‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 70 sur 106 · SEBASTIEN MERCIER · texte numérisé non relu

SEBASTIEN MERCIER

" Critique de la tragédie. Elle ne vise qu'au plaisir du spectateur. Les intrigues, les caractères, le ton en sont également outrés et faux. La vraie tragédie devrait être l'école du peuple et « tenir lieu de tribune aux harangues » (p. 271).

" Critique de la comédie Elle s'attache aux ridicules, non aux vices; elle peint (d'individu et non lespècen. Elle devrait peindre la foule (p. 274). " Éloge du drame, plus moral, plus utile, plus vrai, plus à la portée de la foule. Il reflète les mœurs du siècle, le caractère de la nation, les détails de sa vie privée. Il doit mettre en scène les conditions, non les caractères. Il ne se préoccupera pas des unités et sera écrit en prose (p. 276).

TEXTES CITES

Sébastien Mercier : Bu Théâtre ou nouvel Essai sur l'art — dramatique, 1773.

i° Critique de la tragédie. Elle ne vise qu'au plaisir du spectateur. Les intrig-ues, les caractères, le ton en sont ésralement outres

et faux. La vraie tragédie devrait èlre l'école du ?îeupïe et « tenir lieu de tribune aux harang^ucs ».

En voulant imiter les Grecs, nous avons servilement transporté sur notre théâtre et leurs songes et leurs oracles et leurs serments et leur fatalisme, et nous avons omis ce qu'il y avait de meilleur à saisir...

C'était folie à ceux qui ont voulu traiter les mêmes sujets... Idoménée, Agaraemnon, Philoctète, Ajax, Hécube, Alcide, sont des noms fort harmonieux, mais ces histoires surannées n'ayant aucun rapport avec nos mœurs, avec notre gouvernement, nous avons gâté ces sujets antiques en y mêlant des convenances modernes; nous avons formé des débris de leur théâtre un genre factice, faux, bizarre, que le petit nombre a admiré et auquel la multitude n'a jamais su rien comprendre. Séb. Mercier, du Théâtre, II, 23.

On s'imagina toujours faussement qu'on ne pouvait faire une tragédie que d'après les Grecs, les Perses, ou les Romains; qu'il fallait absolument des rois pour nous intéresser... On défigura l'histoire, déjà si incertaine, on viola le costume, on dénatura le langage caractéristique... La tragédie devint un pur roman. On vit éclore de beaux vers, mais on ne rencontra pas la vérité qu'on ne cherchait pas... On vit des tableaux sans objets ; ils récréaient l'imagination, et c'est tout ce qu'on exigeait... La langue (il est vrai,) s'est perfectionnée, mais la raison publique ne le fut pas. La tragédie devint une sorte de farce sérieuse, écrite avec pompe, qui visait à satisfaire l'oreille, mais qui ne disait rien à la nation et ne pouvait rien lui dire.

Ibid., IL

Quand une nature aussi bizarre, aussi factice, fut en posse-sion du théâtre, elle s'arrogea le droit de s'au-

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noncer pour la vérité même... Tous les héros marchèrent à grands pas, levèrent leurs têtes ornées d'un panache flottant, furent raides et tendus; ils parlèrent, ou plutôt ils mugirent par la sarbacane du poète : ils furent outrés dans leur fierté comme dans leur idiome.

Ibid.^ II.

L'organisation des pièces fut tout aussi fausse. Que de faits sans vraisemblance et (ce qui est non plus incroyable, mais plus choquant) sans conformité avec le caractère du personnage 1 On s'asservit scrupuleusement à l'unité de temps et de lieu, qui à la rigueur pouvaient [sic) obtenir quelques exceptions ; et l'on nous présenta des irrégularités bizarres, des monstres d'imagination, qui n'avaient jamais pu exister, même à l'aide des faits controuvés. C'est en vain que nous voudrions nous plonger dans la fiction du poète; nous sommes éveillés malgré nous, le mensonge s'agrandit e.t frappe nos yeux trop vivement.

Ibid., II.

Tantôt nous avons mis sur la scène le dogme de la fatalité, ce dogme dangereux qui nous est étranger... Tantôt ce sont des plans obscurs ou inexplicables, comme Héraclius, Sémiramis et Mahomet. Dans ces enveloppes on cherche en vain quelque chose de conforme à nos besoins ; rien ne saurait se réduire en pratique, rien ne saurait nous servir à connaître le génie des hommes avec lesquels nous habitons.

Ibid., II.

Mais les rois, me dira-t-on, ne vous intéresseront-ils pas plus que de simples particuliers ? Cela me pai'aît encore faux. Ils m'intéresseront comme hommes, mais non comme rois. En mettant bas sceptre et couronne, ils ne m'en deviendront que plus chers.

Ihid., III, 42.

ll^ IDEES ET DOCTRINES LITTERAIRES

Quelle sera donc la véritable tragédie ? Ce sera celle qui sera entendue et saisie par tous les ordres de citoyens, qui aura un rapport intime avec les affaires politiques, qui, tenant lieu de la tribune aux harangues, éclairera le peuple sur ses vrais intérêts, les lui offrira sous des traits frappants, exaltera dans son cœur un patriotisme éclairé, lui fait {sic) chérir la patrie dont il sentira tous les avantages. Voilà la vraie tragédie qui n'a guère été connue que chez les Grecs, et qui ne fera entendre ses fiers accents que dans un pays où ceux de la liberté ne seront pas étouffés.

Ibid., III.

2** Critique de la comédie. Elle s'attache aux ridicules, non aux vices; elle peint « Tindividu et non l'espèce » . Elle devrait peindre la foule.

Le vrai plaisir de la comédie est sans contredit fondé sur notre orgueil : il le déploie, il lui donne un jeu plus vif, il lanime, il l'enflamme. Chacun de nous a un plaisir secret à voir tourner en dérision des hommes que nous sommes ravis de voir abaisser...

Comme le propre de la comédie est de saisir les ridicules, c'est sur cette disposition qu'est fondé le but de l'art, qui consiste à exciter le rire. Cette convulsion machinale a été regardée comme le signal de la joie, et le cœur n'en est pas demeuré moins vide après qu'il l'était auparavant... Si la comédie n'avait en vue que des vices réels, on ne rirait pas, on serait profondément indigné...

Il faudrait, je crois, s'attacher plutôt à combattre les vices, bien plus dangereux que les ridicules, et peut-être même plus susceptibles de correction.

Ibid., IV.

L'auteur dans la comédie ne doit entrer pour rien...

je ne veux point surtout qu'il s'attache à me faire rire... Sur'tout s'il peint le vice, qu'il ne plaisante point. Le rire alors deviendrait sacrilège. Le vice doit toujours inspirer de l'aversion...

Et comment sentir de la haine pour ce qui a fait naître le sourire sur les lèvres? Si l'avarice, la fourberie, l'insolence, la duplicité, !a trahison sont des vices détestables, les « Fourberies de Scapn », « George Dandin», « l'Ecole des Femmes », « le Légataire universel »,etc., sont des pièces dangereuses; car si l'on ne forme pas les mœurs, on les corrompt.

Ibid., V.

On parle encore des pièces de caractère, et lorsqu'on a proposé ce mot, on semble avoir tout dit... Je vois que dans ces pièces que l'on nomme de caractère^ on force toujours le personnage dominant pour faire sortir ce caractère principal; je vois qu'on lui subordonne tous les autres, qu'on les rapetisse pour l'agrandir, qu'on lui sacrifie tout ce qui l'environne. Le caractère doit naître du sujet, ce me semble, mais ne doit pas être son pivot... cette manière. . est fausse et aride.

Il ne s'agit point dans la comédie de faire des portraits mais des tableaux. Ce n'est pas tant l'individu qu'il faut s'attacher à peindre, que l'espèce. Il faut dessiner plusieurs figures, les grouper, les mettre en mouvement, leur donner à toutes également la parole et la vie... Je veux voir de grandes masses, des goûts opposés, des travers mêlés, et surtout le résultat de nos mœurs actuelles. Que le poète m'ouvre la scène du monde, et non le sanctuaire d'un seul homme... c'est l'action simultanée et réciproque de tous les personnages, qui vivifie seule le drame et donne un poids à la moralité.

Ibid.^ V.

Si, au lieu de peindre légèrement et de mémoire ce qui se passe dans une centaine de maisons, vous voulez

276 iDÛiis r. r doctiunM'S LirTÉnvinES

peindre les coutuaies d'une ville et les passions de ceux qui l'habitent, voyez la masse des hommes : peign z les clîoses familières et ordinaires; c'est sur elles que roule tout le cours de la vi-' humaine. C'est sur la multitude ([uV'st empreinte la physionomie de hi nation; saisissez les grands traits, vous aurez de larges coups de pinceau à donner, vous rencontrerez des caractères expressifs et variés; vous vous servirez malgré vous de teintes vigoureuses; jamais vous n'éprouverez cette stérilité qui gagne le bel esprit, comme la perte d'appétit gagne nos jolies f.;mmes.

Ibid., VI.

3" Éioge du dranie, plus moral, plus utile, p3us vrai, plus à la portée de la foule. Il reflète les mœurs du siècle, le caractère de la nation. !es détails de sa vie privée. Il doit mt'îtro eu scène les conditions, non les caractères. Il ne se préoccupera pas des unités et sera écrit en prose.

Le spectacle est un mensonge; il s'agit de le rapprocher de la plus grande vérité. Le spectacle est un tableau ; il s'agit de rendre ce tableau utile, c'est-à-dire de le mettre à la portée du i^lus grand nombre, afin que l'image qu'il présentera serve à lier entre eux les hommes par le sentiment victorieux de la compassion et de la pitié. Ce n'est donc y)as assez que l'âme soit occupée, soit même émue; il faut qu'elle soit entraînée au bien, il faut que le but moral, sans être caché ni trop offert, vienne saisir le cœur et s'y établisse avec empire.

Ibid.j Introduction.

On a semblé jusqu'ici méconnaître le vrai but de l'art dramatique. Le poète, au lieu de se montrer législateur... a vaniteusement obéi au goût frivole et mesquin des

AristiU'ques de son siècle; ensuite il a encensé les folies plaisantes... allisant des passions nuisibles sous prétexte de lespeindri', oubliant qu'il répandait la conlagioii de l'exemple, en môme temps qu'il vantait la fidélité de son pinceau.

Ibid., Introduction, VI.

Qu'est-ce que l'art dramatique? C'est celui qui par excellence exerce toute notre sensibilité, met en action ces riches facultés que nous avons t eçues de la nature, ouvre les trésors du cœur humain, (éconde sa pitié, su commisération, nous apprend à être honnêtes et vertueux; car la vertu s'apprend, et même avec quelque effort.

Ibid., I.

J'oserai dire que la distinction de tragédie et de comédie a sûrement été très funeste à l'art. Le poète, qui a fait une tra.édie, s'est cru dans l'obligation d'être toujours tendu, sérieux, imposant; il a dédaigné ces détails qui pouvaient être nobles, quoique communs, ces grâces simples, ce naturel qui vivifie un ouvi'age et lui donne les couleurs vraies. L'idée que la tragédie devait nécessairement faire pleurer, a amené sur la scène des trépas imprévus, qui font ressembler la plume de l'auteur à la faux sanglante de la mort; et d'après une fausse idée, voulant toujours arracher des larmes, il en a tari la source. Celui qui a fait une comédie, s'est attaché de son côté à faire rire et n'a eu presque que ce but unique; pour cet effet il a chargé ses portraits, il s'est cru obligé de contraster fortement avec l'auteur tragique, il a presque dédaigné l'art du premier et tout ce qui était du ressort du pathétique ; il n'a pu faire un pas qui ne tendît à la fausse idée, oubliant que vouloir toujours faire rire est une ambition plus ridicule que celle de nous faix'e toujours pleurer.

Ibid., VIII.

Tombez, tombez, murailles qui séparez les genres! Que le poète porte une vue libre dans une vaste campagne, et ne sente pas son génie resserré d ns ces cloisons où Tart est circonscrit et atténué.

Ibid., IX, p. 105, note a.

Dans l'enfance de notre théâtre, il y avait la Tragi^ comédie ; c'était un mauvais genre, non en lui-même, iriais par la manière dont il fut traité, parce que le mélange était extrême, absurde, que les passages étaient rapides et révoltants, que les personnages contrastaient avec rudesse, que le bas, et non le familier, venait étouffer le sérieux, parce qu'il n'y avait point enfin cette unité, qui n'est point une règle d'Aristote, mais celle du bon sens.

Ibid., VIII.

Le nouveau genre, appelé Drame, qui résulte de la tragédie et de la comédie, ayant le pathétique de l'une, et les peintures naïves de l'autre, est infiniment plus utile, plus vrai, plus intéressant, comme étant plus à portée de la foule des citoyens.

Ibid., VIII.

Si le nouveau genre dramatique... réunissait tout l'intérêt de la tragédie par ses scènes pathétiques, et tout le charme naïf de la comédie par la peinture des mœurs; s'il n'avait pas, comme la tragédie, l'inconvénient de déifier les forfaits, et, comme la comédie, celui d'immoler un ridicule avec atrocité; si du mélange de ces deux genres maladroitement séparés résultait un nouveau genre, plus sain, plus touchant, plus utile, où tout naquît des situations, peut-être que le Drame serait incomparablement préférable et par son but et par ses effets.

Ibid., I.

Si le sublime du génie est de trouver ce qui [sic) semble que chacun aurait dit, et dans le cours des événements

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de reconnaître ce que chacun aurait fait, il est sûr que bien des poètes ont oublié que les caractères des hommes sont mixtes, et que des couleurs trop tranchantes sont dures et fausses.

Ibid., III.

On n'a point fait assez d'attention aux caractères mixtes, parmi lesquels flotte toute la race humaine. Les hommes, soit bons, soit méchants, ne sont pas entièrement livrés à la bonté et à la malice ; ils ont des moments de repos comme des moments d'action, et les nuances des vertus et des vices sont variées à l'infini. Quel nouveau développement pour ceux qui connaissent le mélange des couleurs, qui savent ce qui allie dans le même personnage la bassesse d'âme et la grandeur, la férocité et la compassion!

ibid., rx.

Tout ce qui est du ressort de la raison et de la vérité serait-il étranger à l'art dramatique ? les tragédies grecques appartenaient aux Grecs; et nous, nous n'oserions avoir notre théâtre, peindre nos semblables, nous attendrir et nous intéresser avec eux ? Nous faudra-t-il toujours des hommes vêtus de pourpre, environnés de gardes, et coiffés d'un diadème? Des malheurs qui nous touchent de près, qui nous regardent, qui nous environnent, n'auraient-ils aucun droit à nos larmes'^ Enfin, pourquoi n'aurions-nous pas le courage de dénoncer à la nation les vertus d'un homme obscur? fût-il né dans le rang le plus bas, croyez (dès qu'il aura pour interprète un homme de génie) qu'il deviendra plus grand à nos yeux que ces rois dont le langage altier fatigue depuis longtemps nos oreilles?

Ibid., VIII.

S'il ne restait dans la postérité que les tragédies de Corneille, de Racine, de Voltaire, les comédies même de

Molière; connaîtrait-on à fond les mœurs, le caractère, le génie de notre nation et de notre siècle, les détails de notre vie privée ? Saurait-on quelles vertus y ont été les plus estimées, quels étaient les vices ennoblis ? Aurait-on une idée juste de la forme de notre législation, de la trempe de notre esprit, du tour de notre imagination, de la manière enfin dont nous envisagions le trône et la cour, et les révolutions vives et passagères qui en émanaient? Découvrirait-on le tableau de nos mœurs acluelles, l'intérieur de nos maisons, cet intérieur, qui est à un empire ce que les entrailles sont au corps humain ? Voilà ce que je demande et sur quoi il faut répondre positivement.

Ibid., VIII.

Il est donc temps de peindre les détails et surtout les devoirs de la vie civile... Vivons avec nos compatriotes, formons une république où le flambeau de la morale éclairera les vertus qu'il nous est encore permis de pratiquer. Lorsque tout semble solliciter à l'égoïsme, enhardir la cupidité, chérissons les seuls moyens qui peuvent nous persuader que nos compatriotes ne nous sont pas étrangers, que nous pouvons être unis en dépit des mœurs qui semblent autoriser la scission générale. Ces pièces qui traiteront de la science des mœurs... nous apprendront à nous connaître nous-mêmes.

Le drame peut donc être tout à la fois un tableau intéressant, parce que toutes les conditions humaines viendront y figurer; un tableau moral, parce que la probité morale peut et doit y dicter ses lois; un tableau du ridicule et d'autant plus avantageusement peint, que le vice seul en portera les traits ; un tableau riant, lorsque lu verlu après quelques traverses jouira d'un triomphe complet; enfin un tableau du siècle, parce que les caractères, les vertus, les vices seront essentiellement ceux du jour et du pays.

Ibid., IX,

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Dans la comédie le caractère principal décide l'action. Ici c'est tout le contraire, l'action jaillit du jeu des carac- '. ères. Un personnage n'est plus le despote à qui l'on suhcs, donne ou l'on sacrifie tous les autres; il n'est point une espèce de pivot, autour duquel tournent les événements et les discours de la pièce. Enfin le drame n'est point une action forcée, rapide, extrême , c'est un beau moment de la vie humaine, qui révèle l'intérieur d'une lamille, où sans négliger les grands traits on recueille précieusement les détails. Ce n'est point un personnage factice à qui on attribue rigoureusement tous les défauts ou les vertus de l'espèce; c'est un personnage plus vrai, plus raisonnable, moins gigantesque, et qui, sans être annoncé, fait plus d'effet que s'il l'était. Ourdir, enchaîner les faits conformément à la vérité, suivre dans le choix des événements le cours ordinaire des choses, éviter tout ce qui sent le roman, modeler la marche de la pièce, de sorte que l'extrait paraisse un récit où règne la plus exacte vraisemblance, créer l'intérêt et le soutenir sans échafaudage, ne point permettre à l'œil de cesser d'être humide, sans froisser le cœur d'une manière trop violente, faire naître enfin à divers intervalles le sourire de l'âmu et rendre la joie aussi délicate que la com|iassion, c'est là ce que se propose le Drame, et ce que n'a point tenté la comédie.

Ibid., IX.

Si nous descendons aux conditions, que de choses curieuses à apprendre! Combien la navette, le marteau, la 1 alance, l'équerre, le quart de cercle, le ciseau, mettent de diversité dans cet intérêt, cpii au premier coup d'œil semble uniforme. Quoi ! on lira avec ravissement la description technique des métiers, et l'homme qui spécule, qui conduit, qui invente ces machines ingénieuses, ne serait pas intéressant? Cette prodigieuse diversité d'industrie, de vues, de raisonnement me paraîtra cent fois plus piquante que les fadaises de ces marqtiis que l'on

nous donne comme les seuls hommes qui aient une existence, et qui malpré leur bavardage n'ont pas la centième partie de l'esprit que possède cet honnête artisan.

Ihid., IX.

Mais voir les conditions humaines les plus basses, les plus rampantes ! ajoutera-t-on encore, les mettre sur la scène ! un tisserand ! un ouvrier! un journalier ! Et pourquoi pas?... Ces ouvriers, ces artisans peuvent y paraître avec noblesse ; ce sont des hommes, que je reconnais tels à leurs mœurs, à leurs travaux...

Je ne veux point que ces ouvriers soient élégants et parés, ainsi qu'on les représente dans nos fades opérascomiques... A chacun son habit, sur le théâtre comme dans le monde.

Ilid., XI.

La vérité est l'aliment de la saine éloquence. Si nous voulons faire descendre des maximes justes et précises dans la tête du peuple, offrons-lui des drames qui lui conviennent... On offre à la multitude des pièces politiques ou compliquées, des intérêts étrangers, une élocuiion conventionnelle, une nature toute factice ; tandis qu elle ne demande qu'à verser des larmes sur les malheurs qui la touchent, et qu'elle sent le plaisir attaché à ses larmes. Quelle maladresse d'oublier que l'homme est une cire docile à la main qui la pétrit I

Ibid., XIII.

Il reste à imprimer au Drame un caractère d'utilité présente, la connaissance de l'homme et des choses avantageuses à la société. Voilà l'étude par excellence, et celle qui.appartient à l'auteur dramatique.

Je veux absolument reconnaître dans quelle allée il aura composé son ouvrage... je veux que l'auteur ne perde pas de vue les intérêts du momenl où il écrit ; je veux apercevoir le rellei des affaires qui agitent la na-

tion ; je veux entendre un homme au fait de ce qui se pa-se autour de lui, t qui ne soit pas neuf à ces opéiaiioiis vastes et curieuses qui mettent l'Europe en action ' : mouvements compliqués qu'il n'est plus permis d'ignorer.

Un drame, quelque parfait qu'on le suppose, ne saurait trop être à la portée 'lu peuple, il ne pourrait même être parfait qu'en parlant éloquemment à la multitude. Le peuple ref èle des semences toutes prêtes à être mises en action, dès que la flamme du génie viendra les dévelo|)per. Le peuple peut fort bien n'être pas initié dans les profondeurs de la métaphysique, dans le chaos et l'immensité de i'histoire, dans les prodiges nouveaux de la physique et de l'astronomie; mais il sent vivement, il aperçoit toute image, il découvre certains rapports, il n'est pas étranger à un sentiment vif et même délicat.

Ibid., XX.

N'est-il pas déplorable de voir des homme- grossiers instruits de mille jeux difficiles, et peu instruits des devoirs les plus importants ? C'est la faute des institute irs, qui même par état devraient aimer et respecter cette portion infortunée. C'est au poète à parler à la multitude, puisque tout homme en place la dédaigne et la méprise.

Ibid., XX.

Et pourquoi fermez-vous votre théâtre au peuple, nation orgueilleuse ou avare ? Si vous jugez le spectacle utilt^, de quel droit en privez-vous la partie la plus nombreuse de la nation?... Agrandissez cette salle mesquine, doublez les gradins, ouvrez les portiques; que la multitude entre en foule, et remplisse ces loges : le concours immense du peuple enflammera l'acteur languissant, prêtera au drame une nouvelle chaleur... Ainsi que les

1. " Tîonneur et salut à tous les gazcticrs de ce monde », dit ailleurs Mercier.

hommes s'unissent dans les factions, embrassent la même cause avec rapidité, se dévouent pour forcer les barrières qui gardent li tyrannie; ainsi les cœurs s'élanceront vers les mêmes idées, les adopteront, s'en rempliront et chériront les coups nobles et hardis qui iront frapper directement sur le timbre de l'utilité publique.

Ibid., XX.

Si vous bravez l'unité des temps, que l'on a fixée à vingt-quatre heures, vous ne ferez pas une grande faute... Le spectateur a-t-il la montre en main, lorsqu'il est ému et fortement intéressé?

L'unité de lieu, plus gênante encore et plus incommode, est bien moins respectable. Elargissez votre scène, pourvu toutefois que le point de vue ne fuie pas à une distance trop éloignée, et que le changement de lieu ne se fasse que dans les entr'actes, jamais ailleurs...

Mais il est une unité qu'il faut respecter avec scrupule, et dont il ne faut jamais s'écarter; c'est l'imité d'intérêt.

Ibid., XIL

Je soutiens que le drame doit être écrit en prose, de préférence aux vers... Demandez des vers à un poète épique, c'est le poète qui parle, qui embouche la trompette; mais dans le dram - c'est le personnage seul qui doit paraître, et non l'auteur...

Si donc un auteur dramatique doit plutôt s'étudier à être vi'ai, que de s'amuser à charmer Toreille du retour des mêmes sons, ce n'est point la rime qu'il doit chercher, c'est l'expression précise et rigoureuse... Qu'il manque à l'hémistiche, mais qu'il parle au cœur.

Ibid., XXVL

Ce n'est pas le langage des Dieux, mais le langage des hommes qu'il faut produire sur le théâtre ; puisque ce sont des hommes qui parlent, il faut revêtir le dra:iie de la diction qui lui convient.

Ibid., XXVL

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