Despréaux
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Je crois que ce qu'il y a de vrai en cela, c'est que parmi les Anglais il y a des gens qui pensent plus fortement, et qui ont de ces pensées fortes en plus grand nombre que les gens d'esprit des autres nations. Mais il me paraît que d'ordinaire le délicat et le naïf leur manquent, et je crois que vous trouveriez leurs ouvrages d'esprit surchargés de pensées.
MuRALT, Lettres sur les Anglais, I.
Je continue, Monsieur, à vous rendre compte de ce que je pense des Anglais, et je continue d'autant plus volontiers que vous m'assurez que ma lettre vous a diverli. Celle-ci vous apprendra quels sont leurs plaisirs, ou du moins quel est celui du théâtre, qui est le plus considérable.
Les Anglais prétendent y exceller : ils trouvent dans la diversité des manières de vivre de leur nation, et dans l'imagination singulière de leurs poètes, de quoi surpasser les Anciens et les Modernes... Je n'entreprendrai pas ici la cause des Anciens ; je dirai seulement que toute personne qui a du goût et qui aime ce qui est naturel, toute personne accoutumée à Molière, ne se plaira pas beaucoup aux comédies anglaises, qui le plus souvent sont remplies de pointes d'esprit et d'ordures, bien plus que de traits fins qui fassent plaisir et qui soient de quelque usage. Cependant c'est à Molière surtout qu'ils aiment à se préférer et c'est lui qu'ils maltraitent. Pour le venger en quelque sorte, autant que pour vous faire connaître le théâtre anglais, je vous parlerai ici de leurs comédies...
L'Angleterre, aussi bien que la France, a eu son plus haut période pour la comédie. Ben Johnson, qui vivait au commencement de ce siècle, est le poète qui l'a portée le plus loin. Que ce soit lui que les Anglais préfèrent à Molière, à la bonne heure; puisque sur toutes sortes de sujets il faut qu'ils se préfèrent au reste du monde, on leur est bien obligé lorsqu'ils choisissent les habiles
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d'entre eux pour emporter cette préférence. Si pourtant il était permis de ne se pas soumettre à la décision de ces Messieurs, et que sans trop m'aventurer j'osasse dire mon sentiment sur ce sujet, je dirais que* Ben-Jo/mson, quoique véritablement grand poète à certains égards, est inférieur à Molière en beaucoup d'autres choses. Il me paraît qu'il n'en a ni l'esprit, ni l'heureuse naïveté ; il n'a connu absolument aucune galanterie ; il introduit beaucoup de personnages mécaniques; parmi le grand nombre de pièces qu'il a faites, on n'en trouve que trois ou quatre qui soient fort bonnes ; c'est dans la meilleure de toutes qu'il oblige un homme à se cacher sous une grande écaille de tortue, et à vouloir passer pour cet animal; au lieu que le sac qu'on reproche à Molière n'est du moins que dans une espèce de farce qui l'assortit. Enfin il n'a pas osé foi-mer l'héroïque dessein d'attaquer les défauts de sa nation; et on peut dire de lui qu'il a fait beaucoup de bien à la comédie anglaise, sans en faire aucun aux Anglais. Il est vrai qu'il y aurait une chose à ajouter pour sa justification : c'est que Molière avait plus de matière que lui, ou du moins de la matière plus propre pour le théâtre : les caractères en France sont généraux et comprennent toute une espèce de gens, au lieu qu'en Angleterre, chacun vivant à sa fantaisie, le poète ne trouve presque que des caractères particuliers, qui sont en grand nombre, mais qui ne sauraient faire un grand effet. Après tout, il faut avouer que Ben-Johnson est un poète judicieux, admirable à distinguer et à soutenir les caractères qu'il entreprend, et dont les bonnes pièces sont excellentes dans leur espèce. Mais laissons là leurs bons poètes; ce ne sont guère ceux-là qu'on oppose à Molière? C'est contre les poètes du temps, contre la préférence qu'ils osent prétendre sur lui, qu'il s'agit de le déf ndre, c'est-à-dire qu'il faut vous faire connaître ce théâtre anglais tel qu'il est aujourd'hui...
Voyons si elle [la comédie anglaise] a de quoi plaire, et s'il est vrai que ce véritable esprit, ce génie anglais,
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comme leurs auteurs l'appellent, l'emporte si fort sur la bagatelle française. Une des choses les plus nécessaires pour le plaisir du théâtre, c'est, si je ne me trompe, que la nature soit si bien imitée que l'art ne paraisse point, et que le spectateur, tout occupé des personnages, reporte à eux-mêmes tout ce qu'ils disent et qu'ils font. Les comédies anglaises sont bien éloignées de cette perfection : le poète s'y fait toujours entendre par-dessus l'auteur. Si jamais vous avez vu jouer des marionnettes, représentez-vous un maître mal habile, qui, en les faisant parler, ne saurait tenir longtemps sa voix proportionnée à ces petites figures, mais qui la laisse échapper de temps en temps et se fait entendre dans son naturel : tout l'artifice est découvert par là, tout l'enchantement rompu. C'est là le poète anglais : il détrompe le spectateur à tout moment par ses pensées recherchées et l'oblige malgré lui à s'apercevoir qu'il assiste aune comédie. Les Anglais l'applaudissent pourtant beaucoup de cette abondance d'imagination : ils disent qu'un poète français étendrait dans toute une pièce les pensées qui leur suffisent à peine pour un acte, et ils ont raison de le dire; mais peut-être aussi les Français ont-ils raison deles étendre. Du reste il est bien vrai qu'aux endroits où il ne faut pas du ménagement les Anglais excellent; ce sont des conversations soutenues, des pensées heureuses et fortes, dont le grand nombre ne s'est, je crois, trouvé jusques ici que chez eux. Mais ce n'est pas seulement le trop d'imagination qui empêche que leurs comédies ne plaisent, on y trouve encore d'autres défauts qui ne sont pas moindres. Je pourrais vous en faire connaître quelquesuns à l'occasion d'une traduction de l'Avare de Molière qu'un de leurs plus fameux poètes * a faite, et dont je vais vous divertir un moment. Voici le commencement de la préface :
1. Schadwell. mort en IC93 VoUaire a citô ce passage dans sa vie de Jlolicr 0.
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« Le fondement de lua pièce est pris de l'Avare de Molière ; mais comme il y a trop peu de personnages et d'action jiour un théâtre anglais, j'ai ajouté à l'un et à l'autre assez pour pouvoir réclamer plus de la moitié de la pièce. Je crois pouvoir dire sans vanité que Molière n'a rien perdu entre mes mains. Aussi jamais pièce française n'a été maniée par un de nos poètes, quelque méchant qu'il fût, qu'elle n'ait été rendue meilleure. Ce n'est ni faute d'invention, ni faute d'esprit, que nous empruntons des Français, mais c'est par paresse, aussi est-ce par paresse que je me suis servi de V Avare de Molière, etc. » Ces nouveaux personnages dont il parle, jouent une espèce de farce entre eux, qui se passe à enivrer un jeune homme, à le filouter, et à lui faire épouser une fille de joie. C'est la moitié de la pièce que l'auteur réclame si modestement, et que jamais personne ne confondra, je crois, avec l'autre moitié. Du reste, je ne pensais pas que la simplicité et l'unité du sujet fussent des défauts dans une pièce, et que le grand nombre des personnages en fît la beauté; je m'en rapporte aux connaisseurs...
Si les Anglais pouvaient se résoudre à être plus simples, et à étudier davantage le langage de la nature, ils excelleraient sans doute dans le tragique par-dessus tous les peuples de l'Europe. L'Angleterre est un pays de passions ei de catastrophes, jusque-là que Shakespeare, un de leurs meilleurs anciens poètes, a rais une grande partie de leur histoire en tragédies. D'ailleurs le génie de la nation est pour le sérieux; leur langue est forte et succincte, telle qu'il la faut pour exprimer les passions. Ainsileurs tragédies ont d'excellents endroits et en grand nombre; mais elles ont les mêmes défauts que leurs comédies, et je pense quelques autres de plus... Les pièces, de même que les personnages, sont un mélange de comique et de sérieux; on y voit les événements les plus tristes et les farces les plus risibles se succéder tour à tour; ce qui me parait non seulement très-mal entendu,
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mais tout-à-fait contraire au dessein que naturellement on doit se proposer dans la tragédie. Enfin la plupart des exécutions qui sont représentées dans leurs tragédies se font sur le théâtre même, qui se trouve quelquefois tout jonché de corps morts. On me dit qu Œdipe y paraît avec les yeux crevés, et j'y ai vu tenailler un homme en croix pendant une demi-heure. Il me semble que des poètes qui ont le vrai génie, et qui savent émouvoir, ne doivent pas avoir recours à des tenailles.
MuRALT, Lettres su?' les Anglais... 2® lettre.
J'ai vu plusieurs de leurs pièces de théâtre, qui m'ont paru ne le céder ni aux grecques, ni aux françaises. J'ose même dire qu'elles les surpasseraient, si leurs poètes y mettaient plus de régularité; mais pour la beauté des sentiments, soit tendres, soit sublimes, pour cette force tragique qui remue le fond du cœur et qui excite infailliblement les passions dans l'âme la plus engourdie; pour l'énergie des expressions et l'art de conduire les événements ou de ménager les situations, je n'ai rien lu, ni en grec ni en français, qui l'emporte sur le théâtre d'Angleterre.
Prévost, Mémoires d'un Iiomme de qualité.
Les Français riaient encore quand on leur disait que l'Angleterre avait un poème épique, dont le sujet était le diable combattant contre Dieu, et un serpent qui persuade à une femme de manger une pomme. Ils ne croyaient pas qu'on pût faire sur ce sujet autre chose que des vaudevilles. Je fus le premier qui fis connaître aux Français quelques morceaux de Milton et de Shakespeare. M. Dupré de Saint-Maur donna une traduction en prose française de ce poème singulier*. On fut étonné de trouver dans un sujet qui paraît si stérile, une si grande fertilité d'imagination, on admira les traits majestueux avec lesquels il ose peindre Dieu, et le caractère encore plus
1, Tradiidiou pariio en 1729.
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brillant qu'il donne au diable ; on lut avec beaucoup de plaisir la description du jardin d'Eden, et des amours innocentes d'Adam et d'Eve.
Voltaire, Essai sur la poésie épique.
Les Anglais ont plus avancé vers la perfection presqu'en tous les genres depuis 1660 jusqu'à nos jours, que dans tous les siècles précédents Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit ailleurs de Milton. Il est vrai que plusieurs critiques lui reprochent de la bizarrerie dans ses peintures... On se plaint de ses longueurs, de ses répétitions... Enfin on s'est épuisé sur les critiques, mais on ne s'épuise pas sur les louanges. Milton reste la gloire et l'admiration de l'Angleterre : on le compare à Homère, dont les défauts sont aussi grands, et on le met au-dessus du Dante, dont les iraa>iinations sont encore plus bizarres.
Dans le grand nombre de poètes agréables qui décorèrent le règne de Charles II, on dislingue le célèbre Dryden, qui s'est signalé dans tous les genres de poésie; ses ouvrages sont pleins de détails naturels à la fois et brillants, animés, vigoureux, hardis, passionnés, mérite qu'aucun poète de sa nation n'égale, et qu'aucun ancien n'a surpassé.
Nulle nation n'a traité la morale en vers avec plus d'énergie et de profondeur que la nation anglaise; c'est là, ce me semble, le plus grand mérite de ses poètes. Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. XXXIV.
Un temps a été que la scène de la plupart de nos comédies était en Espagne, c'est qu'alors nous empruntions beaucoup des auteurs espagnols. Peut-être par cette même raison viendrons-nous à transporter souvent aussi cette scène en Angleterre ; mais il n'y a guère d'apparence que des comédies anglaises nous en prenions tout le comique.
FôNTENELLE, Préface générale de la tragédie et des i/.r comédies.
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On pourrait tirer des Anglais une preuve, 1° d'une sorte d opposition entre l'esprit inventeur, et l'esprit de méthode, entre l'esprit qui sait trouver des pensées, et celui qui sait en faire un tout, 2" de la supériorité de cette première sorte d'esprit sur la seconde. Les Anglais passent pour les esprits les plus solides, les plus forts, les plus profonds, les plus inventifs ; et cependant leurs ouvrages manquent assez souvent d'ordre et de méthode. Pour penser, il faut être homme de génie ; pour arranger ses pensées, il suffit d'être homme d'esprit, de goût et de bon sens.
Abbé Truclet, De la tragédie et de la comédie^ XXIX. (Essais, t. IV.)