprit... S'ils en veulent à des pensées trop fines, quoique vraies, j'avouerai que par là l'auteur manquerait son but s'il se proposait l'approbation générale ; mais je soutiendrai aussi qu'il en serait d'autant mieux pour ceux qui auraient de meilleurs yeux que les autres... Il faut toujours désirer le mieux dans les ouvrages, quant au fond des choses et à la manière de les dire.

La Motte, Discours sur VEglogue.

Il faut écrire pour tout le monde, si l'on veut plaire à tout le monde ; mais pour arriver à ce but, il faut écrire d'une manière moins parfaite que si l'on n'écrivait que pour les gens de beaucoup d'esprit.

On ne plaît qu'en se proportionnant à ceux à qui on veut plaire, et en se renfermant dans leur sphère. Un excellent ouvrage paraît mauvais à un certain nombre de lecteurs, qui le trouveraient excellent, s'il n'était que que bon.

Pour se mettre à la portée de tout le monde dans un ouvrage d'instruction, il faut n'y employer que des pensées communes et simples, ou donner à celles qui seraient composées, et qui auraient quelque chose de plus singulier et de plus fin, une étendue nécessaire au grand nombre, inutile, et dès lors, désagréable aux bons esprits.

Vouloir plaire à tout le monde dans un livre, soit d'instruction, soit d'agrément, c'est s'exposer à déplaire, ou à plaire moins aux gens d'esprit.

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Se prescrire de ne metlre dans un ouvrage d'agrément que des beautés qui puissent se Caire sentir à tout le monde, c'est s'interdire les beautés que les gens d'esprit désireraient le plus d'y trouver, et qui sont pour eux le plus grand mérite des ouvrages de cette nature. Abbé Tkublet, Réflexions siw le goût.

[Essais^ t. I", première partie.)

On me dira peut-être qu'il y a de grandes beautés qui se font sentir à tout le monde ; par exemple, celles qu'on appelle plus particulièrement beautés de sentiment.

Je réponds premièrement, que quoique tout le monde sente certaines beautés, tout le monde ne les sent pas également.

Secondement, il est d'autres beautés en grand nombre, et de très grandes beautés, qui ne sont bien senties que des gens d'esprit.

Quant aux sentiments, ils ne sont à la portée de tout le monde que lorsqu'ils sont simples, et rendus simplement. S'ils sont un peu composés, et rendus avec quelque finesse de tour et d'expression, ils échappent à la multitude, et quelquefois ils lui paraissent faux. Or cette finesse ne consiste souvent que dans une imitation plus parfaite de la nature. Elle consiste à faire parler à la passion son vrai langage, à dire les choses dans son ordre, qui n'est presque jamais l'ordre de l'esprit, à supprimer tout ce qu'elle supprime. De là peut naître quelquefois une sorte d'obscurité.

Le sentiment est dans tous les hommes, mais il y est inégalement, et par rapport à la vivacité, et par rapport à la finesse du sentiment. Quelques-uns ont le sentiment très vif, mais ils ne l'ont pas fin.

On ne reconnaît pas toujours dans un livre, une manière de s'exprimer dont on a vu plusieurs exemples dans des personnes agitées de quelque passion. On accuse quelquefois un auteur de s'écarter de la nature, dans le

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temps ruéiue qu'il la copie le plus iide itMiient : peu de gens la connaissent tout entière.

Tel trait qu'on a critiqué dans M. de Fontenelle, comme étant affecté et peu naturel, est l'expression la plus vraie et la plus naïve du sentiment et de la passion. Que le critique essaye de substituer au tour qu'il blâme, un autre tour en apparence plus simple et plus commun, le trait sera faible et languissant. En le rendant moins délicat et moins ingénieux, on le rendra sûrement moins vif et moins passionné.

Abbé Trublet, Ibid., II. [Essais, t. I", première partie.)

L'écrivain qui pense beaucoup, et qui fait penser, ne sera jamais l'écrivain de la multitude. Elle ne saurait monter jusqu'à lui; et il ne peut descendre jus([u'à elle qu'en se rabaissant.

Abbé Trublet, Ibid., IV, [Essais, t. I*'', première partie.)

En parlant d'ouvrages excellents, qui néanmoins, ne sont pas faits pour tout le monde, je ne prétends point parler de ceux qui traitent de matières peu connues du commun des hommes, et qui supposent dans les lecteurs des connaissances particulières : je n'ai en vue que les ouvrages de goût et d'agrément, les livres d'instruction sur des matières communes, et qui ne demandent que de l'esprit pour être entendus. Et je dis que beaucoup d'ouvrages de cette espèce, par cela seul qu'ils sont plus fins, plus précis, plus pensés, et par conséquent meilleurs que d'autres, sont à la portée de peu de personnes ; que bien loin de leur en faire un défaut et de les traiter d'ouvrages obscurs et alambiqués, il faut plutôt leur en faire un mérite, et il serait impossible de leur ôter ce prétendu défaut, sans les gâter.

Abbé Trublet, Ibid.^ V. {Essais ^ t. I*', première partie.)

Demandez à tous ceux qui ont lu les Maximes de La Rochefoucauld, ce qu'ils pensent de cet ouvrage; ils vous répondront tous qu'il est admirable. Cependant, la moitié de ceux qui feront cette réponse, mentiront; ou, s'ils pensent comme ils parlent, c'est par prévention, et non par lumière. Ils croient peut-être ce qu'ils disent, mais ils ne le voient pas.

Il en est de même de beaucoup d'autres ouvrages plus répandus encore que celui-ci; de ces ouvrages môme qu'on appelle frivoles, et qui par ce caractère de frivolité, semblent être plus faits pour tout le monde. Par exemple , qui est-ce qui n'a pas lu la Princesse de Clèves? Qui est-ce qui ne l'a lue qu'une fois? Mais tous ces lecteurs en ont -ils bien senti toute la beauté ? Ecoutons là-dessus M. de Fontenelle.

« Je ne demande aux dames, dit-il, dans la préface de ses Entretiens sur la pluralité des mondes, je ne demande aux dames pour tout ce système de philosophie, que la même application qu'il faut donner à la Princesse de Clèi'es, si on veut en suivre bien l'intrigue et en connaître toute la beauté... »

Mais la comparaison entre ces deux ouvrages est-elle tout à fait juste ; et peut-on dire que qui sent bien les beautés de l'un, est par cela même, en état d'entendre l'autre ? Pour moi je ne le dirais pas. Ces deux ouvrages ne sont point du même genre. La sorte d'esprit qui fait qu'on sent toute la beauté d'un roman, est bien différente de celle qui fait qu'on entend aisément, et qu'on s'arrange nettement dans la tête un système de philosophie. Avec quelque art que soit exposé ce système, il faut toujours, pour le bien comprendre, une certaine dose d'esprit philosophique, et c'est de celte sorte d'esprit que les femmes ont ordinairement le moins. Les raisonnements les plus simples et les plus clairs sont moins à leur portée que les sentiments les plus fins et les plus délicats, ou, si l'on veut, les plus raffinés.

D'ailleurs, quand la Pluralité des mondes n'exigerait pas plus d'attention que la Princusst de Clèves^ il serait

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encore bien plus aisé aux femmes de connaître toute la beauté de ce dernier ouvrage, que d'entendre parfaiteraentrautre, parce qu'il leur est bien plus aisé de donner de l'attention à un roman, qu'à un livre de philosophie, quelque égayé que soit ce livre. La matière du roman est bien plus de leur ressort et les intéresse bien davantage : les idées leur en sont bien plus familières, comme le dit M. de Fontenelle lui-même.

Le tour dont il s'est servi pour inviter les dames à la lecture de son livre, et pour se les rendre favorables, est extrêmement adroit. Il a mis dans ses intérêts toutes celles qui se piquent d'esprit, en les prenant par leur vanité. J'en connais pourtant qui m'ont avoué qu'elles n'entendaient pas trop bien la Pluralité des mondes, quoiqu'assurément aucune des beautés, ni aucun des défauts de la Princesse de Cièves, ne leur eussent échappé. Mais j'en connais bien davantage qui m'ont parlé de cet ingénieux roman, d'une manière à me faire juger qu'il était trop fin pour elles. A la vérité, ces dames ne me disaient pas expressément qu'il y avait plusieurs endroits dans cet ouvrage, qu'elles n'entendaient pas bien, elles auraient cru se déshonorer par cet aveu, mais elles me le faisaient assez connaître, en me disant qu'il y avait d'autres romans qu'elles goûtaient davantage. Elles cherchaient ensuite à justifier leur sentiment par quelques critiques bien ou mal fondées. Mais je voyais aisément que ce n'étaient point ces prétendus défauts qu'elles remarquaient dans la Princesse de Cièves^ qui leur en rendaient la lecture moins agréable que celle de quelques autres livres de cette espèce, beaucoup plus défectueux encore. Le plus grand défaut de cet excellent ouvrage pour un grand nombre de lecteurs, c'est son excellence même. La vraie raison du peu de plaisir qu'ils ont à le lire, c'est qu'il est trop fin, trop délicat, trop pensé, et par là au-dessus de leur portée. Il leur paraîtrait plus beau s'il l'était moins.

Abué Tau blet, ibid.

DD XVIII» SIKCLE 123

Il y a des ouvrages qu'on trouve d'autant plus mauvais, il y en a d'autres qu'on trouve d'autant meilleurs, qu'on a plus d'esprit...

Le beau le plus beau, si je puis m'exprimer ainsi, c'est le beau le plus sini^ulier, le plus nouveau, le plus éloigné de ressembler à celui qu'on connaît.

Abbé Trublet, Ibid.^ VII. [Essais, t. I", première partie.)

Le vrai beau, le vrai bon, c'est ce qui plaît à ceux qui ont beaucoup d'esprit et de goût. Le degré de bonté d'un ouvrage est la mesure de leur plaisir, comme la mesure de leur plaisir est la preuve de la bonté de l'ouvrage. Mais souvent ce qui plaît beaucoup à ceux qui ont beaucoup d'esprit et de goût, plaît moins, ou même ne plaît point du tout à ceux qui en ont moins, et il est bien naturel que cela soit ainsi. Le bon goût en toute matière n'est point le goût du plus grand nombre en général, c'est le goût du plus grand nombre de ceux qui ont les qualités, les connaissances, l'expérience nécessaire pour bien juger de la chose dont il s'agit; c'est, si je puis m'exprimer de la sorte, le goût le plus commun parmi les personnes les moins communes.

Abbé Trublet, Suite des réflexions sur le gout^ VII. [Essais, t. I", 1'''^ partie.)

Pour louer certains ouvrages, on dit qu'on n'y sent point l'art. On ne l'y sent point en effet, mais c'est parce qu'il n'y en a point. S'il y en avait, ils n'en vaudraient que mieux, et en seraient plus agréables encore. L'art n'écarte pas seulement les défauts, il ajoute des beautés. 11 a même ses grâces aussi bien que la nature.

Abbé Trublet, Sur la composition, les auteurs et les ouvrages, XI. [Essais^ t. IV.)

Il y a de bons ouvages, et il y en a de beaux. Mais parmi les beaux, il y en a encore de deux sortes; de

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beaux tout court, pour ainsi dire, et d'autres dans lesquels la grâce est jointe à la beauté ; ce sont les parfaits. Abbé Trublet, Sur la composition, les auteurs et les ouvrages, X. (Essais, t. IV.)

Bien loin que la parfaite justesse soit essentielle au beau et à l'agréable, la plupart des boVis mots, des traits ingénieux et saillants ne sont tels que par quelque défaut de justesse dans l'expression. Mettez-y cette parfaite justesse ; substituez le mot propre; ce trait si piquant ne sera plus qu'une chose commune...

Souvent l'expression qui n'est pas la plus juste et la plus exacte, par cela même dit davantage, peint mieux, plus fortement, plus vivement ce qu'on veut peindre. En un mot, l'expression qui n'est pas la plus juste, est souvent la plus agréable, parce que présentant d'abord quelque chose de faux, il se trouve pourtant qu'elle exprime le vrai d'une manière qui est à la fois plus vive, plus énergique et plus fine.

Abbé Trublet, Des ouvrages d'agrément, XXXIX. [Essais, t. IV.)

Le beau, c'est le vrai bien exprimé, c'est-à-dire exprimé avec élégance, avec délicatesse, avec vivacité, etc., et non pas seulement exprimé avec justesse. Cette vérité des pensées et cette justesse des expressions ne sont encore que le bon. Si les pensées d'un ouvrage sont vraies et nouvelles, si les expressions en sont justes, et en même temps délicates, sublimes, etc., voilà le beau, et le beau parfait; car il y a du beau à moins.

Abbé Trublet, Remarques sur la préface des œuvres de M. Despréaux. (Essais, t. i", 2" partie.)

La Bruyère a tracé presque tous les caractères qu'on rencontre dans le monde, et notamment tous ceux que Molière avait mis sur le théâtre. 11 serait curieux de les comparer, et surloul d'en remarquer les différences.

DU xvin' SIÈCLE 125

Peut-être Irouverail-on que la louche de La Bruyère est aussi forte que celle de Molière, et en même temps plus délicate et plus fine.

Abbé Trublet, Mémoires sur M. de Fontenelle.

Le jugement est insipide, froid, plat même, parce qu'il est simple, exact, rigoureusement vrai. Ce n'est guères qu'en mêlant du faux au vrai, du moins en s'écartant de la parfaite justesse dans les pensées ou dans les expressions, surtout en les outrant, qu'on leur donne de la force, de la saillie, du brillant; et c'est l'ouvrage de l'imagination et de la passion. Aussi font-elles grand usage des superlatifs et diminutifs; le jugement n'emploie guères que le positif et le comparatif.

Tel trait qui paraît beau ne le paraîtrait plus, si on le rendait bon ; et même paraîtrait à peine bon, tant il serait commun.

Abbé Trublet, Suite sur V Esprit, XXXUL [Essais, t. III.)

Vous accusez un auteur d'avoir un style précieux. Qu'est-ce que cela signifie ? Que voulez-vous dire avec votre style ?

Je vois d'ici un jeune homme qui a de l'esprit, qui compose, et qui, de peur de mériter le même reproche, ne va faire que des phrases : il craindra de penser finement, parce que s'il pensait ainsi, il ne pourrait s'exprimer que par des mots qu'il soupçonne que vous trouveriez précieux.

De sorte qu'il rebute toutes les pensées fines et un peu approfondies qui lui viennent, parce que, dès qu'il les a exprimées, il lui paraît à lui-même que les mots propres, dont il n'a pu s'empêcher de se servir, sont recherchés.

Ils ne le sont pourtant pas ; ce sont seulement des mots, qu'on ne voit pas ordinairement aller ensemble, parce que la pensée qu'il exprime n'est pas commune;

12G IDÉF.S ET DOCXniNES I.tT 1 ûnAinF.s

et que les dix ou douze idées qu'il a été obligé d'unir pour former sa pensée, ne sont pas non plus ordinairement ensemble.

Mcis ce jeune homme ne raisonne pas ainsi : la critique qu'il vous entend faire ne lui en apprend pas tant; elle ne parle que de style et de mots, et il ne prend garde qu'à ses mots.

Qu'en arrive-t-il ? Que pour avoir un sl3le ordinaire, il n'ose employer que des mots qu'on a l'habitude de voir ensemble, et qui, conséquemment, n'expriment que les pensées de tout le monde; car ces mots ne sont d'ordinaire ensemble, que parce que la liaison des idées, dont ils sont le signe, est familière à tout le monde.

JMais si on lui avait dit : l'auteur qu'on accuse d'être précieux sait bien sa langue, et ne pèche point dans son style : il ne voulait dire que ce qu'il a dit et il l'a fort bien exprimé : mais ce qu'il a fort bien exprimé, n'est pas bien pensé ; c'est un auteur dont les pensées sortent du vrai, qui dans les objets, dans les sentiments qu'il peint, y ajoute des choses qui n'y sont pas, qui y sont étrangères, ou qui n'y appartiennent pas assez. Il ne saisit pas les vraies finesses de ses sujets, il les peint d'après lui et non pas d'après eux : il pense subtilement, et non pas finement : il invente, il ne copie pas. Voilà son tort; voilà ce que la critique qu'on fait de lui devrait vous apprendre, et ce qu'elle ne vous apprend pas.

Elle ne parle que de son style où il n'y a rien à redire. Du moins le vice de ce style, s'il y en a un, n'est qu'une conséquence bien exacte du vice de ses pensées. Qu'elle nous montre donc le vice de ses pensées, et qu'elle laisse là le style qui ne saurait êlre autrement qu'il est; car quand cet homme-là pensera mieux, quand il ne mettra rien d'inutile, rien d'outré, rien d'ampoulé, rien de faux dans ses pensées, il n'y aura conséquemment plus de vice dans son style, et il paraîtra s'exprimer fort bien, sans qu'il apprenne pourtant à s'exprimer mieux :

car encore une fois, il sait sa langue, et ne la saura jamais mieux qu'il la sait : et pour s'exprimer bien il nest question que de la savoir. Aussi cet auteur s'exprirae-t-il bien, même en pensant mal.

Mais est-il vrai qu'il pense mal? c'est ce qu'il faut prouver; et s'il y a un reproche à lui faire, il ne peut tomber que là-dessus, et non pas sur le style, qui n'est qu'une figure exacte de ses pensées, et qui, peut-être encore, n'est accusé d'être mauvais, d'être précieux, d'être guindé, recherché, que parce que les pensées quïl exprime, sont extrêmement fines, et qu'elles n'ont pu se former que par une liaison d'idées singulières, lesquelles idées n'ont pu à leur tour être exprimées qu'en approchant des mots, des signes qu'on a rarement vus aller ensemble.

Ne serait-il pas plaisant que la finesse des pensées de cet auteur fût la cause du vice imaginaire dont on accuse son st3'le ?

Gela se pourrait bien; et sur ce pied-là, l'homme qui pensera beaucoup, donnera souvent beau jeu à ceux qui s'acharnent sur le style.

L'homme qui pense beaucoup, approfondit les sujets qu'il traite : il les pénètre, il y remarque des choses d'une extrême finesse, que tout le monde sentira, quand il les aura dites ; mais qui, en tout temps, n'ont été remarquées que de très peu de gens : et il ne pourra assurément les exprimer que par un assemblage et d'idées et de mots très rarement vus ensemble.

Voyez combien les critiques profiteront contre lui de la singularité inévitable de style que cela va lui faire ? Que son style sera précieux! Mais aussi, de quoi s aviset-il de tant penser, et d'apercevoir même dans les choses que tout le monde connaît, des côtés que peu de gens voient, et qu'il ne peut exprimer que par un style qui paraîtra nécessairement précieux ? Cet homme-là a grand tort.

11 faudrait lui dire de penser moins, ou prier les

autres de vouloir bien qu'il exprime ce qu'il aura pensé, et de souffrir qu'il se serve des seuls mots qui peuvent exprimer ses pensées, puisqu'il ne peut les exprimer qu'à ce prix-là.

Quand elles seront exprimées, il faudra voir si on les entend.

Sont-elles obscures? Qu'on lui dise alors : il vous a été permis d'unir telles idées, et conséquemment tels mots ' qu'il vous a plu, pour vos pensées : peu nous importe que telles idées aussi bien que tels mots soient ordinairement ou rarement ensemble : nous ne demandons pas mieux même que l'union en soit singulière, parce que cela nous promet des pensées ou neuves, ou rares, ou fines ; mais vous vous mêlez de faire le grand esprit, d'avoir besoin de cette singularité d'union dans vos idées, et conséquemment dans vos mots, et cela ne vous procure que des pensées qui ne sont pas intelligibles, ou qui peignent les choses autrement qu'elles ne sont, qui y ajoutent des finesses qui n'y sont pas : pensez donc avec netteté, justesse, etc.

Oh! voilà des reproches sérieux, raisonnes, et raisonnables, pourvu qu'on en prouve la justice.

Eh! comment la prouvera-t-on? en examinant chaque pensée, en voyant si elle s'entend; car il faut qu'elle soit nette et claire. Après cela, est-elle allongée, ou ne l'estelle pas ? Pourrait-on la former avec moins d'idées qu'elle n'en a qui la composent, et par conséquent l'exprimer avec moins de mots, sans rien ôler de sa finesse, et de l'étendue du vrai qu'elle embrasse ?

Ensuite, est-elle vraie! L'objet qu'elle peint, regardé dans ce sens-là, est-il conforme au portrait qu'elle en fait? par exemple :

V esprit est souvent la dupe du cœur.

C'est M. de la Rochefoucauld qui l'a dit : supposons que cela ne fût dit que d'aujourd'hui, par (jutlque auteur de nos jours. Ne l'accuserait-on pas de s'être

DU XVIH'' SlixLE 129

exprimé dans un style précieux? Il y a bien de l'apparence.

Pourquoi, s'écrierait un critique, ne pas dire que l'esprit est souvent trompé par le cœur, que le cœur en fait accroire à l'esprit? c'est la même chose.

Non pas, s'il vous plaît, lui répondrais-je; vous n'y êtes point; ce n'est plus là la pensée précise de l'auteur; vous la diminuez de force, vous la faites baissi^r : le style de la vôtre (puisque vous parlez de style) ne nous exprime qu'une pensée assez commune. Le style de cet auteur nous en exprime une plus particulière et plus fine, et qui nous peint ce qui se passe quelquefois entre le cœur et l'esprit.

Cet esprit, simplement trompé par le cœur, ne me dit pas qu'il est souvent trompé comme un sot, ne me dit pas même qu'il se laisse tromper. On est souvent trompé, sans mériter le nom de dupe : quelquefois on nous en fait habilement accroire, sans qu'on puisse nous reprocher d'être de facile croyance; et cet auteur a voulu nous dire que souvent le cœur tourne l'esprit comme il veut, qu il le fait aisément incliner à ce qui lui plaît, qu'il lui Ole sa pénétration, ou la dirige à son profit; enfin qu'il le séduit et l'engage à être de son avis, bien plus par les charmes de ses raisons, que par leur solidité. Cet auteur a voulu nous dire que l'esprit a souvent la faiblesse, en faveur du cœur, de passer pour raisonnable, pour possible, pour vrai, ce qui ne l'est pas; et le tout, sans remarquer qu'il a cette faiblesse-là.

Voilà bien des choses, que l'idée de dupe renferme toutes, et que le mot de cette idée exprime toutes aussi.

Or si l'idée de l'auteur est juste, que trouvez-vous à redire au signe dont il se sert pour exprimer cette idée? Marivaux, Le Cabinet du Philosophe, Sixième feuille.

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