Traduire l'Iliade en français
DU XVIIl'' SinCLE 3
cipes paraissent absurdes et opposés à la vérité. Qu'on prononce les vers de ce grand poète, il n'y a point d'oreille qui, charmée par leur harmonie, ne se laisse aller à ce doux attrait, et Toreille charmée surprend bientôt la Raison.
Madame DACiEn, « V Iliade » traduite en français. Préface.
II. — Homère justifié par la Bible. La g-rossièreté de mœurs qu'on reproche aux héros d'Homère est semblable à celle des patriarches de la Bible.
Homère peint partout la Nature telle qu'elle était dans sa première simplicité, et avant que déchue de sa dignité et de sa noblesse, elle eût cherché à étayer ses ruines sur une pompe vaine, qui n'est jamais la marque d'une vérilable et solide grandeur...
Les mœurs des hommes font le caractère des siècles où ils vivent, parce qu'elles sont la source des actions et de toute la conduite de la vie, et qu'il n'y a que les actions qui puissent caractériser les hommes et les temps; ni les inclinations, ni les habitudes ne le peuvent qu'autant qu'elles sont sensibles et visibles par les actions. Le poème épique étant donc l'imitation d'une action, le poète doit rendre exactement les mœurs telles qu'elles sont dans les temps qu'il désigne, autrement son imitation sera fausse, et ses héros ne seront que des héros de roman qui n'ont que le nom de ceux qu'ils représentent, et qui ne disent et ne font rien qui ne démente leur caractère, et qui ne soit opposé aux usages des temps où l'on suppose qu'ils ont vécu. En un mot le poème imite ce qui est, et non pas ce qui n'a été qu'après lui. Homère ne pouvait pas se conformer aux usages des siècleb suivants; et c'est aux siècles suivants à remonter aux usages de son siècle... Pour moi... je trouve ces temps anciens d'autant plus beaux qu'ils ressemblent moins au nôtre...
4 IDEES ET DOCTRINES LITTi:n AIH T.S
Homère parle souvent de chaudrons, de marmites, de; sang, de graisse, d'intestins, etc. On y voit des princes dépouiller eux-mêmes les bêtes et les faire rôtir. Les gens du monde trouvent cela choquant ; mais on (ait voir qu'" tout cela est entièrement conforme à ce que l'on voit dans l'Ecriture sainte ; qu'il n'y avait alors rien de plus auguste ni de plus vénérable, et qu'on ne peut en faire des railleries sans impiété, puisque, comme l'a fort bien remarqué le savant religieux qui a fait le Traité du Poème épique *, les livres d'Homère en sont encore moins remplis que les livres saints, qu'on expose par là aux railleries des libertins et des athées.
Dans Homère. Agamemnon et les autres princes tuent eux-mêmes les victimes, parce que c'est l'acte le plus auguste et le plus solennel de la religion : c'est pourquoi, à Rome même, les Censeurs, qui étaient les magistrats delà plus grande autorité, faisaient la même fonction ; et pour en marquer l'importance, ils la faisaient avec une couronne sur la tête et vêtus d'une robe de pourpre. Il n'y a donc rien à reprendre dans Homère de ce côté-là. Mais, dit-on, qui peut souffrir que les princes préparent eux-mêmes leur repas ; que les fils des plus grands rois gardent les troupeaux, qu'ils travaillent eux-mêmes, et qu'Achille fasse chez lui les fonctions les plus serviles? Telles étaient les mœurs de ces temps héroïques, de ces heureux temps où l'on ne connaissait ni le luxe ni la mollesse, et où l'on ne faisait consister la gloire que dans le travail et dans la vertu, et la honte que dans la paresse et dans le vice. L'histoire sainte et l'histoire profane nous enseignent également que c'était alors la coutume de se servir soi-même ; cette coutume était un reste précieux de l'âge d'or. Les Patriarches travaillaient euxmêmes de leilrs propres mains ; les filles les plus considérables allaient elles-mêmes à la fontaine. Rébecca, Rachol et les fille? de Jéthro y mènent leurs troupeaux.
1. Le Père Le B jssii. Voir nos Idées et DnrCrines litt. du wii' siècle, p. 228.
J'aitBC à voir les héros d Homère faire ce que faisaient les patriarches, plus grands que les rois et que les héros.
Ibid.
III. — On reproche à Homère que ses poèmes ne peig^nont pas l'amiour ; c'est justement ce qui fait leur supériorité.
La plupart des gens sont gâtés aujourd'hui par la lecture de quantité de livres vains et frivoles, et ne peuvent souffrir ce qui n'est pas dans le raérae goût. L'amour, après avoir corrompu les mœurs, a corrompu les ouvrages. C'est l'âme de tous nos écrits. Les Païens ont bien mieux jugé que nous de cette passion; ils ont parfaitement connu que ne venant que de faiblesse, elle ne pouvait jamais avoir rien de grand, ni contribuer au grand... Ces païens... n'ont point souillé la majesté de leurs épopées par ces galanteries dangereuses; Ulysse est froid chez Circé, et triste chez Calypso ; Achille n'est sensible qu'à l'affront qu'on lui a fait en lui enlevant Briséis ; Camille n'a point d'amants dans l'Enéïde; à peine y parle-t'on de l'amour de Turnus, et toute la passion de Didon est moins rapportée comme un épisode amoureux que comme une infidélité criminelle dont cette malheureuse reine est cruelle ment punie...
Comment se flatter de pouvoir faire goûter à notre siècle ces poèmes austères, qui sous l'enveloppe d'une fable ingénieusement inventée, renferment des instructions utiles, et qui n'offrent à notre curiosité aucune de ces aventures que nous n'appelons touchantes et intéressantes qu'autant qu'elles roulent sur l'amour?
Ibid.