L'Hécyre
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tion dramatique où le sujet sera important, où le poète prendra le ton que nous avons dans les affaires sérieuses, et où l'action s'avancera par la perplexité et par les embarras. Or, il me semble que ces actions étant les plus communes de la vie, le genre qui les aura pour objet doit être le plus utile elle plus étendu. J'apptllerai ce genre le genre sérieux.
Ce genre établi, il n'y aura point de conditions dans la société, point d'actions importantes dans la vie, qu'on ne puisse rapporter à quelque partie du système dramatique.
Voulez-vous donner à ce système toute l'étendue possible; y comprendre la vérité et la chimère; le monde imaginaire et le monde réel ; ajoutez le burlesque audessus du genre tragique?
Diderot, Dorval et moi, 3° entretien.
b) La poétique du « genre sérieux »,
1° Il se rap; rocliera de la vie et de la vérité.
On a donné cent fois la poétique du genre comique et du genre tragique. Le genre sérieux a la sienne...
Puisque ce genre est privé de la vigueur de coloris des genres extrêmes entre les juelsil est placé, il ne faut rien négliger de ce qui peut lui donner de la force.
Que le sujet en soit important; et l'intrigue, simple, domestique et voisine de la vie réelle.
Je n'y veux point de valets : les honnêtes gens ne les admettent point à la connaissance de leurs affaires ; et si les scènes se passent toutes entre les maîtres, elles n'en seront que plus intéressantes. Si un valet parle sur la scène comme dans la société, il est maussade : s'il parle autrement, il est faux.
Les nuances empruntées du genre comique sont-elles trop fortes? L'ouvrage fera rire et pleurer; et il n'y aura plus ni unité d'intérêt, ni unité de coloris.
Le genre sérieux comporte les monologues ; d'où je
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conclus qu'il penche plutôt vers la tragédie que vers la comédie, genre dans lequel ils sont rares et courts.
Il serait dangereux d'emprunter, dans une même composition, des nuances du genre comique et du genre tragique. Connaissez bien la pente de votre sujet et de vos caractères, et suivez-la.
Que votre morale soit générale et forte.
Point de personnages épisodiques; ou, si l'intrigue en exige un, qu'il ait un caractère singulier qui le relève.
2" Il acceptera la règle des trois unités.
Les lois des trois unités sont difficiles à observer; mais elles sont sensées.
Dans la société les affaires ne durent que par de petits incidents, qui donneraient de la vérité à un roman, mais qui ôteraient tout l'intérêt à un ouvrage dramatique : notre attention s'y partage sur une inlinilé d'objets différents ; mais au théâtre, où l'on ne représente que des instants particuliers de la vie réelle, il faut que nous soyons tout entiers à la même chose. J'aime mieux qu'une pièce soit simple que chargée d'incidents. Cependant je regarde plus à leur liaison qu'à leur multiplicité. Je suis moins disposé à croire deux événements que le hasard a rendus successifs ou simultanés, qu'un grand nombre, qui rapprochés de l'expérience journalière, la règle invariable des vraisemblances dramatiques, me paraîtraient s'attirer les uns les autres par des liaisons nécessaires.
L'art d'intriguer consiste à lier les événements, de manière que le spectateur sensé y aperçoive toujours une raison qui le satisfasse. La raison doit être d'autant plus forte que les événements sont plus singuliers. Mais il n'en faut pas juger par rapport à soi. Celui qui agit et celui qui regarde sont deux êtres très différents.
Je serais fâché d'avoir pris quelque licence contraire à ces principes généraux de l'unité de temps et de l'unité d'action; et je pense qu'on ne peut être trop sévère sur
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l'unilé de lieu. Sans cette unité, la conduite d'une pièce est presque toujours embarrassée, louche.
Diderot, Dorval et moi, l*"" entretien.
3° Il substituera à la peinture des caractères celle des conditions.
Moi. — Mais quels seront les sujets de ce comique sérieux, que vous regardez comme une branche nouvelle du genre dramatique? Il n'y a, dans la nature humaine, qu'une douzaine, tout au plus, de caractères vraiment comiques et marqués de grands traits.
DoRVAL. — Je le pense.
Moi. — Les petites différences qui se remarquent dans les caractères des hommes ne peuvent être maniées aussi heureusement que les caractères tranchés,
Dorval. — Je le pense. Mais savez-vous ce qui s'ensuit de là?... Que ce ne sont plus, à proprement parler, les caractères qu'il faut mettre sur la scène, mais les conditions. Jusqu'à présent, dans la comédie, le caractère a été l'objet principal, et la condition n'a été que l'accessoire; il faut que la condition devienne aujourd'hui l'objet principal, et que le caractère ne soit que l'accessoire. C'est du caractère qu'on tirait toute l'intrigue. On cherchait en général les circonstances qui le faisaient sortir, et l'on enchaînait ces circonstances. C'est la condition, ses devoirs, ses avantages, ses embarras, qui doivent servir de base à l'ouvrage. Il me semble que cette source est plus féconde, plus étendue et plus utile que celle des caractères. Pour peu que le caractère fût chargé, un spectateur pouvait se dire à lui-même, ce n'est pas moi. Mais il ne peut se cacher que l'état qu'on joue devant lui ne soit le sien ; il ne peut méconnaître ses devoirs. Il faut absolument qu'il s'applique ce qu'il entend...
Moi. — Ainsi, vous voudriez qu'on jouât l'homme de lettres, le philosophe, le commerf;ant, le juge, l'avocat,
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le politique, le citoyen, le magistrat, le financier, le grand seigneur, l'intendant.
DoRVAL. — Ajoutez à cela toutes les relations; le père de famille, l'époux, la sœur, les frères. Le père de- taraille ! Quel sujet dans un siècle tel que le nôtre, où il ne paraît' pas qu'on ait la moindre idée de ce que c'est qu'un père de famille !
Songez qu'il se forme tous les jours des conditions nouvelles. Songez que rien, peut-être, ne nous est moins connu que les conditions, et ne doit nous intéresser davantage. Nous avons chacun notre état dans la société; mais nous avons à faire à des hommes de tous les états.
Les conditions! Combien de détails importants! d'actions publiques et domestiques! de vérités inconnues! de situations nouvelles à tirer de ce fonds !
Ibid.j 3* entretien.
Si les conditions des hommes nous fournissent des pièces telles, par exemple, que Les Fâcheux de Molière, c'est déjà quelque chose : mais je crois qu'on en peut tirer un meilleur parti. Les obligations et les inconvénients d'un état ne sont pas tous de la même importance. Il me semble qu'on peut s'attacher aux principaux, en faire la base de son ouvrage, et jeter le reste dans les détails. C'est ce que je me suis proposé dans le Père de famille, où l'établissement du fils et celui de la fille sont mes deux grands pivots, La fortune, la naissance, l'éducation, les devoirs des pères envers leurs enfants, et des enfants envers leurs parents, le mariage, le célibat, tout ce qui tient à l'état d'un père de famille, vient amené par le dialogue.
Diderot, De la poésie dramatique^ II, de la comédie sérieuse.
4" // recherchera le mouvement.
Avez-vous jamais réfléchi à la différence des Inrmes excitées par un événement tragique, et des larmes exci-
tées par un discours pathétique ? On entend une belle chose : peu à peu la tête s'embarrasse, les entrailles s'émeuvent, les larmes coulent : au contraire, à l'aspect d'un événement tragique, les entrailles s'émeuvent subitement, la tête se perd et des larmes coulent; celles-ci viennent subitement, les premières sont amenées.
Voilà l'avantage d'un coup de théâtre naturel et vrai sur une scène éloquente : il produit rapidement l'effet que la scène fait attendre; mais l'illusion en est beaucoup plus difficile; un incident faux, mal rendu, la détruit. Les accents s'imitent mieux que les mouvements, frappent avec une bien autre violence..
Diderot, Observations sur « Garrick *. »
Quoi! vous ne concevez pas l'effet que produiraient sur vous une scène réelle, des habits vrais, des discours proportionnés aux actions, des actions simples, des dangers dont il est impossible que vous n'ayez tremblé pour vos parents, vos amis, pour vous-même? Un renversement de la fortune, la crainte de l'ignominie, les suites de la misère, une passion qui conduit l'homme à sa ruine, de sa ruine au désespoir, du désespoir à une mort violente, ne sont pas des événements rares, et vous croyez qu'ils ne vous affecteraient pas autant que la mort fabuleuse d'un tyran, ou le sacrifice d'un enlant aux autels des dieux d'Athènes ou de Rome ?
Diderot, Dorval et moi, 3® entretien.
5° Son style sera la prose.
Moi. — Et ce genre comment l'appellerez-vous? DoRVAL. — La tragédie domestique et bourgeoise. Les Anglais ont le Marchand de Londres ^, et le Joueur^, tragédies en prose. Les tragédies de Shakespeare
1. Reproduit à peu prés tel quel dans le Paradoxe sur le eomédien,