LA MOTTE
Discours sur Homère (1714).
I. — Homère est justiciable du libre examen de la raison. L'autorité et la tradition ne sont pas de mise en matière littéraire (p 6).
II. — Grossièreté de la morale, des mœurs, des manières des héros d'Homère (p. 7).
III. — Qu'on ne dise pas que les beautés d'Homère sont surtout dans l'expression. Des modernes ne peuvent pas juger avec compétence des beautés d'expression d'une langue morte (p. 9).
IV. — La langue française est aussi abondante, élégante, harmonieuse, précise que la langue grecque (p. 10).
I. — Homère est justiciable du libre examen de la raison. L'autorité et la tradition ne sont pas de mise en matière littéraire.
Homère, à recueillir ses traits de ceux qui Font loué, était un homme divin... A suivre d'autres mémoires, Homère... n'était un homme rare que par rextravagance et le mauvais sens.
A quoi s'en tenir ? Il y a apparence qu'aucun de ces deux portraits ne ressemble bien. L'admiration et le mépris auront peut-être également exagéré.
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Mais du moins, reste-t-il un fruit à tirer de ces contradictions excessives. Elles nous affranchissent de l'autorité que pourraient avoir les suffrages réunis' et nous font rentrer dans tous les droits de l'examen. C'est à nous de chercher dans les choses mêmes en quoi l'admiration et le mépris sont équitables ou injustes. Ne craignons point d'user de notre raison : elle est l'arbitre naturel de tout ce que les hommes nous proposent; c'est profaner le sacrifice de son jugement que de céder aveuglément à ces décisions humaines ; il ne faut s'y rendre qu'autant qu'on en est éclairé ; et pourvu qu'on expose ses vues avec la défiance raisonnable où l'on doit être de soi-même, il n'y a personne qui ne puisse contredire franchement les opinions même les plus reçues. La Motte, Discours sur Homère. Homère.
Regardons toujours les choses en elles-mêmes, et, si elles sont à notre portée, n'en jugeons jamais simplement sur l'autorité des autres : fussent-ils les juges les plus compétents sur la matière dont il s'agit, ils nous doivent des raisons, et des raisons qui nous éclairent.
Ibid. Du mérite personnel d'Homère.
Je prétends que l'admii-ation de tous les siècles ne fait rien contre nous. On vient d'en voir l'histoire, et les différentes sortes de plaisirs que les ouvrages d'Homère ont dû faire. Plaisir fondé sur la nouveauté ; plaisir fondé sur les monuments historiques et sur le respect de l'antiquité ; plaisir d'illusion et de prévention, fondé sur l'autorité des suff*rages. Tout cela n'est point la Raison, et cependant, c'est à elle seule qu'il appartient d'apprécier toutes choses.
Ibid. Du mérite personnel d'Homère.
II. — Grossièreté de la morale, des mœurs, des manières des héros d'Homère.
Ces temps qualifiés d'héroïques, paraîtront le règne
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des passions les plus injustes et les plus basses, et surtout le triomphe de l'avarice.
Ibid. Des Héros.
Mais pourquoi, m'objectera-t-on peut-être, l'Iliade a-t-elle plu, si la morale y est aussi violée que vous le dites ? Je réponds qu'Homère a suivi les idées de son temps, et qu'il portait des choses les mêmes jugements que ses auditeurs. Il n'avait peut-être pas la force de s'élever à des idées plus justes ; mais aussi n'était-il pas nécessaire pour son dessein. La vengeance et l'orgueil étaient en honneur ; il les y a laissés ; et son siècle n'était point choqué de les voir représenter sous des traits qui confirmaient son jugement. Dès que la morale s'est éclaircie... on a vu des censures d'Homère.
Ibid. De la Morale.
Il fallait que les Grecs fussent encore dans l'imbécillité de l'enfance pour s'être contentés des dieux d'Homère; car, quoi qu'on en dise, il n'en a introduit que de méprisables de quelque côté qu'on les considère.
Ibid. Des Dieux.
Il manque aux héros de l'Iliade une sorte de dignité inconnue au siècle et dans le pays oîi Homère écrivait... Il serait ridicule de reprocher ces prétendus défauts de bienséance à un poète qui ne pouvait pas peindre ce qui n'était pas encore. Aussi les criliques les plus hasardeux n'ont jamais avancé, que je sache, qu'il y eût de la faute d'Homère ; on s'est contenté de dire que son siècle était grossier, et que par là, la peinture en était devenue désagréable à des siècles plus délicats.
Ibid. Des Héros.
Les héros d'Homère sont de forts .mauvais railleurs; ils ne disent jamais rien, en ce genre, d'ingénieux ni de bien choisi. Sans doute, dans le siècle et dans le pays
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d'Homère^ les esprits n'avaient pas encore acquis là-dessus la finesse des derniers temps.
Ibid. Des Discours.
III. — Qu'on ne dise pas que les beautés d'Homère sont surtout dans l'expression. Des modernes ne peuvent pas jug:er avec compétence les beautés d'expression d'une langue morte.
Personne ne possède assez les langues mortes pour en sentir, comme il faudrait, les délicatesses, les grâces ou les négligences, ni ce qu'il peut y avoir d'heureux ou de forcé dans les licences que les auteurs ont prises... Je suis persuadé que si notre langue mourait, et qu'elle devînt une langue savante, les plus habiles alors ne sentiraient pas, comme nous, ni les défauts, ni les grâces de ces endroits où nous trouvons à la fois de quoi louer et de quoi reprendre.
C'est dans ce cas que sont à l'égard d'Homère les plus versés dans la langue grecque. Ils ne sentent qu'à peu près ses beautés et ses négligences ; et en combien d'erreurs cet à peu près peut-il les induire, quand ils se hasardent à des appréciations trop positives ?... Je crois que c'est assez de présumer en général que son expression est fort belle, et qu'on peut le soupçonner encore de bien des fautes en ce genre, dont nous ne sommes pas juges, non plus que des beautés.
Ibid. De l'Expression.
Il faut suivre l'histoire de l'opinion des hommes sur les poèmes d'Homère. Quand les lettres ont commencé à refleurir dans les derniers siècles, on n'a pu parvenir à la connaissance de ses ouvrages que par des études profondes ; il a fallu apprendre des langues presque oubliées, et dont il était impossible de distinguer la force ni les grâces particulières. Cependant, avec cette con-
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naissance imparfaite, les savants n'ont pas laissé de lire Homère, et de croire l'entendre partout... Les autorités avaient disposé leur esprit à trouver tout excellent; la pensée, le tour, l'arrangement des mots, tout les charmait ; jusques-là qu'en prononçant des vers de l'Iliade ou de l'Odyssée, ils se passionnaient sur leur harmonie, qui peut-être, dans leur bouche, aurait fait pitié à Homère lui-même'.
Ibid. Du mérite personnel d'Homère.
IV. — La langue française est aussi abondante., élég-ante, harmonieuse, précise que la langfue g^recque.
Madame Dacier... avance que notre langue ne saurait atteindre à la beauté de l'expression grecque...
Sur quoi peut-on fonder ce désavantage de notre langue ? Est-ce par la disette des mots qu'elle pèche? Qu'y a-t-il donc qu'elle ne puisse exprimer? Si quelquefois elle est obligée d'employer plusieurs mots pour rendre ce qu'un seul exprime en grec, quelquefois en revanche,
1. La même idée a été exprimée déjà par Réonier-Desmarais, Dissertation sur quelques endroits u'Ho'nère. (Le l«r livre de l'Iliade en vers français, 1700.) « Tous les termes qui signifient une même chose ne portent pas pour cela une même idée à l'esprit, ni en passant d'une langue dans une autre, ni dans une même Lingue... Il est vrai... que cela est, en quelque sorte, plutôt fondé sur le goilt que sur la raison : mais en matière de langue, il y a des choses de goût et d'usage, auxquelles il ne faut pas moins ^'éférer qu'à la raison même.
Ainsi, dans notre langue, de ces deux mots bœuf et taureau, qui ne signifient tous deux que la même espèce d'animal, l'un est moins noble que l'autre en matièi e de poésie. Il en est de même de vache, de veau et de génisse, et de plusieurs autres termes qui portent avec eux différentes idées de noblesse ou de bassesse, selon qu'il a plu à notre langue...
Suivant le même principe des différents caractères de bassesse et de noblesse des termes, il arrive que des mélaphores et des expressions sont basses dans une langue et nobles dans l'autre, sans que ces différentes idées attaciiées à ces métaphores viennent de ce que les choses qu'elles si<Tnifient sont en elles-mêmes, mais seulement de l'usage de chaque langue. De sorte que, comme chaque langue a ses usages différents, il ne faut pas juger de la bassesse ou de la noblesse d'une expression par l'idée qu'elle emprunte en passant dans une autre langue. »
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elle sera assez heureuse pour rendre dans un seul mot le sens de plusieurs expressions grecques. Les langues ont là-dessus des avantages réciproques qui se compensent... et d'ailleurs, en quelque langue que ce soit, quand on exprime une chose de la manière la plus précise qu'elle se puisse dire, l'esprit ne compte point les mots, et il est également content du plus ou du moins, pourvu qu'il ne sente que le nécessaire...
Est-ce le défaut d'élégance qu'on reprocherait à notre langue ? Mais qu'y a-t-il qu'elle n'exprime avec la force et les grâces propres au sujet ? Manque-t'elle de clarté dans les ouvrages dogmatiques et dans les histoires ? Manque-t'elle de sublime dans les panégyriques, ou de sel dans les satires? Manque-t'elle de dignité dans les tragédies de Corneille et de Racine, ou de jeux et de badinage dans les comédies de Molière ? Manque-t'elle de tendresse dans Quinault, ou de naïveté dans La Fontaine ? Qu'il vienne encore des inventeurs de genres nouveaux, ils trouveront de nouvelles ressources dans notre langue.
Serait-ce donc par le son des mots même qu'on prétendrait la déprimer ? Les sons d'une langue sont indifférents. . . ils ne nous plaisent ou ne nous choquent que par le sens que nous y attachons; car enfin, ils ne sont que l'occasion arbitraire de nos idées ; c'est de ces idées seules que naissent nos plaisirs et nos dégoûts, et il ne tiendrait qu'à nous de faire un beau mot de celui de porc, et un mot désagréable de celui de coursier : il ne faudrait pour cela qu'en changer le sens... Je ne veux pas dire qu'il ne faille avoir égard au son dans l'assemblage des mots ; c'est ce qui met de la grâce et de l'harmonie dans le discours; je prétends seulement qu'on peut avoir cet égard, en français comme en grec, et qu'il y a des écrivains durs et des écrivains gracieux en chaque langue, par rapport à ceux qui la parlent.
On impute comme des défauts à la langue française l'exaclitude et la sagesse des écrits même, et ce qui n'est
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qu'une preuve du bon goût des écrivains se tourne en reproclie contre la langue. Elle esi, dit-on, trop sage et trop timide, elle ne prend nulle hardiesse, et, toujours prisonnière dans ses usages, elle n'a aucune liberté. Pourquoi la langue paraît-elle si timide ? C'est que les bons auteurs nous ont accoutumés à ne rien soulfrir que de sensé. Nous ne manquons ni de termes hasardés, ni d'expressions audacieuses, et il n'y a encore que trop d'écrivains qui le font bien voir. Si le goût se corrompait, la langue sortirait bientôt de cet esclavage qu'on lui reproche, mais qui dans l'avenir lui méritera peut-être la préférence sur les autres.
Nous n'avons point de ces particules sonores qu'Homère sèine dans ses vers et dont il soutient ses expressions. C'est que nous n'admettons rien de sonore, s'il n'est utile au sens ; nous voulons que le discours soit harmonieux, seulement par les expressions nécessaires ; et cette prétendue disette fait, en effet, la plus solide richesse de la langue.
Ibid. De la Traduction.