‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 69 sur 106 · Sedaine · texte numérisé non relu

Sedaine

Le véritable intérêt du cœur, sa vraie relation est donc toujours d'un homme à un homme, et non d'un homme à un roi. Aussi, bien loin que l'éclat du rang augmente en moi l'intérêt que je prends aux personnages tragiques, il y nuit au contraire. Plus l'homme qui pâtil est d'un élat qui se rapproche du mien, et plus son malheur a de prise sur mon âme.

Ibid.

Si notre cœur entre pour quelque chose dans l'intérêt que nous prenons aux personnages de la tragédie, c'est moins parce qu'ils sont héros ou rois, que parce qu'ils sont homîiies et malheureux; Est-ce la reine de Messène qui me touche en Mérope ? C'est la mère d'Egiste : la seule nature a des droits sur notre cœur.

Ibid.

Que me font à moi, sujet paisible d'un état monarchique du xviii* siècle, les révolutions d'Athènes et de Rome? quel véritable intérêt puis-je prendre à la mort d'un tyran du Péloponèse, au sacrifice d'une jeune princesse en Aulide? Il n'y a dans tout cela rien avoir pour moi, aucune moralité qui me convienne. Car qu'est-ce qu'une moralité ? c'estle résultat fructueux etl'application personnelle des réflexions qu'un événement nous arrache. Qu'est-ce que l'intérêt ? c'est le sentiment involontaire par lequel nous adoptons cet événement, sentiment qui nous met à la place de celui qui souffre, au milieu de sa situation.

Ibid.

J'eus la faiblesse autrefois, monsieur, de vous présenter en différents temps, deux tristes drames* : productions monstrueuses, comme on sait, car entre la tragédie et la comédie, on n'ignore plus qu'il n'existe rien; c'est un point décidé, le maître l'a dit, l'école en retentit, et

t. Eugénie et Les deux Amis,

pour moi, j'en suis tellemenl convaincu que si je voulais aujourd'liui mettre au tiiéàtre une mère éplorée, une épouse trahie, une sœur éperdue, un fils déshérité, pour les présenter décemment au public, je commencerais par leur supposer un beau royaume où ils auraient régné de Irur mieux, vers l'un des archipels, ou dans tel autre coin du monde : certain après cela que l'invraisemblance du roman, l'énormité des faits, l'enflure des caractères, le gigantesque des idées et la bouffissure du langage, loin de m'étre imputés à reproche, assureraient encore mon succès.

Présenter les hommes d'une condition moyenne accalmies par le malheur! Fi donc! On ne doit jamais les montrer que bafoués. Les citoyens ridicules, et les rois malheureux, voilà tout le théâtre existant et possible ; et je me le tiens pour dit, c'est fait.

Beaumarchais, Lettre modérée sur la chute et la critique du « Barbier de Séville ».

2° Il est plus moral.

Dans la tragédie des anciens, une indignation involontaire contre leurs dieux cruels est le sentiment qui me saisit à la vue des maux dont ils permettent qu'une innocente victime soit accablée...

D ailleurs les coups inévitables du destin n'offrent aucun sens moral à l'esprit. Quand on ne peut que trembler et se taire, le pire n'est-il pas de réfléchir ? Si l'on tii'ait une moralité d'un pareil genre de spectacle, elle serait affreuse et porterait au crime autant d'âmes à qui la fatalité servirait d'excuse, qu'elle en découragerait de suivre le chemin de la vertu, dont tous les efforts, dans ce système, ne garantissent de rien... Toute croyance de fatalité dégrade l'homme en lui ôtant la liberté, hors de laquelle il n'y a nulle moralité dans ses actions.

Beaumarchais, Essai sur le genre dramatique sérieux.

DU XVIIl® SIÈCLE 269

Il est de l'essence du genre sérieux d'offrir un intérêt plus pressant, une moralité plus directe que la tragédie héroïque, et plus profonde que la comédie plaisante.

Ibid.

Il reste donc pour constant que la tragédie héroïque ne nous touche que par le point où elle se rapproche du genre sérieux, en nous peignant des hommes, et non des rois; et que les sujets qu'elle met en action étant si loin de nos mœurs, et les personnages si étrangers à notre état-civil, l'intérêt en est moins pressant que celui d'un drame sérieux, et la moralité moins directe, plus aride, souvent nulle et perdue pour nous.

Ibid.

Le drame sérieux et touchant tient le milieu entre la tragédie héroïque et la comédie plaisante. Si je 1 examine par le côté où il s'élève au tragique, je me demande : la chaleur et la force d'un être théâtral se tirent-ils de son état civil ou du fond de son caractère? Un coup d'œil sur les modèles que la nature fournit à l'art imitateur, m'apprend que la vigueur de caractère n'appartient pas plus au prince qu'au particulier... Tout homme est lui-même par son caractère, il est ce qu'il plaît au sort par son élat sur lequel ce caractère influe beaucoup, d'où il suit que le drame sérieux, qui me présente des hommes vivement affectés par un événement est susceptible d'autant de nerf, de force ou d'élévation que la tragédie héroïque, qui me montre aussi des hommes vivement affectés, dans des conditions seulement plus relevées.

Ibid.

Si j'observe le drame noble et grave par le point où il touche au comique... puisque ce genre prend ses personnages au sein de la société, comme la comédie gaie, les caractères qu'il leur suppose doivent-ils avoir moins de vigueur, sortir avec moins de force dans la douleur ou

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la colère, d'un événement qui engage l'homme et la vie, que lorsque ces caractères sont employés à démêler des intérêts moins pressants, dans de simples embarras, ou dans des sujets purement comiques?

Ibid.

3° Il doit être traité en prose.

On demande si le drame sérieux ou tragédie domestique doit s'écrire en prose ou en vers. Par cette question je vois déjà qu'il n'est pas indifférent de l'écrire d'une ou d'autre manière, et c'est beaucoup... Le genre sérieux... devant nous montrer les hommes absolument tels qu'ils sont, ne peut pas se permettre la plus légère liberté contre le langage, les mœurs ou le costume de ceux qu'il met en scène... Le genre sérieux n'admet donc qu'un style simple, sans fleurs ni guirlandes; il doit tirer toute sa beauté du fond, de la texture, de l'intérêt et de la marche du sujet... Ses personnages doivent toujours y paraître sous un tel aspect qu'ils aient à peine besoin de parler pour intéresser. Sa vérital)le éloquence est celle des situations, et le seul coloris qui lui soit permis est le langage vif, pressé, coupé, tumultueux et vrai des passions, si éloigné du compas de la césure et de l'afFectation de la rime... Je pense donc, comme M. Diderot, que le genre sérieux doit s'écrire en prose.

Ibid.

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