Diderot
DU XVIIl'^ SIÈCLE 199
du théâtre. II a été en tout de l'avis de l'auteur de Sémiramis, qui a toujours voulu qu'on animât la scène par un plus grand appareil, par plus de pittoresque, par des mouvements [)lus passionnés qu'elle ne semblait en comfiorter auparavant. Ce philosophe sensible a même proposé des choses que l'auteur de Sémiramis et de Tancrède n'oserait jamais hasarder. C'est bien assez qu'il ait fait entendre les cris et les paroles de Glytemnestre qu'on égorge derrière la scène... Ce n'est que par degrés qu'on peut accoutumer notre théâtre à ce grand pathétique.
Mais il est des objets que l'art judicieux, Doit otTrir à l'oreille et reculer des yeux.
Souvenons-nous toujours qu'il ne faut pas pousser le terrible jusqu'à l'horrible. On peut eflrayer la Nature, mais non pas là rëvblter et la dégoûter.
Voltaire, Les Scythes, Préface.
Plus une action théâtrale est majestueuse ou effrayante, plus elle deviendrait insipide, si elle était souvent répétée; à peu près comme les détails de batailles, qui étant par eux-mêmes ce qu'il y a de plus terrible, deviennent froids et ennuyeux à force de paraître souvent dans les histoires.
La seule pièce où M. de Racine ait mis du spectacle, c'est son chef-d'œuvre à'Athalie. On y voit un enfant sur un trône, sa nourrice et des prêtres qui l'environnent; une reine qui commande à ses soldats de le massacrer, des lévites armés qui accourent pour le défendre. Toute celle action est pathétique; mais si le style ne l'était pas aussi, elle n'était que puérile.
Plus on veut frapper les yeux par un appareil éclatant, plus on s'impose la nécessité de dire de grandes choses ; autrement on ne serait qu'un décorateur, et non un poète tragique.
Voltaire, Discours sur la tragédie (en tête de Brutus).
200 IDÉES ET DOCTniXES LITTÉHAIRES
Un théâtre construit selon les règles doit être très vaste; il doit représenter une partie d une place publique, le péristyle d'un palais, l'entrée d'un temple. 11 doit être fait de sorte qu'un personnage vu par les spectateurs, puisse ne l'être point par les autres personnages selon le besoin. 11 doit en imposer aux yeux qu'il faut toujours séduire les premiers. Il doit être susceptible de la pompe la plus majestueuse... Au reste, quand je parle d'une action théâtrale, je parle d'un appareil, d'une cérémonie, d'une assemblée, d'un événement nécessaire à la pièce, et non pas de ces vains spectacles, plus puérils que pompeux, de ces ressources du décorateur qui suppléent à la stérilité du poète, et qui amusent les yeux, quand on ne sait pas parler aux oreilles et à l'âme.
Voltaire, Dissertation sur la tragédie (en tête de Sémiramis),
On a voulu donner dans Sémiramis un spectacle encore plus pathétique que dans Me>o/)e ; on y a déployé tout l'appareil de l'ancien théâtre grec. 11 serait triste, après que nos grands maîtres ont surpassé les Grecs en tant de choses dans la tragédie, que notre nation ne pût les égaler dans la dignité de leurs représentations. Un des grands obstacles qui s'opposent sur notre théâtre à toute action grande et pathétique, est la foule des spectateurs, confondue sur la scène avec les acteurs ; cette indécence se fit sentir particulièrement à la première représentation de Sémiramis... Cet abus a été corrigé dans la suite aux représentations de Sémiramis, et il pourrait aisément être supprimé pour jamais. Il ne faut pas s'y méprendre, un inconvénient tel que celui-là seul a sufd pour priver la France de beaucoup de chefs-d'œuvre qu'on aurait sans doute hasardés, si on avait eu un théâtre libre, propre pour l'action, et tel qu'il est chez toutes les autres nations de l'Europe.
Ibid.
Ce qu'on pouvait reprocher à la scène française était
DU XVIH^ SIÈCLE 201
le manque d'action et d'appareil. Les tragédies étaient souvent de longues conversations en cinq actes. Comment hasarder ces spectacles pompeux, ces tableaux frappants, ces actions grandes et terribles, qui, bien ménagées, sont un des plus grands ressorts de la tragédie ; comment apporter le corps de César sanglant sur la scène * ; comment faire descendre une reine éperdue dans le tombeau de son époux, et l'en faire sortir mourante de la main de son fils ^, au milieu d'une foule qui cache et le tombeau, et le fils et la mère, et qui énerve la terreur du spectacle parle contraste du ridicule?
C'est de ce défaut monstrueux que vos seuls bienfaits ont purifié la scène ^ ; et quand il se trouvera des génies qui sauront allier la pompe d'un appareil nécessaire et la vivacité d'une action également terrible et vraisemblable à la force des pensées, et surtout à la belle et naturelle poésie, sans laquelle l'art dramatique n'est rien, ce sera vous, monsieur, que la postérité devra remercier.
Voltaire, L'Ecossaise, épître à M. le comte de Lauraguais.
La tragédie n'est pas encore peut-être tout à fait ce qu'elle doit être; supérieure à celles d'Athènes en plusieurs endroits, il lui manque ce grand appareil que les magistrats d'Athènes savaient lui donner...
Je sais que toute la pompe de l'appareil ne vaut pas une pensée sublime ou un sentiment; de même que la parure n'est presque rien sans la beauté. Je sais bien que ce n'est pas un grand mérite de parler aux yeux ; mais j'ose êlre sûr que le sublime et le touchant portent un coup beaucoup plus sensible, quand ils sont soutenus