LE NOVATEUR
1° Le nombre des « sujets » et des grrandes (( passions » trag:iques est limité. On ne peut, après Corneille et Racine, chercher la nouveauté que dans des « embellissements » extérieurs.
Quiconque approfondit la théorie des arts purement de génie, doit, s'il a quelque génie lui-même, savoir que ces premières beautés, ces grands traits naturels qui appartiennent à ces arts, et qui conviennent à la nation pour laquelle on travaille, sont en petit nombre. Les sujets et les embellissements propres aux sujets ont des bornes bien plus resserrées qu'on ne pense.
Il en est de même dans l'art de la tragédie. Il ne faut pas croire que les grandes passions tragiques et les
grands sentiments puissent se varier à l'infini d'une manière neuve et frappante. Tout a ses bornes.
La haute comédie a les siennes. Il n'>- a dans la nature humaine qu'une douzaine, tout au plus, de caractères vraiment comiques et marqués de grands traits... Les nuances, à la vérité, sont innombrables, mais les couleurs éclalanles sont en petit nombre ; et ce sont ces couleurs primitives qu'un grand artiste ne manque pas d'employer.
Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxxii.
Les genres dont les sujets se renouvellent sans cesse, comme l'histoire, les observations physiques, et qui ne demandent que du travail, du jugement, et un esprit commun, peuvent plus aisément se soutenir; et les arts de la main, comme la peinture, la sculpture, peuvent ne pas dégénérer... Car on peut, en peinture et en sculpture, traiter cent fois les mêmes sujets... Mais on ne serait pas reçu à traiter Cin?ia, Andromaqne, V Art poétique^ le Tartufe.
Ibid.
2° IVotre trag-édie est trop « discoureuse » . Il faut imiter le drame ang-lais, qui met sur la scène plus d'action, de pompe et d'appareil que de discours. Mais le spectacle doit faire mieux ressortir, non remplacer la beauté des sentiments et des passions.
Ne pouvant, Mylord, hasarder sur le théâtre français des vers non rimes, tels qu'ils sont en usage en Italie et en Angleterre, j'aurais du moins voulu transporter sur notre scène certaines beautés de la vôtre. II est vrai, et je l'avoue, que le théâtre anglais est bien défectueux... jNLiis vos pièces les plus irrégulières ont un grand mérite, c'est celui de l'action.
Nous avons en France des tragédies estimées, qui sont plutôt des conversations qu'elles ne sont la représentation d'un événement... Notre délicatesse excessive nous force quelquefois à mettre en récit ce que nous voudrions exposer aux yeux...
Avec quel plaisir n'ai-je point vu à Londres votre tragédie de Jules César^ qui depuis cent cinquante années fait les délices de votre nation ? Je ne prétends pas assurément approuver les irrégularités barbares dont elle est remplie. Il est seulement étonnant qu'il ne s'en trouve pas davantage dans un ouvrage composé dans un siècle d'ignorance, par un homme qui même ne savait pas le latin, et qui n'eut de maître que son génie; mais au milieu de tant de fautes grossières, avec quel ravissement je voyais Brutus tenant encore un poignard teint du sang de César, assembler le peuple romain et lui parler... du haut de la tribune aux harangues...
Peut-être les Français ne soufiriraient pas que l'on fît paraître sur leur théâtre un chœur composé d'artisans et de plébéiens romains; que le corps sanglant de César y fût Qxposé aux yeux du peuple, et qu'on excitât ce peuple à la vengeance du haut de la tribune aux hai'angues ; c'est à la coutume, qui est la reine de ce monde, à changer le goût des nations et à changer en plaisir les objets de notre aversion.
Je sais bien que les tragiques grecs, d'ailleurs supérieurs aux Anglais, ont erré en prenant souvent l'horreur pour la terreur, et le dégoûtant et l'incroyable pour le tragique et le merveilleux... Mais si les Grecs et vous, vous passez les bornes de la bienséance, et si surtout les Anglais ont donné des spectacles effroyables, voulant en donner de terribles, nous autres Français, aussi scrupuleux que vous avez été téméraires, nous nous arrêtons trop de peur de nous emporter, et quelquefois nous n'arrivons pas au tragique dans la crainte d'en passer les bornes.
Je suis bien loin de proposer que la scène devienne
un lieu de carnage, comme elle l'est dans Shakespeare et dans ses successeurs qui, n'ayant pas son génie, n'ont imité que ses défauts; mais j'ose croire qu'il y a des situations qui ne paraissent encore que dégoûtantes et horribles aux Français, et qui bien ménagées, représentées avec art, et surtout adoucies par le charme de beaux vers, pourraient nous faire une sorte de plaisir, dont nous ne nous doutons pas.
Il n'est point de serpent ni de monstre odieux. Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux.
Du moins que l'on me dise pourquoi il est permis à nos héros et à nos héroïnes de théâtre de se tuer, et qu'il leur est défendu de tuer personne? La scène estelle moins ensanglantée par la mort d'Atalide qui se poignarde pour son amant, qu'elle ne le serait par le meurtre de César? Et si le spectacle du fils de Caton qui paraît mort aux yeux de son père, est l'occasion d'un discours admirable de ce vieux Romain, si ce morceau a été applaudi en Angleterre et en Italie par ceux qui sont les plus grands partisans de la bienséance française, si les femmes les plus délicates n'en ont point été choquées, pourquoi les Français ne s'y accoutumeraient-ils pas? La nature n'est-elle pas la même dans tous les hommes?
Toutes ces lois dejiej)oint erisanglantejila^cèii£^de ne point fairejparler plus 4e -tcoia interlocuteurs, etc., sont des loisjjuJL-Ce^nie samMe, pourraienLavojr^quelques exceptions parjgi, nous, comme elles en ont eu chez les ^Grecs^
VoLTAiiiE, Discours sur la tragédie (en tête de Brutus).
Ceux qui se connaissent en déclamation et en expression de la Nature sentiront surtout quel effet pourraient faire deux vieillards dont l'un tremble pour son fils, et l'autre pour son gendre, dans le temps que le jeune pasteur est aux prises avec la mort; un père affaibli par
l'âge et par la crainte, qui chancelle, qui tombe sur uu siège de mousse, qui se relève avec peine, qui crie d'une voix entrecoupée qu'on coure aux armes, qu'on vole au secours de son fils.,, qui dans ces moments de saisissement et d'angoisse, apprend que son fils est tué, et qui, le moment d'après, apprend que son fils est vengé; ce sont là, si je ne me trompe, de ces peintures vivantes et animées qu'on ne connaissait pas autrefois, et dont M. Le Kain a donné des leçons terribles qu'on doit imite:' désormais.
C'est là le véritable art de l'acteur. On ne savait guère auparavant que réciter proprement des couplets, comme nos maîtres de musique apprenaient à chanter proprement. Qui aurait osé, avant mademoiselle Clairon, jouer dans Oreste la scène de l'Urne comme elle l'a jouée? qui aui'ait imaginé dépeindre ainsi la nature, de tomber évanouie, tenant l'Urne d'une main en laissant l'autre descendre immobile et sans vie? Qui aurait osé, comme M. Le Kain, sortir les bras ensanglantés du tombeau de Ninus, tandis que l'admirable actrice qui représentait Sémiramis se traînait mourante sur les marches du tombeau même? Voilà ce que les petits maîtres et les petites maîtresses appelèrent d'abord des postures, et ce que les connaisseurs étonnés de la perfection inattendue de l'art, ont appelé des tableaux de Michel-Ange. C'est là en effet la véritable action théâtrale. Le reste était une conversation, quelquefois passionnée.
C'est dans ce grand art de parler aux yeux qu'excelle le plus grand acteur qu'ait jamais eu l'Angleterre, M. Garrick, qui a effrayé et attendri parmi nous ceuxmêmes qui ne savaient pas sa langue.
Cette magie a été fortement recommandée, il y a quelques années, par un philosophe* qui, à l'exemple d'Aristote, a su joindre aux sciences abstraites, l'éloquence, la connaissance du cœur humain et l'intelligence