II. — Les idées dramatiques
a) Critique de la tragédie du xvii^ siècle. Elle ri est pas vraie; le ton en est outré ; il y a trop de « tirades » et d'artificielles « oppositions de caractères ».
Etes-vous Cinna? Avez-vous jamais été Cléopâtre, Mérope, Agrippine? Que vous importent ces gens-là? La
Cléopâlre, la Mérope, l'Agrippine, le Cinna du théâtre, sont-ils même des personnages historiques? Non. Ce sont les fantômes imaginaires de la poésie; je dis trop : ce sont les spectres de la façon particulière de tel ou tel poète. Laissez ces espèces d'hippogriffes sur la scène, avec leurs mouvements, leurs allures et leurs cris; ils figureraient mal dans l'histoire; ils feraient éclater de rire dans un cercle ou une autre assemblée de la société. On se demanderait à l'oreille : Est-ce qu'il est en délire ? D'où vient ce Don Quichotte-là? Où fait-on de ces conteslà? Quelle est la planète où l'on parle ainsi?
Diderot, Paradoxe sur le comédien.
Le 1*'. — Croyez-vous que les scènes de Corneille, de Racine, de Voltaire, même de Shakespeare, puissent se débiter avec votre voix de convet sation et le ton du coin de votre âtre? Pas plus que l'histoire du coin de votre âtre avec l'emphase et l'ouverture de bouche du théâtre.
Le 2*. — C'est que peut-être Racine et Corneille, tout grands hommes qu'ils étaient, n'ont rien fait qui vaille.
Ibid.
Le l""". — Il est vrai que je suis enchanté d'entendre Philoctète dire si simplement et si fortement à Néoplolème, qui lui rend les flèches d'Hercule qu'il lui avait volées à l'instigation d Ulysse : « Vois quelle action tu avais commises sans t'en apercevoir; tu condamnais un malheureux à périr de douleur et de faim. Ton vol est le crime d'un autre; ion repentir est à toi. Non, jamais tu n'aurais pensé à commettre une pareille indignité, si tu avais été seul. Conçois donc, mon enfant, combien il importe à ton âge de ne fréquenter que d'honnêtes gens. Voilà ce que tu avais à gagner dans la société d'un scélérat. Et pourquoi l'associer à un homme de ce caractère? Etait-ce là celui que ton père aurait choisi pour ton conij agnon et pour ton ami ? Ce digne père, qui ne se
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laissa approcher que des plus distingués personnages de l'armée, que te dirait-il, s'il te voyait avec un Ulysse ?... » Y a-t-il dans ce discours autre chose que ce que vous adres'^eriez à mon fils, que ce que je dirais au vôtre ?
Le 2". — Non.
Le l*^"". — Cependant, cela est beau.
Le 2". — Assurément.
Le 1*'. — Et le ton de ce discours prononcé sur la scène differerait-il du ton dont on le prononcerait dans la société?
Le 2". — Je ne le crois pas.
Le i". — Et ce ton, dans la Société, y serait-il ridicule?
Le 2\ — Nullement.
Le l". — Plus les actions sont fortes et les propos simples, plus j'admire. Je crains bien que nous n'ayons pris cent ans de suite la rodomontade de Madrid pour l'héroïsme de Rome, et brouillé le ton de la muse tragique avec le langage de la muse épique.
Jbid.
Un ramage opposé à ces vraies voix de la passion, c'est ce que nous appelons des tirades. Rien n'est plus applaudi, et de plus mauvais goût. Dans une représentation dramatique, il ne s'agit non plus du spectateur que s'il n'existait pas. Y a-t-il quelque chose qui s'adresse à lui? L'auteur est sorti de son sujet, l'acteur entraîné hors de son rôle. Ils descendent tous les deux du théâtre. Je les vois dans le parterre, et tant que dure la tirade, l'action est suspendue pour moi et la scène reste vide.
Diderot, Dorval et moi, 2^ entretien.
Que vos situations soient fortes ; opposez-les aux caractères... Le véritable contraste c'est celui des caractères avec les situations; c'est celui des intérêts avec les intérêts. Si vous rendez Alceste amoureux, que ce soit d'une coquette; Harpagon, d'une fille pauvre.
« Mais pourquoi pas ajouter à ces deux sortes de contrastes, celui des caractères entre eux? Cette ressource est si commode au poète. »
Ajoutez, et si commune, que celle de placer sur le devant d'un tableau des objets qui servent de repoussoir, li'est pas plus familière au peintre.
Je veux que les caractères soient dilTérents; mais je vous avoue que le contraste m'en déplaît. Ecoutez mes raisons, et jugez.
Je remarque d'abord que le contraste est mauvais dans le style. Voulez-vous que des idées srandes, nobles et simples se réduisent à rien? Faites-les contraster entre elles, ou dans l'expression... Un moyen sûr de gâter un drame et de le rendre insoutenable à tout homme de goût, ce st rait d'y multiplier les contrastes...
N'est-ce pas assez du vernis romanesque, malheureusement attaché au genre dramatique par la nécessité de n'imiter l'ordre général des choses que dans le cas où il s'est plu à combiner des incidents extraordinaires, sans ajouter encore à ce vernis si opposé à l'illusion un choix de caractères qui ne se trouvent presque jamais rassemblés ? Quel est l'état commun des sociétés? Est-ce celui où les caractères sont différents, ou celui où ils sont contrastés ? Pour une circonstance de la vie où le contraste des caractères se montre aussi tranché qu'on le demande au poète, il y en a cent mille où ils ne sont que différents.
Le contraste des caractères avec les situations, et des intérêts entre eux, est au contraire de tous les instants...
Si l'on croit qu'un drame sans personnages contrastés en sera plus facile, on se trompe. Lorsque le poète ne pourra faire valoir ses rôles que par leurs différences, avec quelle vigueur ne faudra-t-il pas qu'il les dessine et les colorie? S il ne veut pas être aussi froid quun peintre qui placerait des objets blancs sur un fond blanc, il aura sans cesse sous les yeux la diversité des états, des âges, des situations et des intérêts; et loin d'être jamais dans
le cas (l'afTaiblir un caraclère pour donner de la force à un autre, son travail sera de les fortifier tous.
Plus un genre sera sérieux, moins il me semblera admettre le contraste.
Diderot, De la Poésie dramatique, xili, des caractères.
b) Il faut un théâtre moral, qui peigne fortement a les devoirs des hommes ».
DoRVAL. — L'effet en sera-t-il terrible ?
Moi. — Que trop peut-être. Qui sait si nous irions chercher au théâtre des impressions aussi fortes? On veut être attendri, touché, effrayé, mais jusqu'à un certain point.
DoRVAL. — Pour juger sainement, expliquons-nous. Quel est l'objet d'une composition dramatique r
M. — C'est, je crois, d'inspirer aux hommes l'ûmour de la vertu, l'horreur du vice...
D. — Ainsi, dire qu'il ne faut les émouvoir que jusqu'à un certain point, c'est prétendre qu'il ne faut pas qu'ils sortent du spectacle trop épris de la vertu, trop éloignés du vice. Il n'y aurait point de poétique pour un peuple qui serait aussi ])usillanirae. Que serait-ce que le goût; et que 1 art deviendrait-il, si l'on se l'efusait à son énergie, si l'on posait des barrières arbitraires à ses effets ?
Diderot, Dorval et Moi, 3" entretien.
Les devoirs des hommes sont un fonds aussi riche pour le poète dramatique, que leurs ridicules et leurs vices ; et les plèc s honnêtes réussiront partout...
C'est toujours la vertu et les gens vertueux qu'il faut avoir en vue quand on écrit...
Je le répète donc : l'honnête, l'honnête. Il nous touche d'une manière plus intime et plus douce, que ce qui excite notre mépris et nos ris. Poète, êtes-vous sensible
et délicat ? pincez cette corde, et vous l'entendrez résonner, ou frémir dans toutes les âmes.
Diderot, de la Poésie dramatiquey II, de la comédie sérieuse.
0 quel bien il en reviendrait aux hommes, si tous les arts d'imitation se proposaient un objet commun, et concouraient un jour avec les lois pour nous faire aimer la vertu et haïr le vice ?
Rendre la vertu aimable, le vice odieux, le ridicule saillant, voilà le projet de tout honnête homme qui prend la plume, le pinceau ou le ciseau.
Diderot, Essais sur la peinture, V.
Quelquefois j'ai pensé qu'on discuterait au théâtre les points de morale les plus importants, et cela sans nuire à la marche violente et rapide de l'action dramatique.
De quoi s'agirait-il en effet ? De disposer le poème de manière que les choses y fussent amenées, comme l'abdication de l'empire l'est dans Cinna. C'est ainsi qu'un poète agiterait la question du suicide, de l'honneur, du duel, de la fortune, des dignités, et cent autres. Nos poèmes en prendraient une gravité qu'ils n'ont pas. Si une telle scène est nécessaire, si elle tient au fond, si elle est annoncée et que le spectateur la désire, il y donnera toute son attention, et il en sera bien autrement affecté que de ces petites sentences alambiquées, dont nos ouvrages modernes sont cousus.
Diderot, de 'a Poésie dramatique, III, d'une sorte de drame moral.
c) // faut un tliéâtre vrai, ce qui veut dire :
1" Que la scène sera vaste et désencombrée^ le
décor parfait et donnant Villusion de la réalité. 2" Que le style sera simple, que la pantomime sera
expressive, que les tableaux pour les yeux seront
substitués aux coups de théâtre.
Je sais qu'il n'y a que le vrai qui plaise et qui touche. Je sais encore que la perfection d'un spectacle consiste dans l'imitation si exacte d'une action, que le spectateur trompé sans interruption s'imagine assister à l'action même. Diderot, Les Bijoux indiscrets, chapitre xxxviii.
DoRVAL. — ... Il faudrait... changer l'action théâtrale ou la scène.
Moi. — Qu'appelez-vous changer la scène ?
D. — En ôler tout ce qui resserre un lieu déjà trop étroit ; avoir des décorations ; pouvoir exécuter d'autres tableaux que ceux qu'on voit depuis cent ans...
M. — Il est donc bien important d'avoir une scène ?
D. — Sans doute. Songez que le spectacle français comporte autant de décorations que le théâtre lyrique, et qu'il en offrirait de plus agréables, parce que le monde enchanté peut amuser des enfants, et qu'il n'y a que le monde réel qui plaise à la raison... Faute de scène, on n'imaginera rien. Les hommes qui auront du génie se dégoûleront ; les auteurs médiocres réussiront par une imitation servile ; on s'attachera de plus en plus à de petites bienséances; et le goût national s'appauvrira...
Je ne demanderais, pour changer la face du genre dramatique, qu'un théâtre très étendu, où l'on montrât, quand le sujet d'une pièce l'exigerait, une grande place avec les édifices adjacents, tels que le péristyle d'un palais, l'entrée d'un temple, différents endroits distribués de manière que le spectateur vît toute l'action, et qu'il y 'en eût une partie de cachée pour les acteurs.
Telle fut, ou put être autrefois, la scène des Euménides d'Eschyle. D'un côté, c'était un espace sur lequel les Furies déchaînées cherchaient Oreste qui s'était dérobé à leur poursuite, tandis qu'elles étaient assoupies ; de l'autre on voyait le coupable, le front ceint d'un bandeau, embrassant les pieds de la statue de Minerve, et implorant son assistance ., Exécuter ns nous rien de
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pareil sur nos théâtres ? On n'y peut jamais montrer qu'une action, tandis que dans la nature, il y en a presque toujours de simultanées, dont les représentations concomitantes, se fortifiant réciproquement, produiraient sur nous des effets terribles.
DiDr.noT, Dori'al et nioi, 2" entretien.
Ce qui montre surtout combien nous sommes encore loin du bon goût et de la vérité, c'est la pauvreté et la fausseté des décorations et le luxe des habits.
Vcus exigez de votre poète qu'il s'assujettisse à l'unité de lieu ; et vous abandonnez la scène à l'ignorance d'un mauvais décorateur.
Voulez-vous rapprocher vos poètes du vrai, et dans la conduite de leurs pièces, et dans leur dialogue ; vos acteurs, du jeu naturel et de la déclamation réelle ? élevez la voix, demandez seulement qu'on vous montre le lieu de la scène tel qu'il doit être.
Si la nature et la vérité s'introduisent une fois sur vos théâtres, dans la circonstance la plus légère, bientôt vous sentirez le ridicule et le dégoût se répandre sur tout ce qui fera contraste avec elles.
Diderot, de la Poésie dramatique, XIX, de la décoration.
A-t-on jamais parlé comme nous déclamons ? Les princes et les rois marchent-ils autrement qu'un homme qui marche bien? Ont-ils jamiis gesticulé comme des possédés ou des furieux! Les princesses poussent-elles, en parlant, des sifflements aigus ?
Diderot, Les Bijoux indiscrets, chapitre xxxviii.
J'aimerais bien mieux des tableaux * sur la scène où il
1. Délinition : « Un incident inipré' u qui se passe en action, ot qui change subitoniont Tolat d(^s )iersonnni;cs est un coup de lliéâtre. Une disposition <lcecs iicrsonnages sur la scène, si nalurellc et si vraie, que, rendue fiJélcnicut p.ir un peintre, elle nie plairait sur 1.1 toile, est un ta)jleau ». Dipiîkot, ibid.
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y en a si peu, et où ils produiraient un effet si agréable et si sûr, que ces coups de tliéâtre qu'on amène d'une manière si 'orcée, et qui sont fondés sur tant de suppositions singulières, que, pour une de ces combinaisons d'événements qui soit heureuse et naturelle, il y en a raille qui doivent déplaire à un homme de goût.
11 faut que l'action théâtrale soit bien imparfaite encore, puisqu'on ne voit sur la scène presque aucune situation dont on pût faire une composition supportable en peinture. Quoi donc ! la vérité y est-elle moins essentielle que sur la toile ? Serait-ce une règle, qu'il faut s'éloigner de la chose à mesure que l'art en est plus voisin, et mettre moins de vraisemblance dans une scène vivante, où les hommes mêmes agissent, que dans une scène colorée, où l'on ne voit, pour ainsi dire, que leurs ombres ?
Je pense, pour moi, que si un ouvrage dramatique était bien fait et bien représenté, la scène offrirait au spectateur autant de tableaux réels qu'il y aurait dans l'action de moments favorables au peintre.
Diderot, Dorval et moi, l*"" entretien.
Il y ades endroits qu'il faudrait presque abandonner à l'acteur. C'est à lui à disposer de la scène écrite, à répéter certains mots, à revenir sur certaines idées, à en retrancher quelques-unes, et à en ajouter d'autres. Dans les cantabile, le musicien laisse à un grand chanteur un libre exercice de son goût et de son talent ; il se contente de lui marquer les intervalles principaux d'un beau chant. Le poète en devrait faire autant, quand il connaît bien son acteur. Qu'est-ce qui nous affecte dans le spectacle de l'homme animé de quelques grandes passions ? Sontce ses discours ? Quelquefois. Mais ce qui émeut toujours, ce sont des cris, des mots inarticulés, des voix rompues, quelques monosyllabes qui s'échappent par intervalles, je ne sais quel murmure dans la gorge, entre les dents. La violence du sentiment coupant la respira-
tion et portant le trouble dans TespiMt. les syllal es des mots se séparent, l'hoiTiine passe d'une idée à une autre; il commence une multitude de discours ; il n'en finit aucun : et à l'exception de quel<[ues sentiments qu'il rend dans le premier accès, et auxquels il revient sans cesse, le reste n'est qu'une suite de brtiits confus, de sons expirants, d'accents étouflés que l'acteur connaît mieux que le poète. La voix, le ton, le geste, l'action, voilà ce qui appartient à l'acteur ; et c'est ce qui nous frappe surtout dans le spectacle des grandes passions. C'est l'acteur qui donne au discours tout ce qu'il a d'énergie. C'est lui qui porte aux oreilles la force et la vérité de l'accent.
Diderot, Dorval et moi, 2*^ entrelien.
Nous parlons trop dans nos drames ; et, conséquerament nos acteurs n'y jouent pas assez. Nous avons perdu un art dont les anciens connaissaient bien les ressources. La pantomime jouait autre lois toutes les conditions, les rois, les héros, les tyrans, les riches, les pauvres, les habitants des villes, ceux de la campagne, choisissant dans chaque état ce qui lui est propre ; dans chaque action, ce qu'elle a de frappant... Quel effet cet art, joint au discours, ne produirait-il pas ? Pourquoi avons-nous séparé ce que la nature a joint? A tout moment, le geste ne correspond-il pas au discours ?
Diderot, Dorval et moi, 2* entretien.
Il faut s'occuper fortement de la pantomime ; laisser là ces coups de théâtre dont l'efïet est momentané, et trouver des tableaux. Plus on voit un beau tableau, plus il plaît.
Ibid.