LES NOVATEURS
1° La Motte. — Le but de l'épopée est le plaisir. Il n'est pas une seule règ-le de l'épopée qui ne varie avec les temps et les nations.
Pour moi j'avoue que je ne vois rien d'absolument essentiel au poème épique, que le récit d'une action ; que cette action soit grande et pathétique, ou simplement agréable... La Pharsale et le Lutrin sont aussi bien des poèmes épiques que V Iliade; et, supposant d'ailleurs toutes choses égales dans ces ouvrages, on aura droit de se plaire à l'un plus qu'à l'autre, pourvu qu'on ne s'abandonne pas à traiter le goût contraire d'ignorance et de mauvais sens...
Je regarde donc comme arbitraire le choix de la matière, et même celui de la forme qu'on lui veut donner; mais quelque choix qu'on fasse, il est essentiel de plaire toujours par quelque endroit, soit en attachant l'esprit par l'importance des événements, soit en touchant le cœur par les passions des personnages, soit en amusant simplement par la variété et les grâces du sujet. Un poème qui réunirait ces avantages, et qui outre cela ne plairait que pour instruire, mériterait sans doute la préférence ; mais encore ne faudrait-il pas donner pour règle inviolable la conduite de ce poème, parce que peut-être y aurait-il d'autres chemins pour arriver au même but. La Motte, V Iliade. Discours sur Homère. Du dessein d^ Homère.
Les mœurs, les opinions des peuples sont différentes; et ces mœurs, ces opinions fondent pour eux un merveilleux particulier et des vraisemblances différentes : ainsi un poème pourrait être excellent dans un pays, qui ferait
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pilié ailleiir?, parce que des choses réputées grandes en ce pays-là seraient jugées petites dans un autre.
La Motte, L'Iliade [Discours. De V art particulier d'Homère).
*i' Fontenelle. — Le merveilleux païen, si admirable dans lantiquité. est pour nous usé.
Cette bizarre multitude de dieux enfantés par les imao;iiiations grossières de peuples très ignorants, fut bien vite adoptée par les imaginations des poètes qui en liraient de grands avantages. Leur langage, déjà merveilleux par -a singularité, le devenait encore beaucoup plus par celle de tout ce qu'ils étaient en droit d'attribuer aux Dieux; l'abus fut général, et tel que la simple nature disparut presque entière, et qu'il ne resta plus que du divin. 11 faut avouer cependant que tout ce divin poétique et fabuleux est si bien proportionné aux hommes, que nous qui le connaissons parfaitement pour ce qu'il est, nous le recevons encore aujourd'hui avec plaisir, et nous lui laissons exercer sur nous presque tout son ancien empire.
Fontenelle, Sur la poésie en général.
Horace, dans son Art Poétique, défend qu'on représente sur le thécître les métamorphoses de Progné en oiseau, et de Cadraus en serpent; et cela, dit-il, parce qu'il hait ces choses-là qu'il ne croit point : Incredulus oli. Il parle au nom du peuple, du commun des hommes, puisqu'il s'agit de spectacles. Si le peuple de son temps, sans comparaison plus nourri que nous de fables poétiques, plus intimement abreuvé de mythologie, résistait pourtant à la représentation des métamorphoses, à cause de son incrédulité, notre siècle en a-t-il moins aujourd'hui pour la mythologie entière?
md.
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Un grand dé'aut des imagos ral)uleu=es... c'est d'être extrênjcment usées. Le fond, si l'on y prend garde, en est assez borné, et il est difficile que les plus grands poêles en fassent un autre usage plus ingénieux que les médiocres... La ra3'lhologie est un trésor si commun que les richesses que nous y prendrons désormais ne pourront pas nous faire beaucoup d'honneur.
3° Abbé Dnbos. — Il faut résolument abandonner limitation des anciens, et traiter des sujets modernes dans un esprit moderne.
Qu'on choisisse donc dans l'histoire moderne un sujet neuf où l'on ne puisse pas se prévaloir des inventions ni des phrases poétiques des Anciens, mais où il faille tirer de son génie la poésie du style et toute la fiction. Qu'un fasse un poème épique de la destruction de la Ligue par Henri IV, dont la conversion de ce prince, suivie de la réduction de Paris, serait naturellement le dénoûment. Un homme capable par les forces de son génie d'être un grand poète, et qui pourrait tirer de son propre fonds toutes les beautés iiécessaires pour soutenir une grande fiction, trouverait mieux son compte à traiter un pareil sujet, dans lequel il n'aurait point à éviter de se rencontrer avec personne, qu'à manier des sujets de la fable ou de l'hisloire grecque et romaine. Au lieu d'emprunter des hértjs aux Grecs et aux Latins, qu'on ose donc en f.Tire de nos rois et de nos princes.
Abbé Dubos, Relierions, II, xxxviii.
Pour rencontrer dans notre histoire un sujet qui nous intéressât vivement, je ne crois pas qu'il fallût remonter plus haut que Charles VII.
/èàA,sect. XXIII.
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La pompe d'un carrousel et les événements d'un tournoi sont des sujets plus magnifiques par eux-mêmes que les jeux qui se firent au tombeau d'Anchise... Quelles jîf'intures le poète n'aurait-il pas faites des effets de la poudre à canon !
Ibid,, sect. XXIU.
Il est bien difficile qu'un poème de quelque étendue, et qui ne doit pas être soutenu par le paihétique de la déclamation, ni par l'appareil du théâtre réussisse s'il n'est pas composé sur un sujet qui réunisse les deux intérêts; je veux dire sur un sujet capable de toucher tous les hommes et qui plaise encore particulièrement aux compatriotes de l'auteur, parce qu'il parle des choses auxquelles ils s'intéressent le plus. On ne lit pas un poème pour s'instruire, mais pour son plaisir, et on le quitte quand il n'a point un attrait capable de nous attacher. Or il est presque impossible que le génie du poète soit assez fertile en beautés, et que le poète puisse les diversifier encore avec assez de variété pour nous tenir attentifs, pour ainsi dire, à force d'esprit, durantia lecture d'un poème épique. C'est trop oser que d'entreprendre à la fois d'exciter et de satisfaire notre curiosité. C'est trop entreprendre que de vouloir nous faire aimer des personnages qui nous sont pleinement indifférents, avec assez d'affection pour être émus de tous leur succès et de toutes leurs traverses. Il est bon que le poète se prévale de toutes les inclinations et de toutes les passions qui sont déjà en nous, principalement de celles qui nous sont propres comme citoyens d'un certain pays, ou par quelque autre endroit. Le poète qui introduirait Henri IV dans un poème épique nous trouverait déjà affectionnés à ses héros et à son sujet : son art s epuisiM'ait peut-être en vain avant qu'il nous eût intéressés pour un héros ancien ou pour un prince étranger, autant que ^nous le sommes déjà pour le meilleur de nos rois.
Jbid.^ I, XII,
4° Rollîn. — II faut bannir de nos poèmes épiques le merveilleux païen.
Les païens, en s'adressant à Neptune et à Eole dans une tempête, entendaient par ces noms des êtres véritables, dignes d'adoration et de confiance, attentifs aux cris des malheureux et sensibles à leurs peines... exerçant une autorité connue sur les éléments qui leur étaient soumis, et assez puissants pour dissiper l'orage et pour les tiier du péril.
Mais le poète chrétien qui, dans une tempête, invoque ces prétendus dieux de la mer et des vents, croit-il parlera quelqu'un? Espère-t-il en être écouté? et veutil le persuader aux autres? Neptune et Eole signifient-ils chez lui quelque chose de réel? S'imagine-t-il qu'ils existent, ou qu'ils aient jamais existé? Qui ne s'aperçoit qu'il n'y a rien de plus absurde, déplus badin et déplus insipide que d'apostropher d'un ton pathétique des noms sans vertu, et même sans réalité, et d'entasser dans des vers pompeux les figures les plus vives pour conjurer un pur néant de nous secourir?
RoLLiN, Traité des études, liv. III, ch. i, art. iv.
Mais, dit-on, si l'on proscrit entièrement les noms des divinités païennes et les fictions fabuleuses, que deviendra la poésie? et surtout à quoi se réduira le poème épique, le plus beau de tous les poèmes ?...
En retranchant cet attirail de divinités, je n'ai garde de vouloir qu'on interdise aux poètes ce qu'ils appellent la fable, ou l'ordonnance Ju poème. Ce sera toujours par là que le poète se distinguera de l'historien... Le poète a donc la liberté de ménager des rencontres et des situations qui relèvent le caractère de son héros et de ceux dont il parle. A l'exception des personnages fabuleux, il ne perd rien de ce qu'on admire dans les anciens; tout
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lui reste : récits curieux, descriplions vives, comparaisons nobles, discours touchants, incidents nouveaux, rencontres inopinées, passions bien peintes. Joignez à cela une ingénieuse distribution de toules ces parties, voilà les beautés de tous les temps et de toutes les religions, et qui ne paraîtront jamais avec une versification harmonieuse, pure et variée, sans former un poème parfait... Un poème épique fait dans ce goût plairait certainement, et l'on n'y regretterait ni les intrigues de Vénus, ni les serpents ou le venin d'Alecto.
o° Diderot. — Ni le incrvoîlleux païen, ni le merveilleux chrétien ne sont possibles dans nos épopées, parce que nous ne croyons ni à l'un ni à l'autre.
DORVAL. — Un plus habile que moi vous répondra que les embellissements de l'épopée, convenables aux Grecs, aux Romains, aux Italiens duxv' et du xvi'siècles, sont proscrits parmi les Français; et que les dieux delà fable, les oracles, les héros invulnérables, les aventures romanesques ne sont plus de saison...*
Lorsqu'un païen était agité de remords, il pensait réellement qu'une furie travaillait au-dedans de luimême : et quel trouble ne devait-il donc pas éprouver à l'aspect de ce fantôme parcourant la scène une torche à la main, la tête hérissée de serpents, et présentant aux yeux du coupable des mains teintes de sang! Mais nous qui connaissons la vanité de ces superstitions ! nous !
MOI. — Eh bien! il n'y a qu'à substituer nos diables aux Euménides.
D. — Il y a trop peu de foi sur la terre... et puis nos diables sont d'une figure si gothique... de si riiauvai-j goût...
DiDF.no r, Dorval et moi, 3" entretien.