‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 78 sur 106 · LES ÉCLECTIQUES — VOLTAIRE · texte numérisé non relu

LES ÉCLECTIQUES — VOLTAIRE

1° Les « Critiques » étouffent le g-énie des poètes épiques sous un amas de rcg-les sans fondement. La vérité est qu'il y a autant de règfles différentes qu'il y a de nations et de g-oûts -, les règles varient avec les peuples, et, chez le même peuple, avec le temps

On a accal)l(^ presque tous les arts d'un nombre prodigieux de règ es, dont la plupart sont inutiles ou fau-^ses... Le monde est plein de critiques, qui, à force de commentaires, de défin tions, de distinctions, sont parvenus à obscurcir les connaissances les plus claires et les plus simples,..

Mais c'est surtout en fait de poésie que les commentateurs et les critiquis ont prodioué leurs leçi^ns .. Tant de prétendues règles, tant de liens ne serviraient qu'à embarrasser les grands hommes dans leur marche, et seraient d'un faible secours à ceux à qui le talent manque. Il faut courir dans la carrière, et non pas s'y traîner avec des béquilles.

Vt)LTAiRE, Essai sur la poésie épique, ch, l.

Il faut dans tous les arts se donner bien de garde de ces définitions trompeuses, par lesquelles nous osons exclure toutes les beautés qui nous sont inconnues, ou que la coutume ne nous a point encore rendues familières. 11 n'en est point des arts, et surtout de ceux qui dépendent de l'imagiiialion, comme des ouvrages de la nature. Nous pouvons définir les métaux, les minéraux, les éléments, les animaux, parce que leur nature est toujours la mrtne ; mais presque tous les ouvrages des

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hommes changent ainsi que l'imagination qui les produit. Les coulâmes, les langues, le goût des peuples les plus voisins diffèrent ; que dis-je, la même nation n'est plus reconnaissable au bout de trois ou quatre siècles. l)ans les arts qui dépendent purement de l'imagination, il y a autant de révoluiions que dans les Etats ; ils changent en mille manières, tandis qu'on cherche à les fixer...

Qu'on examine tous les... arts, il n'y en a aucun qui ne reçoive des tours particuliers du génie différent des nations qui les cultivent.

Ibid., ch. I.

Tel est le privilège du génie d'invention : il se fait une route où personne n'a marché avant lui ; il court sans guide, sans art, sans règle; il s'égare dans sa carrière, mais il laisse loin derrière lui tout ce qui n'est que raison et qu'exactitude... Le Clovis de Desmarets, la Pucelle de Chapelain, ces poèmes fameux par leur ridicule, sont, à la honte des règles, conduits avec plus de régularité que V Iliade.

Jbid.^ ch. II, Homère.

2" Définition du poème épique : Rceit en vers d'aventures héroïques. C'est la seule condition nécessaire.

Le poème épique, regardé en lui-même, est... un récit en vers d'aventures héroïques. Que l'action soit simple ou complexe ; qu'elle s'achève dans un mois ou dans une année, ou qu'elle dure plus longtemps ; que la scène soit fixée dans un seul endroit, comme dans l'Iliade ; que le héros voyage de mers en mers, comme dans VOdyssée . qu'il soit heureux ou infortuné, furieux comme Achille, ou pieux comme Enée ; qu'il y ait un principal personnage ou plusieurs ; que l'action se passe sur la terre ou sur la mer; sur le rivage d'Alrique, comme dans la

318 IDÉES ET DOCTRINES LITTÉnATRES

Lusiada de Camoëns ; dans l'Araér que, comme dans VAraucana d'Alonzo de Ercilla ; dans le ciel, dans l'enfer, hors des limites de notre monde, comme dans le Paradis de Milton ; il n'importe : le poème sera toujours un poème épique, un poème héroïque, à moins qu'on ne lui trouve un autre titre proportionné à son mérite.

Ibid.^ ch. I.

3° Le merveilleux, les épisodes, etc., doivent varier avec les nations et les temps. Ils ne peuvent être chez nous ce qu'ils étaient chez les Grecs.

La machine du merveilleux, l'intervention d'un pouvoir céleste, la nature des épisodes, tout ce qui dépend de la coutume et de cet instinct qu'on nomme goût, voilà sur quoi il y a mille opinions et point de règles générales.

... Les coutumes de chaque peuple introduisent dans chaque pays un goût particulier,

Ibid., ch. I.

Qu'Homère nous représente ses dieux s'enivrant de nectar, et riant sans fin de la mauvais ' grâce dont Vulcain leur sert à boire, cela était bon de son temps, où les dieux étaient ce que les fées sont dans le nôtre; mais assurément personne ne s'avisera aujourd'hui de représenter dans un poème une troupe d'anges et de saints buvant et riant à table. Que dirait-on d'un auteur qui irait, après Virgile, intioduire des harpies enlevant le dîner de son héros, et qui changerait de vieux vaisseaux en de belles nymphes ?

Ibid., ch. I.

Il y a des fables pour tout âge, et il n'y a point de nation qui n'ait eu les siennes.

Ibid.^ ch. II, Homère.

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4" Le poème ôpîquc doit être fonde sur le jug-Ciiient, et rejeter les fables qu'un lecteur sensé jug-e absurdes. Le merveilleux lai-même doit êtr»- sag-e.

Un poème épique doit partout être fondé sur le jugement, et embelli par l'imagination.

Ibid., ch. I.

Pour la métamorphose des vaisseaux d'Énée en nymphes.., Virgile lui-même prend soin de nous avertir que ce conte était une ancienne tradition, Prisca fîdes facto; sed fama perennis : il semble qu'il ait eu honte de cette fable puérile, et qu'il ait voulu se l'excuser à lui-même en se rappelant la croyance publique, .,

N est-il pas vrai que nous permettrions à un auteur qui prendrait Clovis pour son héros, de parler de la sainte ampoule, qu'un pigeon apporta du ciel dans la ville de Reims pour oindre le roi, et qui se conserve encore avec foi dans cette ville ?... Tel est le sort de toutes ces anciennes fables oii se perd l'origine de chaque peuple, qu'on respecte leur antiquité en riant de leur absurdité. Après tout, quelque excusable qu'on soit de mettre en œuvre de pareils contes, je pense qu'il vaudrait encore mieux les rejeter entièrement : un seul lecteur sensé que ces faits rebutent mériie plus d'être ménagé qu'un vulgaire ignorant qui les croit.

Ibid., ch, III, Virgile,

Le merveilleux même doit être sage; il faut qu'il conserve un air de vraisemblance et qu'il soit traité avec goût.

Ibid.^ ch. IX, Milton.

o^ Le sujet ne doit pas être un fait réel trop rapproché et trop connu ; car cela ôte au génie la liberté dinvention fabuleuse.

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Les poètes épiques... sont obligés de choisir un héros conniv, dont le nom seul puisse imposer au lecteur, et un point d'histoire qui soit par lui-même intéressant.

Ibid., III, Virgile.

II (Lucain) ne fut pas le premier qui choisit une histoire pour le sujet d'un poème héroïque... La proximité des temps, la notoriété publique de la guerre civile, le siècle éclairé, politique, et peu superstitieux où vivaient César et Lucain, la solidité de son sujet, étaient à son génie toute liberté d'invention fabuleuse.

Ibid., eh. IV, Lucain.

6° L'esprit raisonnable du Français rend le poème épique plus difficile en France que dans une autre nation.

Il faut avouer qu'il est plus difficile à un Français qu'à un autre de faire un poème épique; mais ce n'est ni à cause de la rime, ni à cause de la sécheresse de notre langue. Oserai-je le dire ? C'est que de toutes les nations polies, la nôtre est la moins poétique... Notre nation, regardée comme si légère par des étrangers qui ne jugent de nous que par nos petits-maîtres, est de toutes les nations la plus sage, la plume à la main. La méthode est la qualité dominante de nos écrivains. On cherche le vrai en tout; on préfère l'histoire au roman... Insensiblement il s'est formé un goût général qui donne assez l'exclusion aux imaginations de l'épopée ; on se moquerait également d'un auteur qui emploierait les dieux du paganisme, et de celui qui se servirait de nos saints : Vénus et Juuou doivent rester dans les anciens poèmes grecs et latins ; sainte Geneviève, saint Denys, saint Roch et saint Christophe ne doivent se trouver ailleurs que dans notre légende... Les Italiens s'accommodent assez des saints^ et les Anglais ont donné beau-

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coup de réputation au diable ; mais bien des idées qui seraient sublimes peureux ne nous paraîtraient qu'extravagantes.

Ibid.^ Conclusion.

L'abbé Dubos, homme d'un très grand sens, qui écrivit son traité sur la poésie et sur la peinture, vers l'an 1714 S trouva que dans toute l'histoire de France il n'y avait de vrai sujet de poème épique que la destruction de la Ligue par Henri le Grand. 11 devait ajouter que les embellissements de l'épopée convenables aux Grecs, aux Romains, aux Italiens du quinzième et du seizième siècles, étant proscrits parmi les Français, les dieux de la fable, les oracles, les héros invulnérables, les monstres, les sortilèges, les métamorphoses, les aventures romanesques n'étant plus de saison, les beautés propres au poè i e épique sont renfermées dans un cercle très étroit.

Voltaire, Siècle de Louis XIV^ ch. xxxii.

1. Voltaire se trompe sur la date. C'est 1719. Remarquer que l'abbé Dubos ne dit rien de tel (p. 305). Il se cootente d« proposer comme beau sujet de poème épique, parmi d'autres, celui de la destruction de la Ligue par Henri IV.

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