‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 71 sur 106 · L OPERA · texte numérisé non relu

L OPERA

I. — Légitimité du genre de 1 Opéra, sur lequel il est permis de fonder de grandes esj)érances II n'est pas, comme la tragédie, étouffé par des règles arbitraires ; il se prête mieux aux grands spectacles et à l'action. Enfin la musique a sur les mots l'avantage d'être une langue universelle (Grimm) (p. 286).

II. — Deux opinions sur ce que doit être l'opéra : lo les uns (Marmontel) veulent que le sujet en soit merveilleux, car le merveilleux favorise la beauté du spectacle ; 2° les autres (Voltaire, Diderot, Grimm) veulent que, à l'imitition de 1 opéra italien, il prenne ses sujets dans la vie et se rapproche de la réalité (p. 293).

TEXTES CITES

La Motte : Discours à l'occasion des « Macchahées ». {Œuvres de théâtre, 1730, t. I".)

— Discours à l'occasion de « Romulus » (Ibid.). Voltaire : Préface de l'édition d' « Œdipe » de 1730.

— Connaissance des beautés et des défauts de la

poésie et de Vélo juence dans la langue française, art. Opéra, 1749.

286 IDÉES r.T nOCTRIXES LITTÉRAIRES

Diderot : Dorval et moi. Entretiens sur « le Fils naturel »,

3* entretien, 1757.

Encyclopédie, art. Poème lyrique (Grimm), t. XII, 1765. Marmontel : El menis de littérature, art. Opéra [OEuvres,

1787, t. V.) Beaumarchais : Tarare, opéra, 2^ édition, avertissement au lecteur, 1787.

I. — Léîrîtîmité du «fenre de l'opéra, sur lequel il est permis de fonder de g-raudes espérances. Il n'est pas, comme la trag-édie, étoufle par des règ-les arbitraires ; il se prête mieux aux g-rands spectacles et à l'action. Enfin la musique a sur les mots l'avantage d'être une langue universelle (Grimmi.

On change souvent de scène dans les opéras ; et c'est même une règle de ces sortes d'ouvrage. L'action en parait-elle moins vraie, et l'imagination s'avise-t-elle d'en être blessée ? Au contraire, l'illusion, loin d'y perdre, n'en devient que plus forte.

Cette unité de temps, si recommandée dans les tragédies, n'est-elle pas encore violée dans les opéras, sans qu'on s'en plaigne ? L'action (ÏAlceste et celle d'Armide s'étendent sans doute bien au-delà des vingt-quatre heures ; et cependant cette licence n'étoufie pas le moins du inonde l'intérêt qu'on prend aux j^ersonnages. Le cœur n'est point esclave des règles que l'esprit a imaginées sans son aveu, et il ne lui coûte rien de se faire toutes les illusions nécessaires à son plaisir.

La Motte, i^*" Discours à ^occasion des « Maccliabées ».

L'opéra, malgré ses défauts, a cet avantage sur la tragédie, qu'il otfre aux yeux bien des actions qu'elle n'osô que raconter.

La Motte, 2^ Discours à Voccasion de « Romulus ».

L'opéra est un spectacle aussi bizarre que magnifique, où les yeux et les oreilles sont plus satisfaits que l'esprit, où l'asservissement à la musique rend nécessaires les fautes les plus ridicules, où il faut chanter des ariettes sur la destruction d'une ville, et danser autour d'un tombeau ; où l'on voit le j^alais de Pluton et celui du Soleil ; des dieux, des démons, des magiciens, des prestiges, des monstres, des palais formés et détruits en un clin d'œil. On tolère ces extravagances, on les aime môme, parce qu'on est dans le pays des fées ; et, pourvu qu'il y ait du spectacle, de belles danses, une belle musique, quelques scènes intéressantes, on est content. Il serait aussi ridicule d'exiger dans Alceste l'unité d'action, de lieu et de temps, que de vouloir introduire des danses et des démons dans Cinna et dans Rodogune.

Cependant, quoiq ne les opéras soient dispensés de ces trois unités, les meilleurs sont encore ceux où elles sont le moins violées.

Voltaire, Préface de l'édition d' « Œdipe » c/e 1130, de l'opéra.

Saint-Evremond s'est épuisé en froides railleries sur ce genre de spectacle. Il veut trouver du ridicule à mettre en chant des passions et des dialogues. Il ne savait pas que les tragédies grecques et romaines étaient chantées ; que les scènes avaient une mélodie semblable à notre récitatif, laquelle était composée par un musicien, et que les chœurs étaient exécutés comme les nôtres. Qui ne sait que la musique exprime les passions ?...

Le grand vice de notre opéra, c'est qu'une tragédie ne peut être partout passionnée ; qu'il y faut du raisonnement, du détail, des événements préparés ; et que la musique ne peut rendre heureusement ce qui n'est pas animé et ce qui ne va pas au cœur...

Voilà donc un poème nécessairement défectueux par sa natuie. Ajoutez à toutes ces imperfections celle d'être asservi à la stérilité des musiciens qui ne peuvent expri-

288 IDÉrS ET DOCTRINES LITTERAIRES

mer toutes les paroles de notre langue, ainsi que les musiciens d'Italie rendent toutes les paroles italiennes ; il faut qu'ils composent de petits airs, sur lesquels le poète est obligé d'ajouter un certain nombre de paroles oiseuses et plates, qui souvent n'ont aucun rapport direct à la pièce...

Voilà pourquoi, depuis Quinault, il n'y a presque pas eu de tragédie supportable en musique. Les auteurs ont senti l'extrême difficulté de mêler à un sujet grand et pathétique des fêtes galantes, incorporées à l'action, d'éviter les détails nécessaires, et d'être intéressants. Ils se sont presque tous jetés dans un genre encore plus médiocre, qui est celui des ballets...

Le plus grand mal de ces spectacles, c'est qu'il n'y est presque pas permis d'y rendre la vertu respectable, et d'y mettre de la noblesse ; ils sont consacrés aux misérables redites de maximes voluptueuses, que l'on n'oserait débiter ailleurs... Par quel honteux usage faut-il que la musique, qui peut élever l'âme aux grands sentiments et qui n'était destinée, chez les Grecs et les Romains, qu'à célébrer la vertu, ne soit employée parmi nous qu'à chanter des vaudevilles d'amour ? Il est à souhaiter qu'il s'élève quelque génie assez fort pour corriger la nation de cet abus, et pour donner à un spectacle devenu nécessaire, la dignité et les mœurs qui lui manquent.

Voltaire, Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et de V éloquence dans la langue française^ art. Opéra.

Moi. — ... Je vous avoue que le genre merveilleux me tient à cœur...

DoRv\L. — Personne ne lit Quinault avec plus de plaisir que moi... Mais il s'agit de son genre que je trouve mauvais. Vous m'abandonnez, je crois, le monde burlesque. Et le monde enchanté vous est-il mieux connu? A quoi comparez-vous les peintures, si elles n'ont aucun modèle subsistant dans la nature ?...

DU xviu- SikcLE 289

Je ne vois dans imites ces inventions dramatiques (|ue des contes semblal)les à ceux dont on berce les enfants. Croit-on qu'à force de les embellir, ils prendront assez de vraisemblance pour intéresser des hommes sensés?..,

il n'y a de beautés durables que celles qui sont fondées sur des rapports avec les êtres de la nature...

Jr crains bien que ni les poètes, ni les musiciens, ni les décorateurs, ni les danseurs n'aient pas encore une idée véritable de leur théâtre. Si le genre lyrique est mauvais, c'est le plus mauvais de tous les genres. S'il est bon, c'est le meilleur. Mais peut-il être bon, si l'on ne s'y propose point l'imitation de la nature, et de la nature la plus forie ? A quoi bon mettre en poésie ce qui ne valait pas la peine d'être conçu ? en chant, ce qui ne valait pas la peine u'être récité ? Plus on dépense sur le fonds, plus il importe qu'il soit bon. N'est-ce pas prostituer la philosophie, la poésie, la musique, la peinture, la danse, que de les occuper d'une absurdité ? Chacun de ces arts en particulier a pour but l'imitation de la nature ; et pour employer leur magie réunie, on fait choix d'une fable ! et l'illusion n'est-elle pas déjà assez éloignée ? Et qu'a de commun avec la métamorphose et le sortilège, l'ordre universel des choses, qui doit servir de base à la raison poétique ? Des hommes de génie ont ramené, de nos jours, la philosophie du monde intelligible dans le monde réel. Ne s'en trouvera-t-il point un qui rende le même s^ervice à la poésie lyrique, et qui la fasse descendre des régions enchantées sur la terre que nous habitons?

Alors on ne dira plus d'un poème lyrique, que c'est un ouvrage choquant dans le sujet, qui est hors de la nature ; dans les principaux personnages, qui sont imaginaires ; dans la conduite, qui n'observe souvent ni unité de temps, ni unité de lieu, ni unité d'action, et où tous les arts d'imitation semblent n'avoir été réunis que pour affaiblir l'expression des uns parles autres.

Un sage était autrefois un philosophe, un poêle, un

musicien. Ces talents ont dégénéré en se séparant : la sphère de la philosophie s'est resserrée ; les idées ont manqué à la poésie, la force et l'énergie aux chants ; et la sagesse, privée de ses organes, ne s'est plus fait entendre aux peuples avec le même charme. Un grand musicien et un grand poète lyrique répareraient tout le mal.

Voilà donc encore une carrière à remplir.- Qu'il se montre, cet homme de génie qui doit placer la véritable tragédie, la véritable comédie sur le théâtre lyrique. Qu'il s'écrie, comme le prophète du peuple hébreu dans -on enthousiasme : Adducitc inilii psahein^ ; « qu'on m'amène un musicien », et il le fera naître.

Le genre lyrique d'un peuple voisin- a des défauts sans doute, mais beaucoup moins qu'on ne pense. Si le chanteur s'assujettissait à n'imiter à la cadence que l'accent inarticulé de la passion dans les airs de sentiments, ou que les principaux phénomènes de la nature, dans les airs qui font tableau, et que le poète sût que son ariette doit être la péroraison de sa scène, la réforme serait bien avancée.

Diderot, Entretiens sur le « Fils naturel », 3^ entretien.

La réunion de cet art (l'art du chant), aussi sublime que voisin de la nature, avec l'art dramatique, a donné naissance au spectacle de l'opéra, le plus noble et le plus brillant d'entre les spectacles modernes...

La musique est une langue... Le poème lyrique ne représente pas des êtres d'une organisation différente de la nôtre, mais seulement dune organisation plus parfaite. Ils s'expriment dans une langue qu'on ne saurait parler sans génie, mais qu'on ne saurait non plus entendre sans un goût délicat, sans des organes exquis et exercés. Ainsi ceux qui ont appelé le chant le plus fabuleux de tous les langages, et qui se sont moqué.s d'ua

Page 1