‹ Idées et doctrines littéraires du 18e siècle (extraits des préfaces, traités et autres écrits théoriques)Chapitre 79 sur 106 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

I. — L'ode est « le véritable champ du sublime et du pathétique. » Elle suppose l'inspiration, l'enthousiasme.

II. — Mais l'enthousiasme y doit être secrètement réglé par la raison.

III. — Il faut déployer dans l'ode « toute la hardiesse du langage » et surtout « toute la beauté de l'harmonie. »

TEXTES CITES

Lamotte : Odes, 1707. (Les Poètes ampoulés.)

— Discours sur la poésie [Œuvres, 1707.)

— Odes et autres ouvrages, 1711, t. II (L'Enthou-

— siasme.)

J.-B. Rousseau : OEuvres diverses, 1712.

EcoucHAKD Lebrun : Réflexions sur le génie de l'Ode, 1736.

Le Franc de Pompignan : Discours prononcé dans l'Académie

de Montauhan, le 25 août 1747.

D'Alembert : Suite des Réflexions sur la poésie et sur l'ode

en particulier, 1760.

Voltaire : Dictionnaire philosophique, art. Exagération,

Diderot : Réflexions sur l'Ode, 1770.

Encyclopédie : Art. Ode, t. IX et XI, 1765, suppl. t. IV, 1 777.

IDÉliS liT DOCTRINES LITTERAIRES DU XVIII* SIECLE 323

Jusqu'à quand, bruyantes paroles, Agencement de sons frivoles, Séduirez-vous tous les esprits ?

Pourquoi prodiguant son estime, Se hâter de trouver sublime Ce qu'on n'a pas souvent compris ?

Marchons sur de plus sûrs vestiges; Malgré l'éclat de ses prestiges, L'Erreur n'est jamais de saison.

Dans le bon sens soyons plus fermes ; Et n'employons jamais les termes Qu'avec l'aveu de la Raison.

Ainsi la Raison sait nous plaire; Par tout elle charme, elle éclaire L'esprit avide qui la suit.

Mais une poésie outrée N'en fait qu'une beauté plâtrée, Et voulant l'orner, la détruit.

Lamotte, les Poètes ampoulés [Odes).

Entend mes vœux, ô Polymnie!

C'est trop me cacher du génie

Les audacieuses erreurs ;

Viens me frapper d'un trait de flamme ;

Et remplis aujourd'hui mon âme

De tes plus sublimes fureurs.

Affranchi des timides règles.

Fais-moi prendre l'essor des aigles.

L'exemple n'a pu me séduire ; J'ai craint de me laisser conduire Au gré d'un transport indiscret; La Raison me servit de phare ; Mais puisqu'on veut que je m'égare Viens m'en apprendre le secret.

Insensé, qu'oses-tu prétendre ?

Gesse, me dit-elle, de prendre

Tes propres erreurs pour mes dons.

Me crois-tu donc une Pythie De l'antre de Delphes sortie ?

Veux-tu qu'aux Menades mêlée Et de fureur échevelée J'aille errer sur le Gythéron ?

Reconnais l'erreur qui te guide I Non, ce n'est point moi qui préside A ces frénétiques transports ; Et tes chants ne pourront me plaire Qu'autant que la Raison sévère En concertera les accords.

Ne songe qu'à charmer les sages;

De tes plus riantes images

Qu'un sens profond soit le soutien ;

Et que tes utiles mensonges

Ne ressemblent point à ces songes

Dont le réveil ne laisse rien.

Choisis-toi des matières neuves

DU XVIir SIECLE

Mais pourquoi du hardi Pindare S'imposer l'exemple !)izarre?

Il est des routes plus sensées ;

Revois après une erreur vaine La Raison que je te ramène, Ingrat, et ne la quitte plus.

Lamotte, V Enthousiasme.

Ce que l'ode a d'essentiel est précisément sa forme ; j'entends ce nombre et cette cadence, différente selon les langues, mais qui, dans quelque langue que ce soit, lui est toujours particulière.

Cette mesure chez les Grecs n'était pas uniforme; elle variait selon les chants sur lesquels on composait, car toutes les odes se chantaient alors...

Parmi nous, elles ne se chantent point, et leur harmonie consiste seulement dans Tégalilé des stances, dans le nombre et l'arrangement des rimes, et dans certains repos mesurés qu'on doit ménager exactement dans chaque strophe. Il s'ensuit de cette harmonie que l'ode n'est pas faite pour être lue seulement et qu'on ne peut sentir toute sa grâce qu'en la récitant avec une attention exacle à sa cadence et à ses repos.

Cependant cette mesure ne remplit pas tout le caractère de l'ode, il y faut ajouter la hardiesse du langage, qui ne lui est commune qu'avec le poème épique, lorsqu'il ne fait pas parler ses personnages. Le poète y est poète de profession, au lieu que dans ses autres ouvrages, il emprunte, pour ainsi dire, un esprit et des sentiments étrangers ; et il doit se contenter alors de toute l'élégance du langage ordinaire, sans y laisser sentir d'étude ni d'affectation...

Mais les poètes lyriques, j'entends les auteurs d'odes,

peuvent et doivent même étaler toutes les richesses de la poésie. Ils peuvent, sans nuire néanmoins à la clarté, parler autrement que le commun des hommes ; et pourvu que le sens soit fort et que les images soient vives, à proportion de la hardiesse du langage, ils auront d'autant plus atteint la perfection de leur art, qu'ils auront plus heureusement hasardé...

C'est ici le lieu d'examiner quel est et quel doit être cet enhousiasme dont on fait tant d'honneur aux poètes, et qui doit faire en effet une des plus grandes beautés de l'ode.

On sait qu'enthousiasme ne signifie auire chose qu'inspiration... C'est une chaleur d'imagination qu'on excite en soi, et à laquelle on s'abandonne...

C'est de cet enthousiasme que doit naître ce beau désordre dont M. Despréaux a fait une des règles de l'ode. J'entends par ce beau désordre, une suite de pensées liées entre elles par un rapport commun à la même matière, mais afFranchies des liaisons grammaticales et de ces transitions scrupuleuses qui énervent la poésie lyrique et lui font perdre même toute sa grâce. Dans ce sens, il faut convenir que le désordre est un effet de l'art; mais aussi il faut prendre garde de donner trop d'étendue à ce terme...

Pour moi, je crois... qu'il faut de la méthode dans toutes sortes d'ouvrages ; et l'art doit régler le désordre même de l'art...

On voit assez par tous ces usages que l'ode tend particulièrement au sublime.

La MoTTii, Discours sur la poésie en général et sur rOde en particulier.

Si on a de l'ode l'idée qu'on en doit avoir, et si on la considère non pas comme un assemblage de jolies pensées rédigées par chapitres, mais comme le véritable champ du sublime et du pathétique, qui sont les deux

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grands ressorts de la poésie, il faut convenir que nul ouvrage ne mérite si bien le nom d'odes que les psaumes de David.

J.-B. Rousseau, Œuvres diverses, Préface.

Les ouvrages de peu d'étendue, tels qu'une ode, une églogue, une élégie, une épître, ont cela de commode et d'aisé, que tout leur mérite consiste dans les pensées et dans l'expression, et qu'ils n'ont rien dans là conduite et l'ordonnance qui gêne à un certain point l'imagination de l'auteur. Aussi les fautes et les négligences y sontelles beaucoup moins permises que dans les pièces de longue haleine. Je ne sais même si l'on n'y peutpas désirer toute la perfection dontla poésie est susceptible.. .

De mauvaises rimes sont... un crime... Une ode, mal ou négligemment rimée, sera toujours un méchant ouvrage. La raison en est bien simple ; la voici.

L'harmonie est l'âme des vers, principalement des vers lyriques. On cherche dans l'ode un rythme sonore et débarrassé de tout concours choquant de syllabes, une cadence nombreuse et suspendue, qui sans affaiblir l'énergie du sens, ni la force des mots, retentisse doucement à l'oreille, si j'ose m'exprimer ainsi, et la remplisse de sons artisteraent mélangés. Or la beauté de la rime dans des vers, plus courts d'ordinaire que ne sont les autres, contribue infiniment à la beauté de l'harmonie. Des rimes alternatives, ou séparées par deux rimes différentes, perdent à la vérité cette monotonie qui déplaît à certaines oreilles ; mais elles perdraient aussi tout l'agrément qui résulte de leur combinaison et de leur mélange, si elles n'étaient rapprochées par des chutes pleines et riches, qui forment par intervalles un harmonieux unisson.

Le Franc de Pompignan, Discours prononcé dans l" Académie de Montaubany le 25 août 1747.

Ne croyez donc pas... que j'ai la manie de vous définir ce qui doit n être que senti. L'Ode est surtout dans ce cas. Aucun genre de poésie n'échappe plus au compas géométrique ; aucun art n'est plus exposé à ces caprices heureux que l'art ne saurait prévoir, à ces fougues du génie, qui souvent arrive à son bul, sans trop connaître lui-même les sentiers qu'il a pris...

Il est bien plus aisé de déterminer ce que l'ode n'est pas, que de savoir positivement ce qu'elle est.

Je dirais donc au jeune homme qui me consulterait : Si vous ne sentez pas ce feu, cette heureuse chaleur, cette impulsion divine, ces secousses de l'âme qui passent rapidement dans celle des autres... si vous êtes amoureux de ces tourbillons musqués où le bon sens respi e à peine... si vous soupçonnez que votre muse coquette aime à s'enjoliver de pompons, de fard et de carmin... ne faites point d'odes...

Loin de l'ode pour jamais les subtilités ingénieuses,

les brillantes finesses, les traits fleuris, les grâces syraé-

trisées, les termes néologiques, les précieuses énigmes du

bel esprit, et tout l'attirail guindé de la petite éloquence.

EcoucHAHD Lebuun, Réflexions

sur le génie de l'ode.

L'Ode, dans tous les temps, a été co:isacrée à l'cxagéialion. Aussi plus une nation devient philosophe, plus les odes à enthousiasme, et qui n'apprennent rien aux hommes, perdent de leur prix.

Voltaire, Dict. philos. , art. Exagération.

De tous les genres de petits poèmes, l'ode est le plus rempli d'écueils. On y veut de l'inspiration, et l'inspiration de com lande est bien froide ; on y veut de l'élévation, et l'enflure est à côté du sui.lime; on y veut de l'enthousiasme, et en même temps de la raison, c'est-àdire, non pas tout à fait, mais à peu près les deux contraires.

Despréaux dans son Ai't poétique a donné le précepte, et n'a pas donné l'exemple dans son Ode sur Namur,.. Mais pourquoi tant faire de règles ?.. Les grands artistes en tout genre n'en ont guère connu qu'une : c'est de n'être ni froids ni ennuyeux. Avec une oreille sensible et sonore, un choix heureux d'expressions, que le goût seul peut donner, et surtout des idées et de l'âme, on sera poète lyrique ; c'est bien assez de conditions, sans y ajouter encore la tyrannie de quelques lois arbitraires.

D'Alkmbert, suite des Réflexions sur la poésie et sur l'ode en particulier.

Je veux, mon ami, vous dire ce que je pense de l'ode. Vous êtes-vous jamais demandé pourquoi ce poème est si rare ? C'est qu'il exige des qualités presque incompatibles, un profond jugement dans l'ordonnance, et une muse viol' nte dans l'exécution. Il ne s'agit pas d'enfiler des stances les unes au bout des autres ; ce poème est un. Il a son but, auquel le poète odaïque s'avance sans cesse ; et quand il a bien rempli sa tâche, on ne saurait ni luiôter, ni lui ajouter une strophe. Toutes sont également nécessaires. L'affaire du jugement, c'est de trouver et d'enchaîner les preuves. L'affaire du goût, c'est de choisir entre les preuves celles qui fourniront de grands tableaux, de grands mouvements, de grandes images. L'affaire de la verve, c'est de se livrer presque sans mesure à ces tableaux, à ces mouvements, à ces images, que l'enchaînement des preuves médité froidement offre au poète, lorsqu'il a quitté le compas et qu'il a porté la main sur la lyre. On le croit égaré, [lerdu, lorsqu'il suit, à son insu quelquefois, toujours au vôtre, le fil de son discours.

Diderot, Réflexions sur VOde.

Comme l'ode est une poésie propre pour exprimer les

sentiments les plus passionnés, elleadmet l'enthousiasme, le sublime lyrique, la hardiesse des débuts, les écarts, les digressions, enfin le désordre poétique.

Encyclopédie, art. Ode (Jaucourt), t. XI.

Tout ce qui agite l'âme et l'élève au-dessus d'ellemême, tout ce qui l'émeut voluptueusement, tout ce qui la plonge dans une douce langueur, dans une tendre mélancolie ; les songes intéressants dont l'imagination l'occupe ; les tableaux variés qu'elle lui retrace ; en un mot tous les sentiments qu'elle aime à recevoir et qu'elle se plaît à répandre, sont favorables à ce poème.

Encyclopédie, art. Ode (Sulzer), Suppl. t. IV.

La musique étant une expression des sentiments du cœur par les sons inarticulés, la poésie musicale ou lyrique est l'expression des sentiments parles sons articulés, ou ce qui est la même chose par les mots.

Encyclopédie, art. Lyrique, t. IX.

L'enthousiasme ou fureur poétique est ainsi nommé, parce que l'âme qui en est remplie est tout entière à l'objet qui le lui inspire Ce n'est autre chose qu'un sentiment quel qu'il soit, amour, colère, joie, admiration, tristesse, etc., produit par une idée.

Ce sentiment n'a pas proprement le nom d'enthousiasme, quand il est naturel, c'est-à-dire qu'il existe dans un homme qui l'éprouve par la réalité même de son état; mais seulement quand il se trouve dans un artiste, poète, peintre, musicien, et qu'il est l'effet d'une imagination échauffée artificiellement par les objets qu'elle se représente dans la composition.

Encyclopédie, art. Ode, t. XI.

J'ai déjà pris soin d'insinuer, et je le répète encore ici, que tous les sublimes transports de l'ode doivent être réglés par la raison, et que tout ce désordre apparent ne

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doit être en effet qu'un ordre plus caché,.. C'est à l'art de régler le désordre apparent de l'ode.

Ibid.

Nous avons toujours droit d'exiger du poète qu'il nous parle le langage de la nature et qu'il nous mène par les routes du sentiment et de la raison. Il vaut cependant mieux s'égarer quelquefois que d'y marcher d'un pas trop craintif, comme on fait le plus souvent dans ce genre tempéré qu'on appelle l'ode philosophique.

Encyclopédie, art. Ode. Suppl. t. IV.

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