‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 55 sur 106 · LA COMÉDIE LARMOYANTE · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE LARMOYANTE

1° Elle neutre pas les caractères, mais se rapproche de la vie, et peint les hommes tels qu'ils sont.

20 Peignant la vie, elle sera attendrissante.

3'3 Etant attendrissante, elle aura une grande efficacité morale et inspirera la vertu.

4° Légitimité de plusieurs genres dramatiques intermédiaires entre la tragédie et la comédie pures, et participant, suivant des dosages divers, plus de l'une ou de l'autre.

TEXTES CITES

La Chaussée : La Fausse Antipathie, prologue, 1733.

De Bougai:nville : Discours de réception à l'Académie p'an~

çaise, 30 mai 1754.

Frérox : Lettres sur (jueh/ues écrits de ce Temps, 1751. Fontenelle : Préface générale ce la tragédie et des six coinédiis [OEuvres, éd. de 1751, t. Vil.)

Le vrai, le naturel ont des charmes pour moi. Renvoyez aux forains ces folles rapsodies Que l'on veut bien noiuraer du nom de comédies, Qu'on ne voit qu'une fois, que jamais on ne lit, Où l'esprit et le cœur ne font aucun pi'ofit.

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Quoi! nous aurons loujours des farces surchargées, Une intrigue cousue à des scènes brochées, Des suppositions, des caractères faux, Absurdes, indécents, chargés outre mesure ; Des portraits inventés, dont jamais la nature

N'a fourni les originaux!

Hé quoi! dans le siècle où nous sommes. Quelle nécessité d'imaginer dus hommes!

De pousser leur folie au suprême degré! C'est assez des travers que chacun d'eux se donne. Peignez-les tels qu'ils sont. Un ridicule outré Fait rire, et cependant ne corrige personne.

La Chaussée, La Fausse Antipathie, prologue, se. VIII.

Le public n'est pas tel que vous le dépeignez, Du moins le véritable,..

Le moins nombreux de tous et le plus redoutable, Oui sait ce qui lui plaît, qui sait ce qu'il lui faut, Qui tous les jours ici 1-^ déclare assez haut. N'attendez pas de lui ces louanges frivoles, Ces ris contagieux, ces éclats indécents. Enfants de l'ignorance, ennemis du bon sens, Qu'excite tous les jours aux pièces les plus folles, Un premier mouvement qui ne se soutient pas. Sa joie et ses plaisirs ne sont point un délire, Un accès passager qui n'a qu'un faux appas : 11 ne rougit jamais de ce qui l'a fait rire ; Ce public m'appartient...

Ibid., se. II.

Il (La Chaussée) voulut comme lui (Molière), que ses ouvrages fussent des leçons utiles et de fidèles tableaux, mais au lieu de peindre ces travers passagers, qui seraient aujourd'hui trop peu séduisants pour être contagieux, il réserva son pinceau pour ceux dont la source est dans des abus accrédités par le préjugé, ou dans des

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vices consacrés par la mode. Les hommes de son siècle lui parurent assez éclairés pour n'avoir plus besoin d'être avertis des ridicules grossiers que la malignité saisit d'elle-même, et que l'amour-propre évite; mais, en souhaitant qu'ils déviassent meilleurs, il pensa qu'un des plus sûrs moyens de leur faire aimer la vertu, était de la leur montrer sous des images touchantes, et dans des situations à peu près semblables à celles qui se répètent tous les jours sur la scène ordinaire de la Société...

Les gens du monde, juges nés des ouvrages de cette espèce, ont donné de justes applaudissements à des pièces bien écrites, dont l'objet est d'inspirer aux hommes le goût d'une morale bienfaisante, et de les convaincre par le sentiment, que le devoir est le fondement du '■■ onheur. Des cai aclères aimables et vertueux y jettent un intérêt noble, soutenu par l'élégante facilité du style, et par la régularité de l'ordonnance. L'action, simple et conduite avec art, amène un dénouement presque toujours heureux. Le spectateur, tantôt saisi d'admiration, tantôt ému de tendresse, sort en mesurant le degré d'estime qu'il se doit à lui-même, sur le degré de plaisir qu'il a ressenti : plaisir dont l'impression douce et pure s'étend à ses mœurs, parce qu'elle lui est communiquée par des personnages qu'après le spectacle il retrouve dans le monde sous les noms de ses amis, de ses pareils, de ses rivaux. Comme leur sphère est la sienne, il se sent capable d'atteindre à leurs vertus ; comme il ne leur arrive rien qu'il ne puisse éprouver, il s'approprie leur expérience, il apprend d'eux à se garantir des mêmes écueils. Convaincu, par leur exemple, que la dignité des âmes est indépendante de celle des rangs, il reconnaît qu'il n'est point d'état où l'on ne puisse aspirer à riiéroïsme, parce que ce n'est ni l'éclat des titres, ni la pompe de l'appareil, mais la grandeur de l'effort et la noblesse du motif, qui constituent le mérite d'une action.

Si l'iniilation des mœurs fait l'essence de la comédie, l'objet en est rempli, dès qu'on a tire de nos mœurs, irai-

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tées fidèlement, des raodèles capables de les épurer; et c'est ce que INI. de La Chaussée a fait avec succès.

De Bougaiwii-LE, Discours de réception à r Académie française.

Une nouveauté, quelle qu'elle soit, s'établit rarement sans obstacle. On se soulève d'abord contre elle, on s'y accoutume peu à peu, on finit par l'adopter. Tel a été parmi nous le destin du comique appelé larmoyant...

Il s'agit... d'examiner si ce mélange de traits comiques et toucUa::ts est exactement puisé dans la nature. C'est ce que fait... M. de Gliassiron^ . Il avoue que c'est un sen- (iment naturel de rire ou de pleurer, suivant les diverses affections du cœur; mais il nie qu'il soit dans la nature de rire ou de pleurtr dans le même instant. Ce passage trop rapide de la joie à la tristesse, et de la tristesse à la joie, crêne l'âme et lui cause des mouvements désagréables et même violents... Ce nouveau genre n'est autre chose que le tragi-comique renouvelé, justement banni de la scène., .

Je ne pense donc pas qu'on puisse se refuser au sentiment de M. de Chassiron, quant au mélange de ris et. de pleurs : mais je ferai une distinction qu'il n'a point faite, et qui, je crois, est échapjjée à tous ceux qui, avant lui, ont censuré ce nouveau genre. L'alliance du comique et <Ui plaintif les a tous également choqués, et avec raison. Eh bien! il n'y a qu'à rompre ce mariage II n'y a qu'à faire des pièces purement attendrissantes, sans aucun mélange de comique... Nous aurons alors au théâtre un genre nouveau, puisé dans le cœur humain, et digne d'être avoué par la raison.

En effet, doit-on prescrire à l'art des limites, quand la nature n'en a pas ? Les infortunes des rois et des héros auront-elles seules le privilège exclusif de nous émouvoir? Lorsque dins le monde on nous fait le récit d un

J. Héflexioiis sur le comique larmoyant. Paris, 1749, ia-8'';77 p.

malheur arrivé à un de nos semblables, nous e'n sommes quelquefois attendris jusqu'aux larmes. Pourquoi ce malheur ne nous serait-il pas représenté sur la scène ?. .. Nous avons des romans héroïques... des romans de caractère... des romans comiques... des romans de sentiment .. D'oii vient, n'aurions-nous pas (sic) autant d'espèces difTérentes sur la scène? Les tragédies répondent aux romans héroïques; les bonnes comédies aux romans de caractère et d intrigues ; les farces aux romans comiques... Les pièces attendrissantes seront d'après les romans tendres et passionnés.

Je dis plus. Le genre larmoyant, puisqu'on l'appelle ainsi, me paraît plus naturel, plus conforme à nos mœurs, que la tragédie. Les passions de Melpomène sont des passions violentes, portées jusqu'à l'excès : les nôtres sont réprimées par l'éducation et par l'usage du monde. Les vices qu'elle peint sont des crimes ; les nôtres sont des faiblesses. Les héros sont des rois, et nous sommes des particuliers. Enfin, les tableaux qu'elle offre à nos veux n'ont aucune ressemblance avec ce qui nous touche et nous occupe dans le cours ordinaire de la vie...

Le nouveau dramatique, manié par une main habile, et absolument dépouillé du masque de Thalie, sympathise mieux avec nos caractères, nos usages et notre façon de penser. Les personnages sont des hommes polis, comme le sont la plupart des spectateurs. On y voit des passions, des vertus et des vices qui ne nous sont point étrangers, des sentiments qui intéressent l'humanité, des infortunes touchantes, telles qu'il en arrive ou qu'il en peut arriver dans toutes les familles, une morale accommodée à nos maximes et à notre conduite... Mélanide me paraît un modèle dans ce genre, c'est aussi la meilleure de toutes les pièces de M. de La Chaussée, parce qu'il s'est renfermé dans le pathétique, et qu'en écrivain judicieux, il n'a point terni les couleurs du sentiment par des nuances de comique.

Nous ne nous proposons point.., de changer Vancienne

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constitution du poi^nie comique. Ce ne sont point des comédies que nous donnons; ce sont des drames moraux, des pièces de sentiment. Nous avons eu tort d'associer quelquefois les ris folâtres du brodequin à la tristesse de nos sujets. Mais si désormais nous nous bornons au touchant et au pathétique, quels reproches pourrez-vous nous faire ? Molière, selon vous, par ses comédies de caractères, a frayé un chemin inconnu à l'Antiquité. Le, sentiment nous a ouvert une roule inconnue à Molière. Nos genres sont tout à fait distingués ; nous ne dénaturons rien, nous créons ; et nos pièces ne ressemblent pas plus aux comédies de Molière^ que les comédies de Molière ressemblent aux tragédies de Corneille. Il n'y a peut-être pas autant de différence, mais il y en a aussi une très réelle entre nos ouvrages et les tragédies proprement dites, puisque nous peignons des vertus, des passions, des vices, des sentiments, des malheurs d'une toute autre espèce. Notre genre est donc un genre à part qui n'a rien à démêler avec Thalie et Melpomène.

A l'égard de l'utilité qui en revient pour les mœurs, elle frappe tous les esprits. De pareilles pièces réveillent nécessairement les idées de probité et de vertu que la nature a gravées dans nos cœurs. J'ose même avancer que le nouveau genre, à cet égard, l'emporte sur le genre comique, qui flatte notre malignité bien plus qu'il ne nous corrige.

Indépendamment de l'avantage qui peut résulter du genre pathétique, M. de Chassiron tombe d'accord qu'il produit de grands moui'emenls et quelquefois même des sentiments agréables. Que faut-il de plus pour le faire recevoir?... On ne saurait trop varier nos amusements au théâtre. Pourquoi vouloir resserrer le cercle de nos plaisii's déjà assez étroit?

FkÉRON, Lettres sur quelques écrits de ce temps, t. IV, lettre première.

Elle (la philosophie) souffrira peut-être plui aisément

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qu'à l'occasion des comédies de ce petit recueil, je fasse quelques réflexions à sa manière, et à peu près dans son style, sur ce genre d'ouvrage. Il s'agit de savoir quel est précisément le caractère de la comédie ; et pour m'expliquer encore mieux, et ne point dissimuler l'intérêt que j'ai à cette question, il s'agit de savoir si la Comédie peut faire pleurer, sans sortir de sa nature et sans blesser la raison : car on a quelquefois senti à la lecture de ces petites pièces, qu'elles produisaient un peu cet effet, ou du moins en avaient envie. Or, disait-on, une comédie qui fait pleurer est aussi ridicule qu'une tragédie qui fait rire : C'est ce que je vais examiner, et avec impartialité, si je puis...

On connaît assez communément aujourd'hui la suite des couleurs du prisme, rouge, jaune, vert, l>!eu, violet; notre échelle dramatique lui ressemble, terrible, grand, pitoyable, tendre, plaisant, ridicule : cela est dégradé par nuances depuis la plus sérieuse des impressions que peut faire le théâtre, jusqu'à la plus réjouissante. Par cette comparaison de la suite des couleurs, on voit presque à l'œil ce que nous n'avons exposé jusqu'ici que par raisonnement.

Il y aura donc des pièces de théâtre qui ne seront ni parfaitement tragédies, ni parfaitement comédies, mais qui tiendront de l'un ou de l'autre genre, et plus ou moins de l'un que de l'autre ; comme un vert, qui est certainement un composé du jaune et du bleu, est différent d'un autre vert, parce qu'il entre plus ou moins de jaune ou de bleu dans sa composition. On donnera à ces pièces-là un nom nouveau, si l'on veut : mais si la langue n'a que ces deux noms de tragédie et de comédie, certainement la tragédie aura dans son partage le terrible et le grand, la comédie, le plai-sant et le ridicule ; et il restera entre les deux un espace qui doit être rempli, s'il le peut être. Or, il le sera, si d'un côté, la tragédie, et de l'autre, la comédie, peuvent employer le pitoyable et le tendre. Il se formera deux es[)è( os mixte.-, auxquelles oa donnera, si l'on veut, des noms particuliers.

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Il y en a déjà une toute formée : le terrible est rare dans nos tragédies, nous avons peu d'Œdipes, d'Airées, de Piliadainistes : c'est un genre presifue réservé à M. Crébillon. Corneille n'a guère eu en vue cpie le grand, où il a excellé, Racine n'y a vu guère non plus que le pitoyable et le tendre, qui lui ont parfaitement réussi ; et on se l'est beaucoup plus souvent proposé pour modèle que Corneille. Ainsi, à considérer le nombre de pièces que nous avons en différents genres, notre théâtre tragique n'est pas absolument dans le pur tragique, mais plutôt dans un tragique mixte, ou du moins, penche Deaucoup de ce côté-là.

Il ne faut pas même l'en blâmer trop. On s'imagine naturellement que les pièces grecques et les nôtres ont é\é jugées au même tribunal, à celui d'un public assez égal dans les deux nations ; mais cela n'est pas tout à fait vrai. Dans le tribunal d'Athènes, les femmes n';i\'aient pas de voix, ou n'en av;iient que très peu. Dans le 'ribunal de Paris, c'est précisément le contraire. Il est donc question de plaire aux femmes qui, assurément, aimeront mieux le pitoyable et le tendre, que le terrible et reême le grand; et je ne crois pas, au fond, qu'elles aient g-rand tort.

Il ne nous reste plus qu'à examiner si le pitoyable et le tendre i ourront s'unir avec le plaisant et le ridicule, aussi bien qu'avec le terible et le grand. Il ist sûr qu'au premier coup d'œil, l'un de ces deux mélanges pai'aît beaucoup plus naturel et plus facile que l'autre. Quand j'aurai versé des larmes pour ïhyeste, amant malheureux, si l'on veut, je n'en serai que plus disposé à frémir d'horreur à la vue des têtes de ses deux enfants, dont Atrée lui a fait manger la chair. Les deux impressions que je recevrai ser ni toutes deux du même ton, l'une seulement plus faible que l'autre. Mais comment ce même sujet qui me fera rire, me fera-t-il aussi pleurer ? Le passage brusque d'une imiDression à une autre toute opposée ne sera-t-il pas fort désagréable? Gomment

m'intéresserai-je tendrement un moment après m'être diverti d'un ridicule bien attrapé ? J'avoue que tout cela demande un peu d'éclaircissement.

Il me souvient d'avoir vu une scène italienne entre Lélio et Arlequin, oîi j'étais attendri à tout ce que disait Lélio, et je riais à toutes les reprises d'Arlequin, sans que cette singulière alternative manquât jamais. J'en fus encore plus étonné que diverti, et je remarquai bien ce phénomène théâtral qui me parut unique. Cela s'appelle faire un mélange per intima, par les plus petites parties comme disent les chimistes. Je ne proposerais pas que Ton en fît autant dans les comédies dont il s'agit, le cas n'arriverait que trop rarement, et serait même loujouis un peu dangereux ; mais il sera toujours pos-ible le tenir le plaisant et le tendre en gros pelotons assez séparés, et même, si l'on veut, on y pourra souvent ménager des nuances intermédiaires.

Je crois bien que le plaisant ne pourra pas aller jusqu'au bouffon. Celui-ci sera l'extrême de la Comédie, le plus bas degré de l'échelle, opposé au terrible qui îst à l'autre bout, et notre comédie mixte ne peut être qu'une espèce moyenne : mais le plaisant dont on retranchera le bouffon, aura bien encore assez d'étendue, puisqu'il lui restera tout le ridicule des mœurs et des caractères, et même d'une infinité de situations et d'événements.

D'un autre côté, le pitoyable et le tendre auront tout leur jeu sans aucune contrainte ; car il est bien sûr qu'une mère, par exemple, qui voudra faire la jeune, n'empêchera pas que sa fille ne soit aussi passionnée pour son amant qu'une princesse. Si Ariane n'était qu'une simple demoiselle enlevée, et ensuite abandonnée, le sujet ne perdrait rien de sa beauté essentielle. D'ailleurs, le pitoyable et le tendre sont ce qui cause les plus fortes impressions du théâtre, et en même temps celles que l'on aime le mieux ressentir. Ainsi, notre comédie placée au milieu du draiiiaticjue, y prendra jiistement tout ce qu'il y a de plus touchant et de plus agréable dans le se-

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rieux, et tout ce qu'il y a de plus piquant et de plus fin dans le plaisant.

Celte comédie n'aurait pas tous les avantages de tous les genres du dramatique, j'en conviens ; mais elle en aura peut-être autant qu'une autre, c'est ce qu'il faut essayer : quand elle en aurait moins, ce sera toujours un genre nouveau. Ce n'est pas qu'on ne puisse lui contester cette nouveauté : nous avons vu dans un grand nombre de comédies, des scènes qui sont précisément du ton que notre genre demande ; le Misanthrope en est presque tout entier; mais, dans d'autres pièces de Molière, il se trouve aussi du bouffon, que nous n'admettrions pas, du moins en suivant la rigueur de notre système, exactement renfermé dans les bornes que nous avons marquées. Les agréables pièces de MM. Destouches, de La Chaussée et Gressel, si justement applaudies du public, ne permettent pas non plus que ce système soit traité d'invention nouvelle.

Il aurait d'autant plus d'utilité qu'il rendrait la représentation plus conforme à la vie ordinaire. Je me crois dispensé de m'appliquer ce que font des empereurs, ils sont trop hauts pour moi; je ne daigne pas m'appliquer ce que fiint des saltimbanques, ils sont trop bas ; et les uns et les autres ne sont que dans des cas extraordinaires, oîi je ne me trouve jamais : la ''onséquence se tire d'elle-même.

Ce que j'appelle ici la vie ordinaire comprend aussi celle des empereurs et des rois dans tous les temps où ils ne sont qu'hommes. Ne pourrait-on pas nous montrer Auguste mourant, assiégé de toutes parts d'intrigues et de cabales ; bassement dorlotté par l'artificieuse Livie, comme le Malade imaginaire par sa femme ; importuné par des Aruspices, qui viennent de la part des bêtes sacrifiées lui promettre encore de longs jours; excédé par un ambassadeur Parthe qui, au milieu de l'opération pénible d'une médecine, vient lui rapporter les enseignes de Grassus, dont il ne se soucie plus du tout, etc ? Cette

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comédie s'appellerait La Mort d'Auguste, et raalgré ce superbe titre, serait toujours comédie, et même, si on voulait, très comique.

11 rae vient dans l'esprit que pour la contrepartie, on pourrait faire aussi une tragédie intitulée Le Docteur Abé' lard. Assurément, son aventure a été bien assez tragique ; mais par m dheur, il se mêle toujours à cette idée je ne sais quoi d'un peu risible, qui s'oppose à la compassion. Ce que je proposerais ici, du moins en ce qu'il y a d'essentiel, se trouve plus heureusement exécuté dans des pièces anglaises que je connais, grâce à l'agréable traduction qui en a été faite, et surtout, ce me semble, dans la Belle Pénitente, vraie tragédie à mon gré, où il ne s'agit ([ue du mariage d'un noble Génois... Toujours il me paraît certain que nous sommes en droit d'examiner si, en fait de théâtr.. *, nous n'aurions pas quelquefois des habitudes, au lieu de règles; car les règles ne peuvent l'être (ju'après avoir subi les rigueurs du tribunal de la raison. Peut-être sommes-nous trop libres ; nous pouvons gagner, nou> pouvons perdre, ou, pour mieux dire, nous gagnerons toujours, quand même la gêne augmenterait. Par bonheur, nous sommes dans un siècle où les vues commencent sensiblement à s'étendre de tous côtés ; tout ce (jui peut être pensé ne l'a pas été encore, l'immense avenir nous garde des événements que nous ne croirions pas aujourd'hui, si quelqu'un pouvait les prédire.

FoxTENELLE, Préface générale de la tragédie et des six comédies.

1. Drame de Nicolas Rowc, the Fair Pénitent, 1703, qui venait d'être traduite par le m" de Mauprié.

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