‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 33 sur 106 · VoUiure · texte numérisé non relu

VoUiure

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sait qu'il est peut-être plus difficile de former un bon plan pour un poème que de faire un système raisonnable sur quelque petit sujet philosophique ? Je sais bien qu'on m'objectera que Milton, Shakespeare et Virgile même n'ont pas brillé dans leurs plans ; cela prouve que leur talent peut subsister sans une grande régularité; mais il ne prouve point qu'il l'exclue. Combien peu avons-nous d'ouvrages de morale et de philosophie où il règne un ordre irréprochable! Est-il surprenant que la poésie se soit si souvent écartée de cette sagesse de conduite pour chercher des situations et des peintures pathétiques, tandis que nos ouvrages de raisonnement, où on n'a cherché que la méthode et la vérité, sont la plupart si peu vrais et si peu méthodiques. C'est donc par la faiblesse naturelle de l'esprit humain que quelques poètes manquent de conduite, et non parce que le défaut de conduite est propre à l'esprit poétique. Je suis fâché qu'un esprit supérieur comme M. de Fontenelle veuille bien appuyer de son autorité les préjugés du peuple contre un art aimable, et dont le génie est donné à si p-u d'hommes. Tout génie qui fait concevoir plus vivement les choses humaines, comme on ne peut le refuser à la poésie doit porter partout j^lus de lumière. Je sais que ce sont des lumières de sentiment, qui ne serviraient peut-être pas toujours à bien discuter les objets; mais n'y a-t"il point d'autres manières de connaître que par discussion ? Et peut-on conclure quelque chose contre la justesse dun. esprit qui ne sera pas propre à discuter? Qu'y a-t'il après tout d'estimable dans l'humanité ? Sera-ce les connaissances physiques et l'esprit qui sert à les acquérir? Mais pourquoi donner cette préférence à la physique ? Pourquoi l'esprit qui sert à connaître l'esprit lui-même, ne sera-t'il pas aussi estimable que celui qui recherche les causes naturelles avec tant de lenteur et d'incertitude ' Le plus grand mérite des hommes est d'avoir la faculté de connaître; et la connaissance la plus parfaite et la plus utile qu'ils puissent acquérir, peut bien être

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celle d'eux-mêmes. Je supplie ceux qui sont persuadés de ces vérités, de me pardonner les preuves que j'en apporte; elles ne peuvent être regardées comme inutiles, puisque la plus grande partie des hommes les ignorent, et que le plus grand philosophe de ce siècle veut bien favoriser cette ignorance.

Je sais bien que les grands poètes pourraient employer leur esprit à quelque chose de plus utile pour le genre humain que la poésie. Je sais bien que l'attrait invincible du génie les empêche encore d'ordinaire de s'appliquer à d'autres choses; mais n'ont-ils pas cela de commun avec ceux qui cultivent les sciences? Parmi un si grand nombre de philosophes, combien peu s'en trouve-t'il qui aient inventé des choses utiles à la Société, et dont l'esprit n'eût pu être mieux employé ailleurs, s'il eût été capable pour d'autres choses de la même application 1 Est-il nécessaire d'ailleurs que tous les liommes s'appliquent à la politique, à la morale et aux connaissances les plus utiles? N'est-il pas infiniment mieux que les talents se partagent? Par là tous les arts et toutes les sciences fleurissent ensemble; de ce concours et de cette diversité se forme la vraie richesse des sociétés II n'est ni possible ni raisonnable que tous les hommes travaillent pour la même fin.

Vauvenargues, sur la poésie et Vé/oquence^ fragment 12,

Dans un ouvrage de poésie... on doit parler tantôt à l'imagination, tantôt au sentiment, tantôt à la raison, mais toujours à l'organe ; les vers sont une espèce de chant sur lequel l'oreille est si inexorable, que la raison même est quelquefois contrainte de lui faire de légers sacrifices. Ainsi un philosophe dénué d'organe, eût-il d'ailleurs tout le reste, sera un mauvais juge en matière de poésie. Il prétendra que le plaisir qu'elle nous procure n'est qu'un plaisir d'opinion ; qu'il faut se contenter, dans quelque ouvrage que ce soit, de parler à l'esprit et

à l'âme ; il jettera raôrae par des raisonnements cai)lieux un ridicule apparent sur le soin d'arranger des mots pour le plaisir de Toreille. C'est ainsi qu'un pliysicien réduit au seul sentiment du toucher, prétendrait que les objets éloignés ne peuvent agir sur nos organes, et le prouverait par des sophismes auxquels on ne pourrait répondre qu'en lui rendant l'ouïe et la vue. Notre philosophe croira n'avoir rien ôté à un ouvrage de poésie, en conservant tous les termes et en les transposant pour détruire la mesure, et il attribuera à un préjugé dont il est esclave lui-même sans le vouloir, l'espèce de langueur que l'ouvrage lui paraît avoir contractée par ce nouvel état. Il ne s'apercevra pas qu'en rompant la mesure, et en renversant les mots, il a détruit l'harmonie qui résultait de leur arrangement et de leur liaison. Que dirait-on d'un musicien qui, pour prouver que le plaisir de la mélodie est un plaisir d'opinion, dénaturerait un air fort agréable en transposant au hasard les sons dont il est composé ? Encyclopédie, t. VII, iwi. Goût {Réflexions sur Vusage et sur l'abus de la philosophie clans les matières de goût, par d'Alembert).

Il me reste à parler de quelques rimes que j'ai hasardées dans ma tragédie. J'ai fait rimer frein à rien^ héros à tombeaux, contagion à poison, etc. Je ne défends points ces rimes, parce que je les ai employées; mais je m'en suis servi parce que je les ai crues bonnes. Je ne puis souffrir qu'on sacrilie à la richesse de la rime toutes les autres beautés de la poésie, et qu'on cherche plutôt à plaire à l'oreille qu'au cœur et à l'esprit. On pousse même la tyrannie jusqu'à exiger qu'on rime pour les yeux encore plus que pour les oreilles. Je ferais, f aimerois, etc., ne se prononcent point autrement que traits et attraits; cependant on prétend que ces mots ne riment point ensemble, parce qu'un mauvais usage veut qu'on les écrive différemment. M. Racine avait rais dans son Andronaque (III, i) :

^l'en croirioz-vous ? lassé de ses trompeurs attraits, Au lieu de l'enlever, seii^neur, je la fuirois.

Le scrupule lui prit, et il ôta la rime fuirois, qui me paraît à ne consulter que l'oreille, beaucoup plus juste que celle de jamais qu'il lui substitua...

Il me paraît que la poésie française y gagnerait beaucoup, si on voulait secouer le joug de cet usage déraisonnable et tyrannique. Donner aux auteurs de nouvelles rimes, ce serait leur donner de nouvelles pensées, car l'assujettissement à la rime fait que souvent on ne trouve dans la langue qu'un seul mot qui puisse finir un vers : on ne dit presque jamais ce qu'on voulait dire ; on ne peut se servir du mot propre ; on est obligé de chercher une pensée pour la rime, parce qu'on ne peut trouver de rime pour exprimer ce qu'on pense.

C'est à cet esclavage qu'il faut imputer plusieurs impropriétés qu'on est choqué de rencontrer dans nos poètes les plus exacts.

Voltaire, Lettres écrites en 1119^ à propos d' « Œdipe », lettre V.

M, de la Motte avance que la rime est un usage barbare inventé depuis peu.

Cependant tous les peuples de la terre, excepté les anciens Romains et les Grecs, ont rimé et riment encore. Le retour des mêmes sons est si naturel à l'homme, qu'on a trouvé la rime établie chez les Sauvages, comme elle l'est à Rome, à Paris, à Londres et à Madrid. Il y a dans Moniaiirne une chanson en rimes américaines traduites

on français ; on trouve dans un des « Spectateurs » de M. Addison une traduction d'une ode lapone rimée, qui est pleine de sentiment.

Les Grecs quibus dédit ore roîundo Musa loqui, nés sous un ciel plus heureux, et favorisés par la nature d'organes plus délicats que les autres nations, formèrent une langue dont toutes les syllabes pouvaient, par leur longueur ou

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If^nr brièveté, eTcpriracr les sentiments lents ou inapétiieux de Tàme. De cetle variété de syllabes et d'intonations, résultait dans leurs vers, et même aussi dans leur prose, une harmonie que les anciens Italiens sentirent, qu'ils imitèrent, et qu'aucune nation n'a pu saisir après eux. Mais soit rimes, soit syllabes cadencées, la poésie, contre laquelle M. de la Motte se révolte, a été et sera toujours cultivée par tous les peuples.

Avant Hérodote, l'histoire même ne s'écrivait qu'en vers chez les Grecs, qui avaient pris cette coutume des anciens Egyptiens, le peuple le plus sage de la terre, et le mieux policé, et le plus savant. Cette coutume était très raisonnable; car le but de l'histoire était de conserver à la postérité la mémoire du petit nombre de grands hommes qui lui devaient servir d'exemple. On ne s'était point encore avisé de donner l'histoire d'un couvent ou d'une petite ville en plusieurs volumes in-folio. On n'écrivait que ce qui en était digne, que ce que les hommes devaient retenir par cœur. Voilà pourquoi on se servait de l'harmonie des vers pour aider la mémoire. C'est pour cette raison que les premiers philosophes, les législateurs, les fondateurs des religions et les historiens, étaient tous poètes.

Il semble que la poésie dût manquer communément, dans de pareils sujets, ou de précision ou d'iiarmonie ; mais depuis que Virgile a réuni ces deux grands mérites qui paraissent si incompatibles, depuis que MM. Despréaux et Racine ont écrit comme Virgile, un homme qui les a lus tous trois, et qui sait que tous trois sont traduits dans presque toutes les langues de l'Europe, peutil avilir à ce point un talent qui lui a fait tant d'honneur à lui-même ? Je placerai nos Despréaux et nos Racines à côté de Virgile pour le mérite de la versification^ parce que si l'auteur de l'Enéide était né à Paris, il aurait rimé comme eux, et si ces deux Français avaient été du temps d'Auguste, ils auraient lait le même usage que Virgile de la mesure des vers latins. Quand donc M. de la

Motte appelle la versification un travail mécanique et ridicule, c'est charger de ce ridicule, non seulement tous nos grands poètes, mais tous ceux de l'Antiquité. Virgi'e et Horace se sont asservis à un travail aussi mécanique que nos auteurs. Un arrangement heureux de spondées et de dactyles était bien aussi pénible que nos rimes et nos hémistiches. Il faut que ce travail fût bien laborieux, puisque l'Enéide, après onze années, n'était pas encore dans sa perfection...

Les Italiens et les Anglais peuvent se passer de rime, parce que leur langue a des inversions, et leur poésie mille libertés qui nous manquent. Chaque langue a son génie déterminé par la nature de la construction de ses phrases, par la fréquence de ses voyelles ou de ses consonnes, ses inversions, ses verbes auxiliaires, etc. Le génie de notre langue est la clarté et l'élégance ; nous ne permettons nulle licence à notre poésie, qui doit marcher, comme notre prose, dans l'ordre précis de nos idées. Nous avons donc un besoin essentiel du retour des mêmes sons, pour que notre poésie ne soit pas confondue avec la prose. Tout le monde connaît ces vers :

Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je ? Mon père y tient l'urne fatale : Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains ; Minos juge aux enfers tous les pâles humains.

Mettez à la place :

Où me cacher ? Fuyons dans la nuit infernale. Mais que dis-je ? Mon père y tient l'urne funeste. Le sort, dit-on, l'a mise en ses sévères mains, Minos juge aux enfers tous les pâles mortels.

Quelque poétique que soit ce morceau, fera-t-il le niêuio plaisir, dépouillé de l'agrément de la rime ? Les Anglais et les Italiens diraient également, après les Grecs et les Romains, les pales humains Minos auv enfers juge, et enjamberaient avec grâce sur l'autre vers.

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La manière même de réciter les vers en italien et en anglais fait sentir des syllabes longues et brèves, qui soutiennent encore l'harmonie sans besoin de rimes. Nous qui n'avons aucun de ces avantages, pourquoi voudrionsnous abandonner ceux que la nature de notre langue nous laisse ?

M. de la Motle compare nos poètes, c'est-à-dire, nos Corneilles, nos Racines, nos Despréaux, à des faiseurs d'acrostiches, et à un charlatan qui fait passer des grains de millet par le trou d'une aiguille, et ajoute que toutes ces puérilités n'ont d'autre mérite que celui de la diilîcul é surmontée. J'avoue que les mauvais vers sont à peu près dans ce cas. Ils ne diffèrent de la mauvaise prose (pie par la rime, et la rime seule ne fait ni le mérite du poète, ni le plaisir du lecteur. Ce ne sont point seulement des dactyles et des spondées qui plaisent dans Virgile et dans Homère. Ce qui enchante toute la terre, c'est l'harmonie charmante qui naît de cette mesure difficile. Quiconque se borne à vaincre une difficulté pour le mérite seul de la vaincre, est un fou ; mais celui qui tire du fond de ces obstacles mêmes des beautés qui plaisent à tout le monde, est un homme très sage et presqu'unique. Il est très difficile de faire de beaux tableaux, de belles statues, de bonne musique, de bons vers. Aussi les noms des hommes supérieurs qui ont vaincu ces obstacles, dureront-ils beaucoup plus, peut-être, que les royaumes où ils sont nés.

Voltaire, préface à L'édition d' « Œdipe » de 1730.

Nous ne pourrons jamais secouer le joug de la rime, elle est essentielle à la Poésie française. Notre langue ne comporte point d'inversions, nos vers ne souffrent point d'enja^abement ; nos syllabes ne peuvent produire une harmonie sensible par leurs mesures longues ou brèves ; nos césures et un certain nombre de pieds ne suffiraient pas pour distinguer la prose d'avec la versifica-

lion : la rime est donc nécessaire aux vers Français.,. Il y a grande a[)i)arence qu'il faudra loujour.s deh vei s sur tous les théâlres tragiques, et de plus toujours des rimes sur le nôtre. C'est mênae à cette conîrainle de la rimo et à cette sévérité extrême de notre versification que nous devons ces excellents ouvrages que nous avons dans hotre langue.

Voltaire, Discours sur la tragédie [Bridas).

Mauvais goût né de l'habitude, Faux enchantement du lecteur, Pùrae, mesure, vaine étude, Le peuple Goth fut ton auteur.

Non, tu n'es point la poésie :

D'un plus beau feu l'âme saisie, En prose s'énonce bien mieux :

Les vers, dans des siècles barJjares, Ont eu de nos aïeux ignares Le nom de langage des Dieux.

Tel est l'audacieux blasphème Qu'on profère contre Apollon.

Hé qui ? C'est La Mitte lui-même.

Déserteur du sacré vallon :

Mais cette erreur qu'il nous propose, En vain de sa subtile prose Emprunte un éclat spécieux ; Suivant la rime et la cadence, Sur le Parnasse il a d'avance Expié son tort à nosj^eux.

La sagesse des premiers âges En vers voulut dicter ses lois :

Digne prix des plus grands courages, Les vers chantèrent les exploits.

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Qu'on lise au temple de mémoire Les noms consacrés à la Gloire; Calliope les a tracés :

Tous ceux que son burin aimable N'a pas gravés d'un trait durable, Sont peu lus, ou sont effacés.

Aminé de la symétrie,

L'homme en recherche l'agrément;

Des merveilles de l'industrie

Seule elle fait l'enchantement.

A notre oreille la musique

Offre un mouvement symétrique

Des tons dont l'ordre fait les lois.

L'impression plus délicate

De cet ordre en beaux vers nous flalte,

Et sur l'esprit même a des droits.

Mais cet art frivole et pénible Est, dit-on, mécanique en soi :

De plus d'un obstacle invincible Souvent l'esprit subit la loi.

La cadence ou le sens vous gêne ; Quelquefois la recherche est vaiae D'un mot qui les serve tous deux :

La rime à cet autre s'oppose ; D'un autre qui plairait en prose Le choix ne serait pas heureux.

O ! combien le sage est louable, Qui s'abaissant à ce détail, Pour rendre la sagesse aimable.

N'en dédaigne pas le travail !

Des attraits d'Hélicon parée, Il peut nous ramener Astrée; L'homme va goûter l'équité :

Ainsi, de la main de sa mère, L'enfant boit la liqueur aiiière, Par quelque douceur invité.

De la contrainte rigoureuse Où l'esprit semble resserré, Il acquiert cette force heureuse Qui l'élève au plus haut degré.

Telle dans des canaux pressée, Avec plus de force élancée, L'onde s'élève dans les airs ; Et la règle qui semble austère N'est qu'un art plus certain de plaire, Inséparable des beaux vers.

Non, le travail n'est point servile Quand la raison en est l'objet :

Qu'elle plaise en ton vers utile, Quelle t'en dicte le sujet.

Médite, polis, remanie. Des dons du Dieu de l'harmonie Aucun, sans peine, ne jouit :

C'est l'encens qu'Apollon désire; A ce prix il prête sa lyre, Et l'obstacle s'évanouit.

La Faye, Ocli en faK'ew des vers.

Gardez-vous bien d'affranchir vos myslôres

De la rigueur de leurs lois salutaires :

La tolérance y nuirait encor plus ;

Déjà les vers ne sont que trop déchus ;

Vous les perdrez par trop de complaisance,

L'esprit s'endort sur la foi de l'aisance.

Quand un projet conçu bien nettement

Est à loisir digéré mûrement,

On est surpris de sa propre abondance.

Les vers heureux coûtent moins qu'on no pcitsc,

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Et les sujets les font naître à leur gré.

Comme un creuset échauffé par d'-gré,

L'esprit veut l'être avec économie ;

Dans l'art des vers comme couime dans la cliiMiie,

Plus d'un artiste a souvent éprouvé

Qu'il cherchait moins que ce qu'il a trouvé :

C'est un hasard, mais il est nécessaire,

Et d'un rimeur c'est la chance ordinaire.

Je dirai plus, le langage des Dieux S'est ie lui-même arrangé pour le mieux. Son mécanisme appelé tyrannie, Plus qu'on ne pense est utile au génie ; Cette contrainte est une invention Qui le conduit à sa perfection.

L'esprit veut être un peu mis à la gêne j C'est l'aiguillon qui le tient en haleine, Qui par l'obstacle irritant son ressort, Occasionne un plus heureux effort, El lui fait prendre un essor qui l'étonné. C'est par effort que le salpêtre tonne ; S'il n'est contraint il reste sans vigueur, Et ne produit qu'une vaine vapeur.

Plus on le presse et plus on le resserre, Mieux on lui fait imiter le tonnerre.

Ainsi l'esprit dans les difficultés Semble augmenter encor ses facultés ; A son profit il tourne les obstai-les, Et la contrainte enfante les miracles.

Mais tel se plaint qu'on a mal-à-propos Appauvri l'art de la moitié des mots, Qui trouve encor assez de verbiage Pour allonger un ennuyeux ouvrage.

En peu de mots on peut être abondant.

D'un choix heureux l'expression dépend ;

D'un terme unique employé dans sa place Elle reçoit et sa force et si grâce ; Qui la surcharge aussitôt la détruit.

Celui-là seul en tire tout le fruit, Qui, rejetant l'étalage et l'enflure, Sait la réduire à sa juste mesure G'estle grand art. La vraie expression Ne va jamais sans la précision.

L'uui(jue objet que notre art se propose Est dètre encor plus précis que la prose; Et c'est pourquoi les vers ingénieux Sont appelés le langage des Dieux.

La période au cordeau compassée

De la mémoire est bientôt effacée :

De mots pompeux on a beau l'enrichir.

D'un prompt oubli rien n'aide à l'allianchir :

Elle s'envole et ne laisse après elle

Qu un sens confus qu'à peine on se rappelle.

Mais dans l'esprit et dans le fond du cœur,

Il n'appartient qu'au vers doux et ûatteur

D'insinuer ses charmes et ses grâces,

Et d'y laisser les plus profondes traces.

Il s'établit au fond du souvenir,

Et par lui-même il sait s'y maintenir,

Sans s'altérer ni sans perdre aucun terme

Du tour heureux et du sens qu'il renferme.

Ainsi l'esprit dans un vers séduisant Peut sans travail s'instruire en s'amusant, Et s'abreuver des plus grandes maximes.

L'arrangement, la mesure et les rimes N'empêchent pas, quoiqu'on ose avancer, De mettre en vers tout ce qu't>n peut penser; C'est une audace aussi vaine que folie Que de vouloir nous réduire au fri\ ol ■, Ou nous borner à des travaux légers ;

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Il en est peu qui nous soient étrangers. La Poésie, ainsi que la Peinture, Dans son ressort a toute la nature.

Qui peut nombrerles usages divers

Où les humains ont ( mployé les vers?

Pour rendie aux Dieux un plus céleste hommage,

La piété parla notre langage,

Et nous remit le culte des autels,

Avec le soin d'instruire les mortels.

La vérité se servit des poètes,

Et la sagesse en fit ses interprètes;

INlédiateurs entre l'homme et les Dieux

Ils ont ouvert ie commerce des cieux.

Ces fondateurs du temple de mémoire

Furent commis par l'Amour et la Gloire,

Pour couronner de myrte et de laurier

L'amant fidèle elle fameux guerrier.

La Chaussée, Epître de Ciio.

Dans l'Italie et dans la Grèce, La langue riche en tours heureux, iS'olîrait, nous dit-on, que noblesse, Que mots sonores et nembreux.

Chaque syllabe mesurée, Par sa courte ou lente durée, Conspirait aux plus beaux accords ; Pour nous les Muses plus sévères Ont, par des bornes trop austères, Gêné nos timides transports.

Quelle humeur triste et dédaigneuse Nous dégoûte de notre bien ? Notre langue est riche et pompeuse Pour quiconque la connaît ijien...

160 IDÉES ET DOCTRINES LITTÉIÎ AU! tS

Ne regrettons point le Méandre; La Seine nous a fait entendre Quelques cygnes mélodieux; Mais partout ils ont été ran s :

Si les Dieux étaient moins avares, Leurs dons seraient moins précieux.

Amateurs des pointes brillantes, Des jeux d'esprit et des éclairs, Toutes ces beautés pétillantes N'immortalisent point nos vers ; Mais une constante harmonie, A la Raison toujours unie, De l'oubli nous rendra vainqueurs ; Qu'elle soit l'objet de nos veilles; C'est l'art d'enchanter les oreilles Qui fait la conquête des cœurs;

Louis Racine. Ode sur Vhannonie.

lîl. — La grande poésie suppose renthoiisiasuie, la grandeur, la richesse, le su])linie:, la sagesse de la raison ne suffit pas à la produire, mais ne doit ce^îendant pas être choquée par elle. 11 faut que l'enthousiasme soit raisonnable.

Je ne sais point si Rousseau a surpassé Horace et Pind ire dans ses odes; s'il les a surpassés, je conclus que l'ode est un mauvais genre, ou du moins un genre qui n'a pas encore atteint à beaucoup près sa perfection. L'idée que j'ai de l'ode est que c'est une espèce de délire, un transport de l'imagination. Mais ce transport et ce délire, s'ils étaient vrais et non pas feints, devraient remplir les odes de sentiment, car il n'arrive jamais que rini yinalion soit véritablement échaullée sans [)as?U)nner l'âme : or je ne crains pas qu'on puisse dire que nos

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odes soient fort passionnées. Ce défaut de passion est d'autant plus considérable dans ces petits poèmes, que la plupart sont vides de pensées; et il me semble que tout ouvrage qui est vide de pensées doit être remjîli de sentiment. Rien n'est plus froid que de très beau.'i vers où l'on ne trouve que de l'harmonie, et des images sans chaleur et sans enthousiasme.

Vauvenargdes, sur l'Ode.

L'enthousiasme raisonnable est le partage des grands poètes.

Cet enthousiasme raisonnable est la perfection de leur art; c'est ce qui fit croire autrefois qu'ils étaient inspirés des dieux...

Comment le raisonnement peut-il gouverner l'enthousiasme ? c'est qu'un poète dessine d'abord l'ordonnance de son tableau; la raison tient alors le crayon. Mais veut-il amener ses personnages et leur donner le caractère des passions; alors l'imagination s'échauffe, l'enthousiasme agit; c'est un coursier qui s'emporte dans sa carrière : mais la carrière est régulièrement tracée...

Point de vraie poésie sans une grande sagesse. Mais comment accorder cette sagesse avec l'enthousiasme ? Comme César qui formait un plan de bataille avec prudence, et combattait avec fureur.

Voltaire, Dict. philos., art. Enthousiasme.

La poésie est surtout le champ de l'exagération... L'ode, dans tous les temps, a été consacrée à l'exagération. Aussi plus une nation devient philosophe, plus les odes à enthousiasme, et qui n'apprennent rien aux hommes, perdent de leur prix.

Voltaire, Bict. philos., art. Exagération.

Examinons... d'oîi résulte le sentiment du beau dans un art qui n'imite point; par exemple l'architecture. L'unilé, la variété, l'ordonnance, la symétrie, les proportions et

162 IDÉES ET DOCXniNES LITTEKAIRES

l'accord des parties d'un édifice en feront un tout régulier; mais sans la grandeur, la richesse ou l'intelligence portées à un degré qui nous étonne, cet édifice sera-t-il beau ?,..

Je ne dis pas qu'un édifice où les forces de l'art et ses richesses seraient prodiguées, fût beau, s'il était monstrueux ou bizarrement composé. L'intelligence y peut manquer au point que le sentiment de beauté soit détruit par l'efïet choquant du désordre... Mais en cela même, nous sommes peu sévères ; et pourvu qu'à l'impression de grandeur se joigne l'apparence de l'ordre, c'en est assez : la force et la richesse sont du côté de l'art les premières sources du beau.

Encyclopédie, art. Beau. (Marmontel).

Suppl., t. I".

Sur quelque espèce d'êtres que nous jetions les yeux, nous trouverons d'abord que presque rien n'est beau que ce qui est grand, parce qu'à nos yeux la nature ne paraît déployer ses forces que dans les grands phénomènes. Nous trouverons pourtant que de petits objets, dans lesquels nous apercevons une magnificence ou une industrie merveilleuse, ne laissent pas de donner l'idée d'une cause étonnamment intelligente et prodigue de ses trésors...

Nous trouverons que ceux des phénomènes de la nature auxquels l'intelligence, c'est-à-dire l'esprit d'ordr.', de convenance et de régularité, semble avoir le moins présidé, comme un volcan, une tempête, ne laissent pas d'exciter en nous le sentiment du beau, par cela seul qu'ils annoncent de grandes forces ; et au contraire que l'intelligence étant celle des facultés de la nature cpii nous étonne le moins, peut-être à cause que l'habiludo nous l'a rendue trop familière, il faut qu'elle soit très sensible et dans un degré surprenant, pour exciter en nous le seniiment du beau.

DU XVIIl® Sir.CLE 103

L'intention d'un ouvrage, pour être sentie, doit être simple, et indépendamment de l'harmonie qui plaît aux yeux comme à l'oreille, sans qu'on en sache la raison, une discordance sensible entre les parties d'un édifice, annonce dans l'artiste du délire et non du génie...

On voit par là rentrer dans l'idée du beau, celle de régularité, d'ordre, de symétrie, d'unité, de variété, de proportion, de rapports, de convenance, d'harmonie; mais on voit aussi qu'elles ne sont relatives qu'à l'intelligence, qui n'est pas la seule ni la première cause de l'admiration que le beau nous fait éprouver.

Ibid.

Une idée inséparable de celle du beau moral et physique, est celle de la liberté, parce que le premier usage que la nature fait de ses forces est de se rendre libre. Tout ce qui sent l'esclavage, même dans les choses inanimées, a je ne sais quoi de triste et de rampant qui l'obscurcit et le dégrade. La mode, l'opinion, l'habitude, ont beau vouloir altérer en nous ce sentiment inné, ce goût dominant de l'indépendance; la nature à nos yeux n'a toute sa grandeur, toute sa majesté, qu'autant qu'elle est libre, ou qu'elle semble l'être. Recueillez les voix sur la comparaison d'un parc magnifique et d'une belle forêt ; l'un est la pinson du luxe, de la mollesse et de l'ennui; l'autre est l'asile de la méditation vagabonde, de la haute contemplation et du sublime enthousiasme *.

Ibid.

IV. — Il n'y a qu'une sorte de bon style, c'est le style simple. On ne doit pas rechercher l'esprit et la finesse. Critique de la préciosité et de l'affectation.

La conclusion de tout ceci c'est qu'il ne faut rechercher

1. Comparer tous ces traits avec les idées de Diderot sur le géuie.

ni les pensées, ni les tours, ni les expressions; et que l'art dans tous les grands ouvrages, est de bien raisonner sans trop faire d'argumenls, de bien peindre sans vouloir tout peindre, d'émouvoir sans vouloir toujours exciter les passions.

Voltaire, Dlct. plùlos., art. Esprit, sect, I.

Ce n'est pas ce cpi'on appelle esprit, c'est le sublime et le simple qui font la vraie beauté.

Ibid.

Tous ces brillants, auxquels on donne le nom d'esprit, ne doivent point trouver place dans les grands ouvrages faits pour instruire ou pour toucher.

Ibid.

La vraie poésie, c'est-à-dire celle qui est naturelle et harmonieuse, celle qui parle au cœur autant qu'à l'esprit, ne fut connue de la nation que dans cet heureux siècle. Voltaire, La Princesse de Babylone^ X.

Le mauvais goût dans les arts est de ne se plaire qu'aux ornements étudiés, et de ne pas sentir la belle nature... Le goût dépravé dans les arts est de se plaire à des sujets qui révoltent les esprits bien faits, de préférer le burlesque au noble, le précieux et l'affecté au beau simple et naturel.

Voltaire, Dict. philos., art. Goût.

Je n'estime la poésie qu'autant qu'elle est l'ornement de la raison.

Voltaire, Lettre à M. Desforges-Maillard, juin 1735.

Esprit. Ce mot... exprime autre chose que jugement, ' génie, goût, talent, pénétration, étendue, grâce, finesse ; et il doit tenir de tous ces mérites : on pourrait le définir, raison ingénieuse

DU XV!!!*^ SliiCLE 1G5

Ce n'est pas toujours par une métaphore cpi'on s'exprime spirituellement; c'est par un tour nouveau ; c'est en laissant deviner sans peine une partie de sa pensée, c'est ce qu'on appelle finesse, délicatesse ; et celle manière est d'autant plus agréable, qu'elle exerce et qu'elle fait valoir celui des autres.

Voltaire, Dict. philos., art. Esprit (et Encyclopédie, t. V).

De pareils traits plaisent à tout le monde et caractérisent l'esprit délicat d'une nation ingénieuse. Le grand point est de savoir jusqu'où cet esprit doit être admis. Il est cbir que dans les grands ouvrages, on doit l'employer avec sobriété, par cela même qu'il est un ornement. Le grand art est dans l'à-propos. Une pensée fine, ingénieuse, une comparaison juste et fleurie, est un défaut quand la raison seule ou la passion doivent parler, ou bien quand on doit traiter de grands intérêts : ce n'est pas alors du faux bel esprit, mais c'est de l'esprit déplacé ; et toute beauté hors de sa place cesse d'être beauté.

Ihid.

Combien doivent révolter tous ces traits, toutes ces pensées abandonnées que l'on trouve en foule dans des esprits, d'ailleurs estimables ?...

Le faux esprit est... une recherche fatigante de traits trop déliés, une affectation de dire en énigme ce que d'autres ont déjà dit naturellement, de rapprocher des idées qui paraissent incompatibles, de diviser ce qui cloit être réuni, de saisir de faux rapports, de mêler contre les bienséances le badinage avec le sérieux, et le petit avec le grand.

Ibid.

L'orateur peut même se permettre quelquefois la finesse des pensées et des tours, pourvu que ce soit avec sobriété, et dans les sujets qui en sont susceptibles, ou

qui Tautorisent, c'est-à-dire qui ne demandent ni siraplicilé, ni élévation, ni véhémence : ces tours fins et délicats écliapperont sans doute au vulgaire, mais les gens d'esprit les saisiront et en sauront gré à l'orateur.

Encyclopédie, art. Elocution (d'Alembert), t. V.

Nous ne saurions trop le redire, il n'y a qu'une sorte de st3'le, le style simple, c'est-à-dire celui qui rend les idées de la manière la moins détournée et la plus sensible... En quoi consiste donc la convenance du style au sujet?... à n'employer que les termes les plus propres pour rendre chaque idée... C'est en quoi consiste la véritable éloquence, et même en général, le vrai talent d'écrire, et non dans un style qui déguise par un vain coloris des idées communes. Ce style ressemble au faux bel esprit, qui nest autre chose que l'art puéril et méprisable de faire paraître les choses plus ingénieuses qu'elles ne sont.

Ibid.

Les choses ingénieuses déparent les grandes choses. Si elles sont accumulées dans un ouvrage, elles fatiguent... Un auteur qui court après des traits ingénieux, se peint à mon esprit sous la forme de celui qui s'applique à frapper un caillou sur l'angle pour en tirer une étincelle. Il m'amuse un moment.

Encyclopédie, art. Ingénieux (Diderot), t. VUI.

V. — Réaction contre rînfluence ang^laise. — Admiration de l'antiquité, et surtout des écrivains du XVIP siècle.

Le sublime et le génie binllent dans Shakespeare

aorarae des éclairs dans une longue nuit, et Racine est toujours Racine.

Encyclopédie^ t. VII, art. Génie (Diderot).

Le génie français est perdu ; il veut devenir anglais, hollandais et allemand. Nous sommes des singes qui avons renoncé à nos jolies gambades, pour imiter mal les bœufs et les ours.

Voltaire, Lettre à madame du Boccage, 2 février 1759.

Quoique je n'admire pas beaucoup l'esprit humain, je ne puis cependant le dégrader jusqu'à mettre da..s le premier rang un génie si défectueux*, c|ui choque e~sentiellement le sens commun.

VauvenargueS; Réflexions et Maximes. 869.

Quand quelqu'un vient me dire : Croyez-vou-; que les Anglais, qui ont tant d'esprit, s'accommodassent des tragédies de Shakespeare, si elles étaient aussi monstrueuses qu'elles nous paraissent ? je ne suis point la dupe de cette objection et je s is ce que j'en dois croire. Vadvenargues, Discours sur le caractère des différents siècles.

Oui, sans doute, ce siècle [le xvii"] doit être cher à tous les amateurs des beaux arts, à tous ceux que vous appelez beaux esprits, oui, je me regarderai comme un barbare, comme un esprit faux et bas, sans culture, sans goût, quand je pourrai oublier la force majestueuse des belles scènes de Corneille, l'inimitable Racine, les belles épîtres de Boileau, et son Art poétique ; le nombre des fables charmantes de La Fontaine, quelques opéras de Quinault. qu'on n'a jamais pu égaler, et surtout ce génie à la fois comique et philosophe, cet homme qui en son

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