RÉACTION EN FAVEUR DU GOÙT ET DE LA POÉSIE
I. — Il y a des beautés de détail, variables avec les nations et les époques ; mais il y aussi un beau universel, absolu, goûté par tous les hommes de tous les temps. Il y a donc un bon et un mauvais goût fp. 142).
II. — Défense de la poésie ; elle est u la musique de l'âme » ; elle demande de l'imagination et du feu. Justification de la rime, et des autres règles de la versification. La contrainte qu'elles imposent donne plus de force à la pensée et à l'expression. Toutefois il ne serait pas mauvais de desserrer un peu la rigueur de ces règles (p. 145).
III. — La grande poésie suppose l'enthousiasme, la grandeur, la richesse, le sublime ; la sagesse de la raison ne suffit pas à la produire, mais ne doit cependant pas être choquée par elle. Il faut que l'enthousiasme soit raisonnable (p. 160).
TV. — Il n'y a qu'une sorte de bon style, c'est le style simple. On ne doit pas rechercher l'esprit et la finesse. Critique de la préciosité et de l'affectation (p. 163).
Y. — Réaction contre l'influence anglaise. Admiration de l'antiquité, et surtout des écrivains du ZVir siècle (p. 166).
TEXTES GITES
Voltaire : Essai sur la Poésie épique, 1728.
— Préface de l'édition d\< OEJipe », de 17o0.
— Discours sur la tragédie, en tête de o Brutus »,
— Le Temple du goût, 1731.
— Le Siècle de Louis XIV, 1751,
— Dictionnaire philosophique, 1764.
— Dissertation sur t « He radius », de Calderon,
— La princesse de Bahylcne, 1768.
— Défense de Louis XIV, 1768.
— Correspondance, passim.
La Fate : Ode en faveur des vers, 1729. La Chaussée : Epitre de Clio, 1734.
Louis Racine : Ode sur l'harmonie, 1736. Marmoxtel : Préface pour la « Henriade », 1746. Vauvenargues : Sur la Poésie et V Eloquence (Œuvres, édit.
— Gilbert, 1857).
— Discours sur le caractère des différents
siècles. Ibid.
— Réflexions et Maximes. Ihid.
— Sur l Ode. Ibid.
Encyclopédie : Tomes V, 1755 ; VII, 1757; VIII, 1765. Supplément, t. 1er, 1776.
I. — Il y a des beautés de détail, variables avec les nations et les époques; mais il y a aussi un beau universel, absolu, g-oûté par tous les hommes de tous les temps. Il y a donc un bon et un mauvais g-oût.
Qu'on examine tous les autres arts, il n'y en a aucun qui ne reçoive des tours particuliers du génie différent des nations qui les cultivent...
Mais, me direz-vous, n'y a-t-il point des beautés de
goût qui plaisent égalemeiil à toutes les nations? Il y en a sans doute eu très grand nombre. Depuis le temps de la renaissance des lettres, qu'on a pris les anciens pour modèles, Homère, Déraosthène, Virgile, Gicéron, ont en quelque manière réuni sous leurs lois tous les peuples de l'Europe, et fait de tant de nations différentes une seule république des lettres; mais, au milieu de cet accord général, les coutumes de chaque peuple introduisent dans chaque pays un goût particulier.
Voltaire, Essai sur la poésie épique^ ch. i.
Il est des beautés de tous les temps et de tous les pays, mais il est aussi des beautés locales. L'éloquence doit être partout persuasive ; la douleur, touchante ; la colère, impétueuse; la sagesse, tranquille; mais les détails qui pourront plaire à un citoyen de Londres pourroat ne faire aucun effet sur un habitant de Paris...
Mais il sera toujours vrai de dire que Virgile a mieux peint ses tableaux que Thomson n'a peint les siens, et qu'il y a eu plus de goût sur les bords du Tibre que sur ceux de la Tamise... que Racine et Molière sont des hommes divins à l'égard des auteurs des autres théâtres. Voltaire, Dict. p/ii'os.^ art. Goût, sect. II.
Il y a certainement un bon et un mauvais goût: si cela n'était pas, il n'y aurait aucune différence entre les chansons du Pont-Neuf et le second livre de Virgile : les chantres du Pont-Neuf seraient bien reçus à nous dire : Nous avons notre goût ; Auguste, Mécène, Pollion, Varius avaient le leur, et la Samaritaine vaut bien l'Apollon palatin.
Mais quels seront nos juges ? diront les partisans de ces pièces irrégulières et bizarres. Qui ? toutes les nations, excepté vous. Quand tous les hommes éclairés de tout pays... se réuniront à estimer le second, le troisième, le quatrième et le sixième livre de Virgile, et les sauront par cœur, soyez sûrs que ce sont là des beautés de tous
144 IDÉES ET DOCl'IUN'ES LITTÉRAIRES
les temps et de tous les lieux. Quand vous verrez les beaux morceaux de Cinna et ô! Athatie applaudis sur les théâtres de l'Europe, depuis Pétersbourg jusqu'à Parme, concluez que ces tragédies sont admirables avec leurs défauts.
VoLTAinE, Dissertation sur l' « Hcraclins » de Cal de r on.
Y a-t-il un bon et un mauvais goût ? oui, sans doute, quoique les hommes diffèrent d'opinions, de mœurs, d'usages.
Voltaire. Dict. philos., art. Goût, section II.
Le beau qui ne frappe que les sens, l'imagination, et ce qu'on appelle V esprit., est souvent incertain; le beau qui parle au cœur ne l'est pas.
Voltaire, Dict. philos., art. Beau.
On dit qu'il ne faut point disputer des goûts; et on a raison, quand il n'est question que du goût sensuel... Il n'en est pas de même dans les arts : comme ils ont des beautés réelles, il y a un bon goût qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore.
Voltaire, Dlci. philos., art. Goût.
Y a-t-il un bon et un mauvais goût ? Comparez les deux extrêmes...
Par cette comparaison des deux extrêmes, il est bientôt décidé qu'il existe un bon et un mauvais goût.
Il en est en toutes choses comme des couleurs : les plus
mauvais yeux distinguent le blanc et le noir; les yeux
meilleurs, plus exercés, discernent les nuances qui s'en
rapprochent.
Usque adeo qiiod tangit idem est : tainen ultinia distant *.
Voltaire, Dict. philos., art. Extrême.
1 Ovide, .1/(7. VI, 07. " Les parties rapprochées parai^seut bemblablos, mais les extrêmes dilTèreut. •
DU XVin" SIÈCLE 145
II. —Défense de la poésie; elle est « la muslqiie de Tàme » ; elle demande de l'imajLfînation et du feu Justification de la rime et des autres règles de la versification. La contrainte qu'elles imposent donne plus de force à la pensée et à l'expression. Toutefois il ne serait pas mauvais de desserrer un peu la rigueur de ces règles.
Je lui répondais que les vers étaient une fête qu'on do nait à l'âme, et qu'il fallait des ornements dans les fêles.
Voltaire, Dict. philos., art. Somnambules et Songes.
La poésie est la musique de l'âme, et surtout des âmes grandes et sensibles.
Un mérite de la poésie dont bien des gens ne se doutent pas, c'est qu'elle dit plus que la prose, et en moins de paroles que la prose.
Voltaire, Dict. philos., art. Poètes
La bonne poésie est à la bonne prose ce que la danse est à une simple démarche noble, ce que la musique est au récit ordinaire, ce que les couleurs d'un tableau sonl à des dessins au crayon.
Voltaire, Siècle de Louis XIV^ catalogue des écrivains français du siècle de Louis XIV. Molière.
Il n'y a point de poème en prose *.
Voltaire, Le Temple du Goût, 1731.